07 avril 2008

Carmagnole Macabre

 

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Isidore longeait maintenant l’église de Saint-Germain-des-Prés à la hauteur de cet angle de ruines attenant au vide, laissé par la destruction de l’ancienne prison de l’Abbaye que signalent aujourd’hui encore quelques moellons disloqués. La mousse sur la pierre y semble comme enflée, ombrée par le sang qui ruissela abondamment lors des massacres de septembre 1792. En pratiquant mentalement une coupe longitudinale, l’on peut constater qu’il correspond à l’autel. Comme sur le pavé de la Place de la Concorde, la coagulation n’est jamais parvenue à son terme, et le guetteur des Siècles, embusqué sous les arcades de la rue de Rivoli, dont le regard acerbe luit dérobé derrière les grilles du Jardin des tuileries, dont le rire tonne sous cape, sait de quoi retournent ces chutes inopinées de corps grotesques qui s’observent parfois sur le pavé glissant de l’esplanade plantée d’un dard pharaonique… Il voit quels gisants soudainement ressuscitent de leur sommeil de pierre, et par quels fils invisibles sont agitées les marionnettes amnésiques… Un sarcasme à particule… Un hoquet à jabot… La raillerie bruyante d’une guillotine dont le grincement fuit amplifié le long des décennies écoulées, sans discontinuer, écho croissant brisé en de monstrueux tessons de rire…

Ce parcours, qui à grandes enjambées ramenait Isidore de la rue de Rennes au boulevard Saint-Germain, pour le rapprocher de la rue Visconti où il logeait, selon des formules aléatoires empruntant autant au caprice des vents qu’à l’inclinaison d’un arbre, à la courbure des bâtiments anamorphosés par les flaques qu’à la voussure de l’espace-temps, lui était quotidien. Et si pendant un temps, certains détails lui étaient apparus plus nettement, découpés dans la clarté hivernale mêlée de bourrasque ensoleillée – plusieurs continuaient toutefois de jaillir à sa vue, anticipés quelques mètres avant que d’apparaître, comme ce dragon forgé au surplomb de l’aile droite d’un square au nom de diplomate uruguayen -, la plus grande partie du paysage s’avérait érodée par l’habitude, stagnant à demi effacée dans l’arrière-plan trouble, tapi dans la possible résurgence, au hasard objectif d’une sollicitation incidente, d’une oscillation ardente… La familiarité a de ces conséquences cinétiques, elle égalise le pas, bien qu’une absolue indifférence aux contingences autorise également une meilleure réactivité aux soubresauts internes. Aussi Isidore fut-il surpris de voir son pas ralentir en dépit de son vouloir… Lorsqu’il se réveillerait quelques instants plus tard, sonné par l’événement qui venait de l’assaillir, il tiendrait ce soudain ralentissement pour une prescience, l’éblouissement circulaire d’un phare posté dans le lointain de son paysage intérieur... Au moment même où sa fugue était ainsi, non seulement freinée, mais encore déviée vers la grille qu’il frôlait alors, une scène de grande barabarie vint en effet brusquement envahir et affoler son champ de vision… Depuis le porche latéral, des hommes et des femmes hurlant d’effroi, étaient jetés dans la cour de l’église au milieu de laquelle se dressait un monticule formé par l’empilement de leurs vêtements ; les corps nus, écorchés, sanguinolents, ricochaient de sabres en baïonnettes, sur les lames effilées que pointaient des gardes en uniformes dépareillés, décrivant le cercle qui les gardait captifs, voués à l’immolation… L’hallucination était muette – contrairement à celles qui allaient se succéder, au cours d’une journée placée sous le signe de la vision -, et l’expression d’horreur sur les visages n’en gagnait que plus de précision et de volume… Là commença une phase une phase d’altération violente du réel, Paris devenant un carrousel maléfique, un kaléidoscope d’effroi… Ces êtres à prendre subitement corps, ces cris à venir tout à coup surimprimer le fonds sonore de la ville, ces teintes nouvelles et infernales à graver la capitale à l’acide nitrique d’un Méryon, étaient-ils prélevés sur une réalité non moins cachée que vivace, ou bien n’étaient-ils que le fruit d’une illusion, imputable au détraquement personnel d’Isidore, ou encore à la malice démoniaque d’une entité agissante ?

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La statue de Danton se rapprochait maintenant, aux abords de l’Odéon, cahotant dans le demi horizon, le visage déformé et beuglant du tribun – le sculpteur officiel avait tenté de muer en sainte fureur laïque la bestialité de son faciès en éructation – exerçait sur lui une telle fascination hypnotique que, de la fixité de son regard découlait l’impression vive que la silhouette de pierre se déplaçait à sa rencontre… L’index que celle-ci pointait indéniablement à son intention était lourde de griefs…

L’entrée sur sa gauche du passage Cour du commerce Saint-André - là même où Danton avait logé dans un appartement de sept pièces - crevait le bâtiment à sa base comme une incartade dans le temps. Isidore s’enfonça dans la venelle pavée. A travers la porte battante du Procope, une cacophonie provenait des salles, il entra et aperçut des citoyens dispersés par groupe de deux ou trois, les uns entonnant de joyeuses ritournelles révolutionnaires à l’attention des autres, compagnons de tablée qui, décapités, ne pouvaient de ce fait ni arborer le bonnet phrygien, ni apporter la réplique… Le crescendo ne connaissait point de station et devenait assourdissant. Il lui sembla distinguer un groupe moins braillard que les autres, en conciliabule au fond de l’estaminet. " Quelques meneurs ", pensa-t-il, " des théoriciens, des comploteurs… ". Il détourna rapidement le regard de peur d’éveiller l’attention et alors que la tavernier s’apprêtait à prendre commande, il fit volte-face et franchit le seuil de l’établissement en sens inverse. Le Passage avait recouvré ses oripeaux modernes, une motocyclette de faible cylindrée coupa la trajectoire d’Isidore, manquant de le chambouler : il était bien rendu à 1989…

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Il se sentit gagné par le besoin de fréquenter un rivage, d’être dégrisé par la quiétude des bords de Seine. La rue Mazarine lui permit de toucher prestement le Pont-Neuf. Là il s’attendait à tout, voir les eaux sequanaises s’empourprer du sang des victimes de la Terreur, pleuvoir des salamandres, s’écrouler tous les ponts de Paris sous le châtiment d’un domino providentiel… Il n’en fut rien. Seuls à cet instant les drapeaux oranges de la Samaritaine, vide et borgne comme un vaisseau échoué, paraissaient des flammes ondulant au vent, dardant l’ardeur de leur brasier, fantasmagorie dont il était aisé de se déprendre… Descendant le cours du fleuve par la rive droite qu’il venait d’atteindre, légèrement pacifié, il se faufila entre les piliers de facture classique qui ceignent l’entrée de la Cour carrée du Louvre et téléportent le passant en un oasis de paix, sauf du tumulte parisien pour quelques précieux instants. Une mélodie résonnait au loin, sous la voûte opposée qui faisait coulisser les badauds de toutes origines vers la pyramide de verre. Les accents sylvestres, tendrement dionysiaques, de la flûte de Pan, s’entremêlaient aux sinuosités graves et enjouées d’un violoncelle… Isidore pensa aborder là le quai de sérénité, cette sorte d’endroits qui par sortilège, s’étant attirée les bonnes grâces du hasard, combinant l’élection d’un lieu et l’aléa d’un moment, restaurent l’âme vagabonde. Son étonnement fut d’autant plus vif et douloureux, lorsque, assis sur la margelle d’une colonne, il vit, amassée autour de lui, une foule de parisiens visiblement accoutrés à la mode de l’Ancien régime finissant… Avant de s’engouffrer dans la cour suivante qui n’était pas encore devenue musée, il se retourna, distingua quelques riches toilettes… Il crut aussi discerner dans la pénombre où officiait le flûtiste, les traits de l’antique divinité, jouant elle-même de l’instrument dont la mythologie lui attribue la paternité…

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Une jeune étrangère, japonaise selon toute vraisemblance, s’adressait à lui comme à travers une paroi translucide et déformante… Elle était entourée de plusieurs touristes nippons, tenant colloque dans leur langue, dont Isidore ne connaissait pas le moindre rudiment. Il se découvrit assis sur l’asphalte, adossé au pied d’une des arcades de le rue de Rivoli… " Hé bien mon vieux, on peut dire que vous ne l’avez pas loupée ! "… La voix, celle d’un garçon de café, lui décrit comment, après une course somnambulique, son corps était venu percuté avec fracas l’un des piliers qui soutiennent cette partie des arcades regardant le Jardin des Tuileries… Bafouillant un remerciement, il ne s’attarda pas, refusant poliment le dé de Fine que lui proposait l’homme de l’art et pressa le pas… Dans les allées du Jardin qu’il arpentait maintenant, aux aguets de quelque révolution nouvelle de son environnement, son attention fut attirée par un réseau de bruits métalliques, entrecoupés de rires entendus et de réflexions à voix haute… Il passa la tête entre les deux haies du bosquet d’où émanait l’étrange soliloque… Un automate joueur d’échecs y livrait bataille contre lui-même… Son visage de bois, surmonté d’une perruque grand siècle, au sourire et au regard figés, ne détecta pas tout de suite sa présence… Pétrifié, Isidore observait les pièces se déplacer sur l’échiquier tandis que le pantin, mu par ses mécanismes, continuait de s’esclaffer en commentant la partie… Il tourna brusquement son buste taillé dans l’ébène, fixant ses prunelles de faïence sur le spectateur inattendu… " Mais asseyez-vous donc cher ami ! Enfin un adversaire ! Me ferez-vous le plaisir d’accepter mon invitation ! ". Isidore s’attabla avec une angoisse que redoubla la remise à zéro bruyante de l’échiquier. Lui-même n’avait jamais excellé en la matière, mais avait tout de même acquis quelques notions en compagnie de son ami serbe, Dragan, avec lequel il accélérait parfois le temps sur les banquettes des tavernes de la Montagne Sainte-Geneviève… La machine inaugura les hostilités, il n’en pouvait aller autrement, les blancs étant rivés à son abdomen, et le dispositif, si ingénieux fût-il, ne semblant pas permettre une interversion des couleurs… Les bibelots glissaient sur la surface vernie… L’automate continuait à ne s’adresser qu’à lui-même, se comportant avec Isidore comme s’il avait été semblablement dépourvu de singularité, sans plus de nerfs qu’une horloge… D’une certaine manière, ce constat le rassura… Jusqu’à ce que les pièces se révélassent sculptées de nouveaux traits… Il reconnut d’abord dans le Roi noir la figure de l’un des fomentateurs de sédition aperçus dans l’arrière-salle du Procope… Sa Reine, toute d’albâtre, saignait du cou… Les pions ennemis ricanaient odieusement… L’allure de son Fou, lorsqu’il empruntait les diagonales, dégingandé et insensiblement penché en avant comme cornaqué par la nouveauté du dehors, ne pouvait que lui rappeler sa propre démarche, élastique et avide, telle qu’il l’apercevait dans les vitrines, un peu honteux de son empressement naïf… Les Tours blanches, les siennes, avaient pris la forme de celles de la Bastille ; celle de droite s’émietta lorsqu’il voulut s’en saisir pour aller menacer la Reine de charbon, aux atours de catin babylonienne… L’événement le ramena dans la société de l’automate … Pris de tremblements, celui-ci délirait, réclamait de l’eau-de-vie… Isidore prit congé sous ses quolibets hystériques. Alors qu’il rejoignait l’allée centrale, laissant l’arc de triomphe du carrousel à sa gauche, s'alignant sur l’axe qui trace une perspective depuis le Louvre jusqu’aux reflets crépusculaires de l’Arche de la Défense, il reconnut, sur un piédestal, la traînée royale aperçue sur l’échiquier. Sa transposition statuaire exacerbait sa laideur, ses dents pourries empestaient la vue de qui les regardaient… Un regard dément trouait deux fois son visage ridé comme un céleri… Son vêtement était en lambeaux… Afin de conjurer la vision, et alors que la citoyenne effroyable entamait une carmagnole macabre, Isidore fixa la Grande Roue qui scintillait à l’Ouest. Mais bientôt celle-ci ne fut plus surmontée d’aucune pointe d’Obélisque et, sous l’effet de sa propre rotation incandescente, s’effaça, découvrant une cavité obscure tapissant le fond du champ de vision d’Isidore… Une clameur en provenait, des cris assassins… Au ciel se formait un maelström dont la spirale noire semblait continuer en l’inversant l’office de la Grande Roue, isolant bientôt un œil en son centre, qui plantait son iris dans ceux d’Isidore… La lame d’une guillotine venait de frapper lourdement le billot…

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06 mars 2008

Réapparition du O babylonien

 

Nous le savons, il y eut le Y. Certes Rimbaud l’exclut de son célèbre poème, le reléguant en deçà des " golfes d’ombre " de l’A noir et dans la postérité silencieuse du " suprême clairon " de l’O bleu, cristallisant ainsi au grand jour son éternel drame de voyelle transfuge, jamais tout à fait intégrée à la fratrie des consonnes dont, nous assure toutefois le Trésor de la Langue Françoise et Navarroise, cette lettre a adopté le comportement, inscription nomade. Ainsi, parmi d’autres traits distinctifs qui le désignent comme une parent plus proche du X que du I, l’on constate pour la lettre Y une tendance à ne pas exister en plein, comme c’est le propre d’une voyelle – Rimbaud eût-il pu imaginer un sonnet des consonnes ? - , mais plutôt à titre de cheville entre deux voyelles : elle participe du dessin que tracent les mots dans l’air, plus que de la couleur que ceux-ci y diffusent. Une consonne n’a pas de grain, pas de vibration intime, son for intérieur ne résonne d’aucune couleur. Elle est tout au plus une forme, mais ce sont les voyelles qui, par réflexion, lui infusent une âme. Pour autant, il ne faut pas être injuste avec celles-ci : l’Arthur eût sans doute pu en dire quelques "naissances latentes ", mais telle fresque de consonnes n’eût pu vraisemblablement se comparer à l’opéra des voyelles, et sans doute se fût alors présenté à nous un défilé de figures filiformes, manières de sculptures de ferraille s’avançant en procession, dévoilant les arcanes de leurs déliés. Des feux non point  Bengalis, mais plutôt durs et noirs comme la lave séchée, celle qui sert de fusain aux victimes des éruptions volcaniques pour écrire leurs noms dans la mémoire des esprits fissurées, qu’une secret magnétisme a menés aux bords endormis des montagnes de souffre. Le B bedonnerait ainsi sa double rondeur, expliquant peut-être pourquoi sa partie supérieure est plus petite… Le T éluciderait aussi sans doute la raison qui le pousse à tenir ainsi éternellement levés ses deux bras à quatre-vingt-dix degrés chacun le long de son tronc… Est-ce une pénitence brahmanique ? Le plateau ainsi façonné a-t-il pour vocation d’accueillir un stylite ? Curieusement, les consonnes semblent frappées du sceau honteux de l’utilité… Il est possible que l’humilité à laquelle la roture les incline – les consonnes semblent en effet toujours de profil alors que les voyelles de face -, convoque à leur suite une poésie interlope, née des noces enivrées de l’humour et du verbe. Ainsi on se souvient que Ramon Gomez de la Serna, le génial, prétendait que le T susnommé " réclame des fils télégraphiques "

Est-ce en vertu d’une douceur hellène qu’après le Y, pour revenir à lui, il ne se connaît pas d’élision, si l’on veut bien s’en remettre à nouveau au Trésor de la Langue Françoise et Navarroise? Comment se trouve-t-il en effet que contrairement à d’autres lettres, l’Y, lorsqu’il apparaît dans un mot, ne survive pas de la mort d’un congénère… Serait-ce une même absence d’instinct de prédation, portée à son paroxysme, qui expliquerait la disparition absolue de certaines lettres, que seule une miraculeuse conjonction d’éléments permet aujourd’hui de constater? Quoi qu’il en soit, le Y a survécu, en dépit de sa bâtardise.

Ce ne fut pas le cas, comme on le sait, du q, le O Babylonien. Voici cependant que depuis l’expédition de notre éminent confrère le Barq n Von qtto et l’exhumatiqn d’inestimables manuscrits de la glèbe de l’antique Babylone, sous l’actuelle Bagdad, du tréfonds des siècles, ce caractère resurgit du sqmmeil linguistique et nous pq uvons constater que, désq rmais, il ne cesse de reprendre la place qui aurait du être la sienne, si les armées de Nabq baldassar n’avaient pas été défaites, perdant ainsi tq ute emprise culturelle sur les aires Mésopq tamiennes et Méditerranéennes… Déjà, selon le témoignage de nombreux bibliothécaires, des milliers d’quvrages, à commencer par les plus anciens, commencent à pqrter le stigmate et voient le remplacement progressif du O par le q, comme un lierre s’emparant d’un vieux mur…

 

Si tout pq rte à croire que la relation entre le I grec et le I tout court est de pure complaisance, équivalent linguistique des pavillons maritimes de même nationalité, misérable supercherie, il n’en va pas de même de ce O, dont l’évolution évoque le mouvement oscillant d’une bulle de savon, au moment notamment où celle-ci se double. Il entretiendrait une réelle quoique trouble filiation avec le q ... Celui-ci serait l’ancêtre à la descendance usurpée, qui eût du régner sans les funestes manœuvres d’un cousin félq n ayant soumis les pq pulatiq ns alphabétiques, parvenant semble-t-il à cq ntenir sq n parent héritier légitime hq rs des frq ntières...

Les prqchaines missives du Barqn devraient être riches d’enseignement quant à ces différents aspects…

10 décembre 2007

Sur les toits

 

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J’ai élu domicile en apesanteur, sur les toits de la ville. Je me souviens de ce jour où je grimpai les escaliers se dérobant vers le ciel depuis le pallier de ma mansarde. Je progressai le visage tendu vers les nuages fakirs, découpés dans l’encadrement de la trappe pratiquée à même la tôle de l’appentis. Mon esprit avait souvent divagué au plafond de la pièce unique de mon appartement, usant de sa diagonale comme d’une rampe de lancement, les imaginations ricochant aux murs, trampolines verticaux... Je vis désormais de ce côté du miroir où l’on s’aperçoit qu’il est sans tain et que l’on a été longtemps la proie de regards inconnus. Ma vue se perd à scruter la mer de tuiles grises qui ondule et éclate, ici et là, à la manière d’écailles, dans l’argent bleuté d’un reflet d’eau de pluie. Les oiseaux, compatriotes apatrides, copeaux de vent, tournent comme des derviches, à heures irrégulières, jaillissant selon un ordonnancement précis, tournoyant comme des soleils d’artifice, pleurant des flammèches comme le font les débris d’étoiles...

J’ai gardé une attention pour le sol, pour le niveau de la mer. Souvent, je ne baisse pas les yeux volontairement, mais c’est un bruit, l’écho d’une existence humaine, la résonance du métal ou du béton, qui réorientent mon regard vers les rues. Je ne peux pas dire que la nostalgie ne m’étreint pas alors. J’ai des souvenirs, parfois il me semble reconnaître des silhouettes, dont le dessin, bien qu’altéré par la distance, vient épouser la forme de certaines ombres mouvantes qui animent la tapisserie floue ma mémoire. Certes, quelle que fût ma solitude lorsque je vivais arrimé à l’asphalte, au cadastre, l’horizontalité n’était pas dépourvue de sortilèges. Mais il n’y a que là-haut que la beauté, l’invisible, l’inédit puissent refluer à leur juste diapason, comme si le coin de toit que j’occupe figurait un point d’intersection, la pointe effilée d’un entonnoir. Posté face au grand large des nuages qui grondent leurs élans à venir – cela s’observe à un léger tremblement périphérique - , je devine l’instant où ils vont s’élever, déferler et battre le rivage crénelé que dessine la ligne des faîtes. Car je n’oublie pas que pour occuper une station avancée, je n’appartiens pas pour autant au ciel et que tout en moi signe l’extraction terrestre. Je ne suis qu’une estafette,  les ailes immatérielles qui m’ont poussé aux épaules n’ont pas pour vocation de me mener au-delà de l’orée du ciel, mais seulement de me placer au seuil du gouffre inverse et bleu. Dès lors, ce sont les marées indigos, le déluge des visions, la cascade des enchantements, la distillation sidérale…

Lorsque j’ai bu assez de reflets bleus, je pars arpenter la surface accidentée des toits. Il y a des moments de plaines, brisés par le départ soudain d’une pente, puis l’on retombe plus bas, et l’on franchit une succession d’ombres pareilles à des dunes… J’aperçois au loin certaines constructions verticales, tours, campaniles, clochers, pylônes, avec qui, en définitive, nous fomentons une manière de conspiration. Ils ébrouent leur lumière dans un halo permanent qui désigne l'office de vigie et de courroie céleste.

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10 novembre 2007

Visiter Venise le jour de son engloutissement

 

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Tout craqua, et si n’avait été un chuchotement de fissure s’étendant à toutes les fondations de la ville navire, fracas mat et léger de porcelaine brisée, l’on n’aurait peut-être rien entendu mais seulement observé la chute lente des palais dans l’onde... J’étais installé à l’arrière d’un vaporetto, gondole motorisée à la proue amputée de ses arabesques comme sa poupe l’était de nautonier vocalisant. Le pilote qui, par son mutisme, m’assurait l’économie d’un exotisme de stuc – bien qu’ici, cela a été dit maintes fois, mais force nous est de le répéter, le masque est devenu visage et la profusion de planchers en apesanteur vouées à l’illusion prodigue à la réalité un reflet d’artifice qui n’est pourtant rien d’autre que sa vérité la plus authentique - avait perdu de sa sereine… Il brisa le cachet de sa discrétion, projeta ses genoux au sol de l’embarcation, seule terre ferme à subsister alentour - ainsi que la faune éparse des nefs qui arpentaient les eaux distillées par les canaux - et sanglota, augmentant le déluge environnant de larmes noires. Certains des esquifs chaviraient déjà sous la poussée de la houle… Notre barque fut assujettie à son tour, avec tant de déchaînement que nous croyions rejoindre les bâtisses qui s’abîmaient autour de nous… Mon capitaine fracassé actionna sa machinerie et nous fûmes soudain à louvoyer entre les vagues sismiques se dressant de bâbord et de tribord… Le spectacle de tant de beauté ancienne à se précipiter ainsi était hypnotique, et je n’en pouvais détacher mon regard… Le Palais des Doges émergeait encore, mais la diagonale qui s’admire depuis le Grand Canal, au-dessus de laquelle les nuages déploient leur fantasmagorie, était rompue… Les lions de la Place Saint-Marc – elle-même crevassée - avaient été parmi les premiers à être engloutis, dépourvus du secours de leurs ailes… Le terme de lenteur ne qualifie pas avec justesse la vitesse avec laquelle la pierre s’engloutissait… Le tempo rythmant notre banqueroute était situé au point précis qui précède l’inertie...

Des pans entiers de façades, en surplomb des canaux, se fissuraient, comme une mosaïque s’écaille, comme un lépreux voit ses chairs s’arracher par lambeaux… Les vitres explosaient sous la constriction des croisées… Le labyrinthe de canaux se disloquait de toutes parts ; parfois nous passions en vue des voûtes et nombreux passages qui foraient l’ancienne Venise d’un réseau de ruelles ; nous contemplions leurs parois s’écrouler à la manière de jeux de construction, en une sarabande irréelle et décomposée de chutes, de convulsions organiques… La ville semblait un gigantesque monstre marin, parvenu au dernier terme, dont on entendait se pulvériser le squelette de verre, gémir sourdement selon un écho lointain que tamisait les eaux, plainte longue, presqu’inaudible…

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Dans ce requiem étouffé, où les cris s ‘étaient figés sur les faces humaines, le rêve sur pilotis s’effaçait à la vitesse des nuages dans les vitres incendiées où la nuée semble avaler verticalement la ville, par morceaux, pierre après pierre… Dans ce reflet de vitraux innervés par le sang du jour, dans les éclats de ce kaléidoscope d’effroi, ce n’est plus à présent une noyade qui fractionne son mouvement, mais une ascension, une spirale qui emporte le passé et la foule des visages…

Les ponts sont nombreux à être fracturés par le mouvement tectonique, bientôt ils le seront tous… Et voici que le Rialto vient de céder et d’aller peut-être reconstituer son équerre irrégulière, à l’inverse, dans les soubassements de la lagune… Nous le suivons, son tourbillon nous entraîne à sa suite, dans un sillon mouvant… Le corps du nautonier s’éloigne du mien, happé par un courant froid, son corps ondulant et semblant se déchirer à mesure qu’il est oblitéré par la nuit marine…

Quant à moi, je ne sais pas, aujourd’hui encore, de quel matériau fut façonné le scaphandrier qui me laissa indemne…

 

A lire,  en son riche "Cabinet de curiosités", une nouvelle d'Eric Poindron, en forme d'hommage à Lovecraft.

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10 juin 2007

Fragments d'une correspondance du Pays d'Enfance


Texte paru dans la Presse Littéraire n° 9 de Maître Joseph Vebret qui,  j'espère, ne me donnera pas du marteau pour avoir mis en ligne ce texte quelques jours avant la parution de la dizième livraison consacrée à René Char...
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« Mon credo en art et en littérature : l'enfance. Arriver à la rendre sans aucune puérilité, avec sa profondeur qui touche les mystères. » Alain-Fournier
Les capelines se dispersèrent comme un vol de passereaux. Le temps était sombre sur Brest et le fer des souliers en cavale fit résonner le pavé dans l’air las de l’hiver... Nul rayon de feu encore à faire luire la pierre humide, à enflammer les porches secrets où percent la bruyère et les hortensias bleus jaunes, à trouer le front épais des nuages sous lequel les marins déchargent les cargos comme s’ils vidaient des cornes d’abondance. Alors que la nuée ardente des écoliers s’est dissipée au gré des boyaux de la vieille ville, une silhouette traîne son ombre. L’étrave de la grande carcasse laisse s’élargir à sa poupe un sillon de ténèbres. Si le chemin n’était en pente, son pas lourd la vouerait à l’immobilité, mais la pente lui fait office de volonté et ses pas la mènent au port où, se résolvant à prévenir la chute nécessaire d’une masse à l’arrêt, elle laisse le dossier d’une chaise en terrasse recueillir son asthénie. Désespoir, chat crevé qu’il s’agit de noyer dans le lointain, derrière les mâts et les voilures. Le sel s’empare de toute chose, pénètre le tissage des vêtements, imbibe les lèvres qui en conçoivent du silence. De sa poche, François tire un carnet à couverture noire, dont il commence à maculer les pages. Sur l’une d’entre elles, il s’emploie à définir les contours d’une île, et par l’ombrage des hachures à signaler l’océan alentour. Le feuillet devient carte, élevant le croquis à la hauteur d’un rêve projeté. L’esprit de l’adolescent désormais s’y complaît, s’y perd longuement, en une longue apnée de silence immobile… La vie semble alors soudain insufflée aux motifs, qui s’élèvent au-dessus du vélin, comme absorbés et rendus à la vie par l’air marin. Des palmes et des lianes poussent aux mâts. De vives couleurs naissent à la robe des goélands, leurs becs se courbent et se teintent d’orangé. Le paysage, à bâbord, enceint non plus un port mais une crique où mouille une jonque aux mâts fracturés. François extrait alors un petit ballot de lettres de la poche de sa veste ; en dénouant le ruban qui les unissait, il libère quelques missives dont les cornes et le grain rogné indiquent assez qu’elles ont été lues à maintes reprises.

François parcourait régulièrement les lettres qu’Augustin lui adressait depuis que celui-ci avait quitté le vieil continent. Il prélevait sur les longs blocs successifs d’écriture calligraphiée son content de lointain, en inhalait quelques brèves émanations à la manière dont on s’inocule un remède, par violentes bouffées, avec une brusquerie qui disait la quête d’ivresse, le braconnage du souvenir dans la lumière précise dont celui-ci découpe son objet. Puis, imprégné, il chiquait le songe pendant de longues minutes hagardes. Enfin, c’était la bienfaisante amnésie, pareille à celle qui suit la consommation des chairs.
Une âme considérable du temps, aux propositions prophétiques duquel Augustin adhérait pourtant le plus souvent - et qui devait d’ailleurs être également emportée aux premiers jours de la Grande guerre - avait bien pu déclarer que les « pères de famille étaient les derniers aventuriers du monde moderne », il demeura, quant à lui, toujours incapable de s’acquitter de sa vocation de sourcier onirique autrement qu’en délaissant le foyer. Cette fois-ci ce fut le pays même dont il prit congés. Et de se jeter sur les océans, frénétiquement. Ce n’était jamais selon l’ordre chronologique que François replongeait dans la correspondance de son ami. Il piochait au hasard, et ce dernier lui composait un éventail de visions toujours renouvelé.
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Augustin avait embarqué à Marseille et s’était laissé descendre le long des côtes africaines puis, ayant crocheté le Cap, s’était élancé vers les Indes d’où, au terme d’un séjour de plusieurs semaines, il devait rejoindre les îles du Pacifique sud. Ses lettres, reçues avec régularité, à raison d’une par mois, consignaient autant les paysages fabuleux que les extraordinaires compagnons de voyage. Rien n’atteste de leur réalité bien sûr. Peut-être ne s‘est il agi que d’illusions, de pantomimes, de figures modelées par les nuages dans le crépuscule auxquelles la solitude prolongée du voyageur a prêté vie… Augustin a-t-il été dupe d’un exotisme facile ? Pensait-il réellement qu’à élargir ainsi l’horizon, il accéderait à de nouvelles et mystérieuses demeures ? On se fourvoierait à interpréter ses intentions de la sorte... Lui-même évoque le sujet dans un passage, celui sur lequel, précisément, le regard de François venait de se poser…

« […] Tu sais bien toi mon cher François, quelle est cette force qui me propulse au-devant de l’inconnu, par les chemins nouveaux. Ce n’est pas le sortilège de la nouveauté qui m’accapare, je ne suis plus assez naïf – malheureusement - pour méconnaître l’impasse du voyageur se dérobant à lui-même en une mensongère et vaine ivresse. Aux courbes filantes des paysages auront bientôt succédé de nouvelles formes, peut-être plus grandes, plus colorées, plus luxuriantes, les palais des Maharadjahs auront tôt fait oublier les matins de nacre au large de l’Afrique, les divinités nubiennes, que l’on cède à Harar pour le prix de quelques paquets de tabac, affaibli l’attraction des peaux blanches et maternelles de l’Europe, ce divertissement perpétuel ne suffira pas à étancher ma soif de vision, ni celle d’aucun autre authentique pèlerin, je ne le sais que trop. Aussi bien l’aliment que je convoite ne se situe-t-il pas à la surface du monde, il n’est pas même tributaire de l’accident de ses formes, du délié de son langage. Pour une part, mon départ est imputable à la disparition d’Yvonne, certes, je ne peux renier tout à fait ma condition de fugitif… Mais contrairement à ce que put penser sa famille lorsque, pour le temps de cette longue escapade, je leur confiai le sort de notre petite, il n’y eut aucun désespoir dans mon geste. Ce que je guette depuis les bastingages, depuis la corne des continents, au bord des presqu’îles, je l’appelle « enfance » lorsque je suis las de ne parvenir à mieux le nommer. Sans doute est-elle présente en Europe, au fond de quelque vieille boîte à biscuit rouillée, au détour de quelque sentier qui se perd à l’orée d’un bois ; nous-mêmes ne l’avions-nous pas un peu débusqué ? Mais – pourquoi, je l’ignore, cet état de disponibilité, de transparence, l’on ne peut l’exhumer totalement des terres que j‘ai délaissées… L’attraction terrestre semble y être devenue plus forte qu’ailleurs. J’ai besoin d’un pays dont l’horizon et les habitants béent au ciel. J’imagine, qu’en courant ainsi, j’irai assez vite pour rejoindre l’Orient, le dépasser et visiter son envers ; alors, parvenu aux Îles Vierges, là où le monde exulte une jeunesse éternelle, en équilibre permanent entre les rêves dorés des idoles primitives et la caresse des effluves mortelles qui chaque saison neuve viennent prélever leur tribut, je veux espérer qu’en vue de l’archipel, se dressera dans la baie de corail, cette gemme insigne que je traque, immergée des eaux comme une révélation […] ».

Toutes les lettres d’Augustin n’étaient pas aussi enflammées, ni si abstraites. Quelqu’un d’autre que François eût sans doute éprouvé certaines difficultés à saisir de quoi il en retournait, peut-être même eût-il pris ce langage pour le cryptogramme d’une société secrète. Il y avait assurément un peu de cela... Pour celui qui avait éprouvé le mystère du Domaine sans nom, la chose n’avait pas besoin d’être formulée pour être comprise ; elle ne l’était d’ailleurs pas dans ce dessein mais agissait à la manière d’un chant, d’un ex-voto dont la vocation était autant de garder la mémoire que d’en réactiver l’objet… Augustin écrivait cela, que François lisait, non pour établir ce que tous deux sentaient sans peine au tréfonds de leur poitrine, mais pour le rallumer doucement, comme le combustible nécessaire à la survie de l’âtre.
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Si, lorsqu’il toucha enfin à la destination qu’il s’était fixé, à savoir l’archipel de Samoa, Augustin ne vit pas émerger l’Eden qu’il poursuivait, le premier être qu’il aperçut semblait ne pas complètement appartenir à l’ici-bas. Il n’était pas un indigène celui qui devait condenser toute la charge de rêveries accumulée depuis son départ de Marseille. Tout l’or des coupoles éclatantes dans l’azur, toutes les épices rouges et jaunes qui abrasent l’aube, les cyans et les indigos du crépuscule, les métamorphoses incessantes des nuages, leur chevauchée qui au soir semble la trace d’un invisible galop, tout cela serait rassemblée dans la personne de celui que les habitants de l’île désignaient du nom de « Tusitala », le «conteur d'histoires »…

« […] François, l’extraordinaire figure qu’il m’a été donné de rencontrer ce jour tant attendu de l’accostage ! Ce pays dans l’exploration duquel, comme tu le sais, mon âme a placé tant d’espérance, je ne peux t’en narrer les inimaginables beautés avant de t’avoir fait le récit de cette rencontre insolite… Cette lettre que tu recevras alors que j’aurai abordé depuis plusieurs semaines et que les nouvelles qu’elle te porte n’auront peut-être même plus cours au moment où elles te parviendront, devait te peindre les réelles merveilles dont le spectacle a préludé à notre arrivée, et sans doute y reviendrai-je, notamment en raison d’un étrange accident de navigation. Mais avant toute chose, je veux donc te décrire quel personnage formidable j’ai trouvé sur la grande plage septentrionale de l’île, qui en est comme la porte naturelle, ramenées qu’y sont les embarcations par les vents nordiques… Alors que nous pénétrions la lagune qu’inaugure une bande sous-marine de corail ombrant légèrement la surface de l’eau, bleue d’enivrante turquoise, je vis s’agiter avec frénésie un corps sur le sable au fonds de la crique. Je crus d’abord à quelque naufragé ivre de joie à la vue de son sauveur. En nous approchant du rivage, nous eûmes confirmation que ces gestes étaient bien de joie, et non point ceux, forcenés, d’un Robinson usé. Tusitala, comme l’appelle les indigènes, m’a raconté plus tard sa propre arrivée. Les habitants de l’île ont vu en sa venue celle du Dieu principal de leur étrange panthéon. La baie en est devenue un lieu sacré, et mon nouvel ami m’assure que je ne dois la vie sauve qu’aux explications qu’il a dispensées aux autochtones et selon lesquelles je représente moi-même une divinité secondaire, dont l’incarnation est toutefois nécessaire à l’achèvement du projet divin… Il faut croire que cette population est naturellement plus clémente que celle qui voulut tuer Cook qu’elle avait identiquement déifié, lorsque celui-ci entreprit de débarquer à nouveau sur les côtes de Tahiti, profanant ainsi le lieu qu’il avait lui-même sanctifié lors de son premier débarquement… Mais laissons là ces détails, voici notre homme : c’est une sorte de personnage qui tient tout ensemble de la gravure de flibustier et de l’homme de lettres, de l’ogre et du barde celte, du grand aristocrate converti au fatalisme mahométan et du génie des mille et une nuits… Il semble tout connaître, il n’est pas, depuis quelques jours que nous nous entretenons tout le long du jour et une partie de la nuit, un sujet philosophique sur lequel il ne m’apporte de nouvelles et fulgurantes lumières, point d’artistes ou scientifiques dont il ne connaisse, quelle qu’en soit la discipline, les œuvres ou les travaux les plus récents… Il porte un éternel uniforme de la marine royale anglaise, une pipe inamovible aux commissures, qui roussit sa longue barbe. Ce n’est que tardivement que je me suis posé la question de sa nationalité… restée sans réponse à ce jour, mystère qui s’étend d’ailleurs à un certain nombre d’autres chapitres, dont le moins épais n’est pas celui du moyen qui l’a mené ici... Point de trace de bateau dans la crique qui est le seul point d’accès de l’île pour une embarcation européenne! Il soutient que les débris de son bateau ont fondu dans l’eau de la baie… Qu’il n’en subsiste pas même une planche m’apparaît pour le moins étrange. Il argue du volume important de son cabinet de lecture et de sa multitude de livres, dont le poids aurait précipité la chute du navire... Il est vrai que pour ce qui est de l’âge, l’homme est étonnamment rétif à toute tentative d’estimation. Trente-cinq ou soixante ans, rien n’est tout à fait improbable… Lorsqu’il se fixe, son regard semble même vieux de plusieurs siècles… Et son équipage ? Qu’en est-il advenu ? Quelles que soient ces zones d’ombre, « Tusitala » semble régner sur le pays secret que je suis venu cherché ici... Sa vigueur mentale, la justesse de sa répartie, sa faculté à assimiler rapidement l’idiome local, confirment aux yeux des Samoans son statut divin. Ils restent le soir en cercle à l’écouter conter de captivantes histoires, qu’il déroule selon un art très sûr, avec une grande inventivité et une formidable intuition du ton et des postures, si bien que les autochtones ne lui laissent pas de répit avant une heure avancée de la nuit, lorsqu’ils ont eu leur saoul de fantaisie, de voyage et de romance… Certaines figures pour nous familières leurs sont d’un exotisme intense, l’évocation de personnages tels que ceux de Don Quichotte ou de Merlin leur procurent ainsi une joie et un étonnement indescriptibles. « Tusitala » m’a parlé de la venue à Samoa de Marcel Schwob, grand conteur lui-même, maître du fantastique, doué d’un verbe poétique de haute tenue, et qui bénéficia pour cette raison d’un prestige semblable au sien auprès des indigènes qui le surnommèrent « Maselo ». Pour ma part, je vois aussi en lui le gardien d’une dimension cachée… Son empire est invisible, les samoans le savent bien, qui l’ont intronisé… Invisible, il semble lui-même vouloir le rester aux yeux des bateaux de commerce qui viennent régulièrement mouiller dans la baie et à qui je confie ces lettres. Son empressement à m’accueillir en est d’autant plus mystérieux […] ».
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Aux premiers jours d’intense échange a succédé une période de silence entre les deux hommes, au diapason de la sobriété des indigènes, pour qui la débauche de paroles, hors les veillées de conte, est suspecte. Délaissant pour un temps l’évocation directe de ce personnage fantastique, Augustin revint dans sa lettre suivante sur les conditions inhabituelles qui entourèrent son débarquement sur l’île…

« […] Ma chimère fut si folle et tenace qu’un désenchantement pouvait m’être fatal, tu ne l’ignores pas. En cas d’échec je ne serai plus qu’une vaisseau fantôme, brinquebalant dans la nuit d’une conscience anéantie… Je vois encore parfois, comme je le vis lors du long voyage, l’ombre d’Yvonne projetée dans la demi obscurité du crépuscule. Un soir, le nom de Frantz s’est spontanément hissé à mes lèvres… « Tusitala » ne m’a pas répondu mais m’a adressé un de ses regards ancestraux… Un autre soir, il m’appela spontanément du nom dont m’avaient baptisé les brahmanes du Gange, « Hamsa », l’oiseau migrateur, identité que pourtant je ne lui avais jamais divulguée, puis il me dit les paroles que ceux-ci me répétaient, selon lesquelles « celui qui voulait accéder à l’autre rive devait méditer encore et encore le vol de l’oiseau ». Dès lors, je ne l’appelais plus que le « Sphinx », un peu par dérision, un peu pour me défendre de cette forme inexplicable de clairvoyance… Enfin, je dois te conter à présent les circonstances intriguantes de mon arrivée à Samoa. Souvent, au cours de notre odyssée, notre embarcation m’a paru proprement ailée. Les jours de grand vent, il semblait que nous volions à quelques centimètres au-dessus des océans… Mais il ne s’agit pas de course, ce n’est pas affaire de rapidité, c’est d’une certaine manière le vol pour le vol, la possession d’un état qui est sans doute plus propre à l’homme que celui de la station terrestre, c’est la volupté d’arpenter les airs… J’étais particulièrement pénétré de cette illusion cette fin d’après-midi où mon guide m’assura par des gestes amples que nous étions tout proches d’accoster… A Colombo, j’avais troqué le Steamer pour une embarcation plus réduite, une jonque à voiles rouges sang de bœuf. Je m’étais également doté de ce copilote local, rompu à la navigation dans l’Océan Pacifique, connaisseur infaillible de ses dangers. Cet homme est d’un naturel silencieux. Il peut te sembler étrange que l’arrivée restât jusqu’à son terme un objet de doute. C’est que cette partie de l’Océan Pacifique n’est rien moins qu’un archipel d’archipels ! Les îles se succèdent les unes aux autres, et à peine le dernière aperçue a-t-elle été engloutie dans le sillage qu’un récif nouveau se découvre, qui laissera lui-même sa place au suivant ! C’en est vertigineux. Figures-toi un immense labyrinthe de courants, de roches et de vents… Cette structure mouvante qui se dérobe à toute volonté de représentation est brisée parfois par le repos d’une plage déserte. Ce qui empêche de succomber tout fait à l’ivresse de cette architecture naturelle, c’est que le regard est toujours porté vers la ligne d’horizon où le ciel rejoint et fond sa substance avec celle de l’Océan. C’est bien cela, que je cherchais, ce pays où hommes et paysages semblent tendre ensemble vers l’azur, afin d’y retrouver la patrie réelle dont la nostalgie déchire la poitrine et laisse un goût de cendre… Les ciels sont d’une variété et d’une splendeur telles que le langage en reste démuni. Il est malaisé de décrire une couleur qui n’existe pas sous nos latitudes… Disons qu’il est un certain bleu qui le soir se rapproche de celui de nos vitraux, ce bleu irréel qui nimbe alors toute chose de grâce, semblable au manteau de la Vierge. On dirait qu’issu d’un bleu commun celui qui se peint ici a été dilué dans le soleil lui-même. Voilà, donc, que je contemplais ainsi l’effusion de ce pigment céleste et ses multiples accidents dans l’éther, l’enroulement de filaments de ouate en petits crochets d’or, et que mon copilote montrait des signes d’exaltation grandissante, lorsqu’un vent violent s’est levé, brusquement, sans autre forme de procès que celle de mugir une complainte, dans laquelle les indigènes voient la mélopée des ancêtres venant affleurer le monde sensible… Mon guide, bien que d’une autre confession, est vulnérable à ces signes ainsi qu’à toute forme supposée de surnaturel et sa vigilance en fut trompée un instant, si bien qu’autant qu’il m’en souvienne, il perdit le contrôle des voiles, or cette distraction fut simultanée d’une rupture du mât de misaine qui nous assomma tous deux... Notre esquif a glissé sur l’eau pendant une période indéterminée, mon sommeil fut peuplé de visions d’angoisse, les démons nocturnes m’avaient jeté sur l’aiguille d’une boussole gigantesque dont j’étais le jouet chahuté, en proie au chaos des éléments… Je rêvais de côtes sans terme, bordées de galions naufragés, de plages jonchées de casques rouillés de conquistador que venait lécher une écume verdâtre… La lumière qui nous tira de notre évanouissement présenta un contraste brutal avec tous ces signes de pourriture. Nous pénétrions la grande baie septentrionale, et l’éclat du soleil fut immédiatement relayé par le corps de « Tusitala », qui se découpait frénétiquement dans le contre-jour. Cette mésaventure sera certes un élément de complication pour le voyage de retour […] ».
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François avait immédiatement établi un lien entre l’arrivée à Samoa telle que décrite par Augustin et la découverte du Domaine sans nom, dans les deux situations en effet un lieu pétri de songe non seulement naissait des limbes du sommeil mais semblait aussi vouloir protéger son emplacement exact, indocile à toute cartographie, demeurant seul maître de ses hôtes en les privant temporairement de leur lucidité, à la manière d’un dieu antique, afin de les mener lui-même à destination. L’étrangeté devait encore étendre son empire…

« […]Curieusement, il y avait une requête à laquelle « Tusitala » ne voulait pas accéder et sur laquelle il restait invariablement coi. Elle touchait à la tombe de R.L. Stevenson, qui vint mourir sur cette terre de prédilection. La venue de Marcel Schwob sur cette île était d’ailleurs un pèlerinage sur cette sépulture, ce qui me le rend proche puisqu’en poursuivant le souvenir de Stevenson, c’est aux sources de l’enfance que « Maselo » voulut se retremper, laissant sa femme comme je l’ai fait de ma fille, mu par un même manque fondamental... Je sentais ainsi un profond malaise chez « Tusitala » à chaque fois que j’abordais le sujet, désirant organiser une expédition sur sa tombe, mausolée de sable posté face à l’océan … De par cette parenté que je t’ai dit ressentir aussi bien avec l’univers du grand romancier écossais que l’odyssée de Marcel Schwob sur ses traces, la chose me tenait toujours plus à cœur, au point que je commençais même d’y voir la clef de mon entreprise, son arcane majeur. Pourquoi, penseras-tu, n’y allais-je pas sans mon hôte, dont la compagnie, pour être agréable, n’en était pas moins dispensable ? C’est bien ce que je fis, mais avant cela « Tusitala » agrandit encore la zone de mystère autour de sa personne… L’affaire était en effet sur le point de tourner au conflit lorsque mon « ami », voulant parer à tout affrontement, me proposa enfin de m’accompagner sur la tombe de Stevenson, à la condition préalable, toutefois, que j’acceptasse une entrevue qu’il me proposait pour le soir même, dans le secret de ma propre jonque. Une fois descendus dans la petite cabine, à la lueur d’un candélabre, dans l’écho des clapotis contre la coque, il me fixait quelques minutes en silence, me scrutant de son regard sans fond… Puis il me fit l’extraordinaire confession que voici : il n’était autre que le spectre de Stevenson lui-même ! C’était là le véritable secret de sa remarquable omniscience ainsi que de sa domination sur les populations locales ! Tout en implorant mon pardon pour le caractère tardif de sa confidence, il m’assura que, si je le voulais bien, cela ne changerait rien à notre relation, mais que je pouvais maintenant comprendre pourquoi il n’était aucunement en mesure de m’accompagner sur son propre tombeau… Mon insistance seule l’avait empêché de garder le silence, comme il l’avait souhaité, goûtant l’amitié désintéressée d’un européen ignorant de son état véritable, amitié qu’il espérait voir perdurer… J’éclatais tout d’abord de rire. Cela eut pour effet de dématérialiser « Tusitala »... Le lendemain, au réveil, j’en riais encore mais étais toutefois totalement incapable de savoir si j’avais réellement vécu cette scène, et le doute commença à ronger ma conscience. La fiction et la réalité se disputaient la possession de mon esprit. En effet, soit tout était vrai, comme avaient tendance à le corroborer un certain nombre d’indices, et le silence qui se fit dès lors entre nous au sujet de Stevenson vérifiait son incroyable aveu, soit ce mutisme ne trahissait rien d’autre que la volonté d’ignorer le sujet pour des raison qui continuaient de m’échapper, et dans cette hypothèse, je n’osais élucider franchement la chose, de peur de passer à ses yeux pour un dément […] ».

C’était sur ce récit qu’Augustin avait laissé François depuis plusieurs semaines. Que s’était-il passé ? La personnalité de « Tusitala », les mœurs sauvages des indigènes, et l’étrange mésaventure, tout cela, déformé et grossi par l’éloignement, plongeait François dans l’inquiétude. Ce soir, toutefois, un calme mêlé d’excitation le submergeaient doucement. Il avait pris la décision de partir à la recherche d’Augustin, le plus rapidement possible, dès le lendemain, à la première heure. A la récréation du matin, il se glisserait hors de l’école navale puis s’engagerait sur un cargo en partance pour Marseille comme il en partait plusieurs par jour, et à son tour il embrasserait le large, au secours de son ami ! Le jour suivant, il ne trembla pas en effet mais alors que le navire qui l’emmenait quittait la rade, un autre, en provenance de Bordeaux, lui portait une lettre d’Augustin. Celle-ci était courte et disait l’imminence du retour. Elle évoquait aussi le quête de Meaulnes.

« François,
Me voici de retour, non point à cause du climat qui éloigna Marcel Schwob de Samoa, mais bien parce que mon séjour touche à sa fin, que sa raison d’être est épuisée. Reviendrai-je glorifié par ce Graal tant convoité de l’enfance retrouvée ? D’une certaine manière. Mais avec la conviction qu’il peut m’accompagner partout maintenant, qu’il ne peut m’être dérobé. Je ne l’ai pas trouvé ni dans la beauté insigne de ces contrées, ni même dans ce rapport primitif et sacré qu’entretiennent ici les hommes avec tout ce qui les entoure. A vrai dire, je crois que j’en ai débusqué les premières lueurs lorsque j’assistais aux récits de « Tusitala ». Je ne sais s’il est l’âme de Stevenson en peine, j’ai préféré ne plus chercher à répondre à cette question qui me portait à la démence - et en quelque sorte cette indécision me montre le danger possible d’une invasion du réel par le songe - mais je suis persuadé que ma voie est celle du conte, voilà le grand moyen, à quoi je vais maintenant accroché mon existence. Je serai en France dans un mois.
Augustin».


Mais après tout, qui nous dit que ce sont bien les doigts d’Augustin qui ont tracé ces caractères sur la papier, dont le subterfuge, à la manière d’une encre sympathique, apparaîtra quelque jour à venir, délivré par les marées ?






23 mai 2007

L’Oiseau bâillonné par le vent

… où le soir où j’ai vu Joao Gilberto

(Pour le DJ)

 

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Un soir de mon adolescence si tardive qu’elle ne s’est pas encore achevée, un crépuscule d’été de ceux dont je chéris la mémoire, qui surgissent de la nuit quotidienne de ma cervelle et me fracturent le myocarde, me mettant l’âme à sac, et alors que le long de quelques instants immobiles se lève le deuil de l’enfance - tout est calme sous les tilleuls qui embaument, nos têtes sont penchées par la vitre arrière de la voiture et boivent l’air qui y coule -, j’ai vu Joao Gilberto dans un jardin public parisien qui fit nocturne pour l’occasion, fin des années quatre-vingts, début quatre-vingt-dix. Véridique. Enfin quand je dis que je l’ai vu, pas tout fait… Ou plutôt, ce n’est bien précisément que cela, vu mais pas entendu… Car voilà qui est en effet sans doute plus stupéfiant encore que de s’être trouvé, presque par hasard, comme ce fut ce soir le cas de la compagnie avec qui je venais d’escalader et enjamber la balustrade de pierre qui enceint le parc des Tuileries, à assister à l’un des deux uniques passages en France du génie vivant de la Bossa Nova : ne pouvoir l’entendre parce que quitter la tribune d’honneur où ne parvenait pas son chant trop frêle d’oiseau mélancolique – c’est dit-on la raison de sa détestation du concert – serait revenu à se trahir de manière fatale aux yeux des cerbères qui nous cherchaient encore après que nous étions parvenus à échapper à la meute de leurs chiens, dispersés et réfugiés, dans un première phase, sous la tente Heineken qui coule à flots, et où les jambes cuivrées des bourgeoises se croisaient et se décroisaient dans le chuchotement satiné du Nylon… Nous vîmes quelques ridicules, comme ce débonnaire présentateur TV, incroyablement moustachu, prénommé Groucho ou Chico, je ne sais plus, gainé de cuir et de jean, tombé depuis dans l’oubli comme une Harley-Davidson dans un ravin… Je ne jurerais pas non plus que je ne vis pas Eddy Mitchell ce soir là…

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Je n’avais pas alors encore vraiment conscience, dois-je avouer à ma décharge, de l’essence céleste de Joao Gilberto. Pourtant, chez qui, dans quelle soirée n’avais-je pas vu traîner, quelle moquette imbibée de vomis à l’herbe de bison n’avais-je pas vu jonchée de la petite jaquette colorée du disque enregistré avec sa femme Astrud dont la voix solaire contaminée par la Saudade, distillait un chant étrangement crépusculaire, Stan Getz jouant du thorax, prolongeant son être et le démultipliant par la grâce de sa soufflerie de cuivre tonitruante? Mais depuis notre cage d’or du backstage, le passaro, Garrincha de la six cordes, dont les feintes sur la gamme, se dérobant à contre-pied comme son compatriote maître de la boule de cuir, pour être souvent les mêmes à revenir, n’en présentaient que plus de prodige à n’être jamais déjouées, ressemblait à un pantin mimant le jeu de son instrument fantoche… Il jouait en play-back malgré lui (et la feinte de corps – celle qui fit la spécificité glorieuse du dribble de Garrincha provenait d’un léger handicap à la jambe - n’est-elle pas l’équivalent fou-de-balistique du play-back ? A cette différence toutefois, admettons-le, que la feinte ne feint que pour mieux ouvrir la voie au geste suivant, qu’elle permet après l’avoir singé en creux,  en prétendant son contraire, alors que le play-back est sans postérité, une illusion, un cul-de-sac… Sauf s’il est involontaire, il prend alors une nouvelle dimension, tragique, semblable au mutisme dont frappe le Ciel dans les gestes sacrées…). Il chantait ainsi sans pouvoir être entendu… Je crois bien me rappeler qu’une bise contraire, désagréablement froide pour la saison, lui faisait ravaler immédiatement des paroles déjà chuintées dans la douleur… Les éléments eux-mêmes lui renvoyaient à la figure sa difficulté à pépier sa mélancolie… Il ne pouvait réellement s’accommoder du plein air, sa musique ne pouvait qu’être de chambre, avec vue sur le Corcovado peut-être, mais de chambre tout de même ; elle en appelait au clair-obscur, c’est-à-dire à la cloison, à la persienne, quelle qu’elle fût, qui eût préservé le chant de l’oiseau fragile…

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J’eus tout de même sur le moment l’intuition d’une occasion manquée, même si il semblait que les premiers rangs n’entendaient pas beaucoup plus que nous qui, à la faveur de la dissémination précoce des invités aux quatre coins de la nuit parisienne, commencions, comme de vivants palimpsestes, des encres sympathiques, à réimprimer les plaques sensibles de nos poursuivants tirés par leur féroces molosses... Il était temps de partir, et nous avons du rebrousser le chemin illicite de l’aller, en un discret et gris rebours… Je ne sais plus, le souvenir s’en dissipe comme flouté dans l’ambre dépolie d’une bière… L’oiseau carioca a du s’éteindre, aller boîter en coulisses, je m’en souviens sans précision, et nous nous sommes à notre tour dispersés comme des passereaux… Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je lus dans un numéro des Rockompus la nouvelle à fragmentation suivante, l’échine frissonnant de l’électricité des événements qui se révèlent rétrospectivement : j’avais assisté à l’une des deux seules actualisations du mythe de la Nouvelle Vague sur le sol hexagonal ! ! ! Aux six coins duquel les regrets s’écartèlent... Aujourd’hui il m’en reste juste, dans la chambre noire de ma cervelle, un cliché avorté, une chute de papier argentique révélant grossièrement une ombre approximative, presque psychédélique dans sa faculté à assumer toutes les hypothèses, dans ses contours aléatoires et étoilés… La soirée avait été Bossa elle-même… J’avais perdu en finale, j’avais débarqué sans carte sur l’Ile de la Tortue,  buté distraitement sur le coin du coffre enfoui sans le voir, puis était reparti, aussi inconscient que j’étais venu, j’étais à deux doigts de toucher le Graal, à deux lobes de l’entendre, mais le rythme et la couleur de cet instant avaient été au diapason du chant rouge et or de l’oiseau blessé, saignant sa douleur comme le soleil à l’agonie perfuse le crépuscule d’écarlate.

20 mai 2007

Lectures

 A l'invitation de Talmont, voici donc :

Les 4 livres de mon enfance :

Lettres des Iles Baladar, de Prévert. Première expérience et sensation de lecture d'une traîte. Il semble que le contenu - aujourd'hui totalement écoulé par ce trou large comme un confetti derrière mon oreille qui, à quelques éclaboussures de lumière près, a vu s'oublier toute mon enfance - soit quelque chose comme "Quelle connerie la colonisation!".

Oui-oui et la gomme magique, d'Enid Blyton. Effacement complet du disque dur là aussi. Aux réponses que j'ai pu lire jusqu'à présent dans ce repli de blogosphère, cet auteur semble avoir marqué les imaginaires plus qu'une Comtesse de Ségur (mais je me fonde sur deux exemples)...

La Main brune, de Sir Arthur Conan Doyle. Great material.

Je troque le dernier choix contre deux "oeuvres" d'un autre type qui m'ont marqué :

La revue Inexpliqué. Monstre du Loch Ness, autocombustions, dames blanches, et toutes sortes de phénomènes bizarres.

Une frayeur au fer rouge : l'adaptation télévisuelle de La Poupée sanglante de Gaston Leroux. Laideur terrifiante que celle de l'acteur! Il y avait toujours un moment où Bénédict Masson était pris d'un accès de folie ; le souvenir de l'expression de son visage, le son de sa voix hallucinée, me glacent encore l'échine...

 

Les 4 écrivains que je lirai et relirai encore :

Nerval (Sylvie, Aurélia et Les Chimères)


Bloy

Vialatte, ne serait-ce - si besoin était d'une raison autre que littéraire - que par fidélité à mes dix-sept ans (ou du moins pour me faire pardonner auprès de ceux-ci d'autres infidélités que j'aurais commises à leur égard). [Add. Mais je viens de lire quelque part, dans une réponse à ce questionnaire précisément, une citation qui dit que l'infidélité est aussi parfois une vertu... ].