10 juillet 2008

Petit poème de la Roche-Guyon

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Un coléoptère m’escorte dans la lumière, Rue du Quai, petite traverse dérobée que bordent des murs de pierre ancienne, et qui relie les berges de Seine au lacis de ruelles de la Roche-Guyon. La verdure transperce le pavé, c’est le charme de ce lieu, son génie : la beauté civilisée incline ici à la ruine ; déjà patinée, elle est encore abâtardie par l’office végétal qui constelle le sol et les demeures d’une multitude de verts poinçons, au contrebas des arbres surgis à la lisière de domaines. Le bourg est un enfant naturel dont le visage tacheté rappelle l’extraction adultérine et sauvage. Sous les arches feuillues, de longs murs bas, de ceux que l’on trouve à foison dans le Valois, parfois enchâssés d’un portail de fer forgé, filent vers le soleil. Ces venelles sont des alambics à rebours où la lumière se décompose, le rouge, surtout, y flamboie. Redescendons vers la Seine. Les peupliers miroitent et ondulent  dans le vent et la lumière, doucement, puis s'ébourriffent.

Au loin, à l’Est, où Vétheuil se dessine, tourne un bras du fleuve, surplombé par les falaises de craie. Il ferait bon appareiller, se laisser glisser sur l’une de ces embarcations de bois, dont les coques effilées se résolvent en une proue carrée. Puis rejoindre l’église troglodytique de Haute-Isle creusée dans le pied d’une falaise, évidé et planté d’un clocher, seul apport extérieur à l’édifice naturel si l’on excepte les cadres, les vitraux et les portes. Fermée, en dehors des heures d’office. Dans le cimetière qui à la manière ancienne jouxte l’église en guise de jardin, certains époux Fodden sont enterrés.

Pour l’instant, buvons notre bière aux arômes de Tequila depuis une terrasse avec vue sur le donjon qui fait la renommée du lieu, sis au-dessus du château édifié quelques décennies plus tard, quelques mètres plus bas. Je crois me rappeler avoir entendu que Blake et Mortimer y vécurent l’une de leurs aventures... que je n’ai jamais lues, l'une pas plus que les autres... On imagine bien pourtant, recluse dans la pierre humide, une équipe de savants troglodytes tenter de mettre au point une machine à voyager dans le temps, ou aù moins le scruter par la magie de quelque chronoviseur

Il est fermé pour travaux, le potager aménagé entre la Seine et le château. Actionnant la machine d’André Hardellet qui capte et restitue les songes et le passé, je vois, par-delà la grande grille rouillée, un Gentilhomme arpenter les allées de ses souliers à boucle, le front penché. Il médite le dessin à imprimer à ce jardin, qui se doit d’évoquer l’Eden, tout en restant démocratique... Car la Révolution approche, et sous sa perruque, les idées neuves s’agitent. Il se retourne, devine ma présence au-delà du temps, mais ne me voit pas. Si bien qu’il ne sait pas que son regard fixe le mien. Le bourdon aigu d'un biplan distrait mon attention, le vibrato mélancolique de son moteur fore mon âme. Le château ne se visite plus depuis une minute au moment où je touche son entrée.

Retournons une dernière fois sur les berges. Enfin le silence, la caresse du vent, le grondement lointain de l'orage... Devenir du vent et du silence, voilà le vrai. Partons, nul doute qu'en chemin nous croiserons de ces véhicules insolites que l'on ne croise jamais que sur les routes de campagne, en été. Ici une vieille anglaise décapotée, dont le pilote voyage presque parallèle au sol, là une sorte de coléoptère mécanique, monstrueux, jaune, quelque chose comme un side-car échappé, autonome, à l'habitacle hypertrophié, et que les deux gardes-boue, tout aussi jaunes, tentent d'équilibrer...

23 mai 2007

L’Oiseau bâillonné par le vent

… où le soir où j’ai vu Joao Gilberto

(Pour le DJ)

 

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Un soir de mon adolescence si tardive qu’elle ne s’est pas encore achevée, un crépuscule d’été de ceux dont je chéris la mémoire, qui surgissent de la nuit quotidienne de ma cervelle et me fracturent le myocarde, me mettant l’âme à sac, et alors que le long de quelques instants immobiles se lève le deuil de l’enfance - tout est calme sous les tilleuls qui embaument, nos têtes sont penchées par la vitre arrière de la voiture et boivent l’air qui y coule -, j’ai vu Joao Gilberto dans un jardin public parisien qui fit nocturne pour l’occasion, fin des années quatre-vingts, début quatre-vingt-dix. Véridique. Enfin quand je dis que je l’ai vu, pas tout fait… Ou plutôt, ce n’est bien précisément que cela, vu mais pas entendu… Car voilà qui est en effet sans doute plus stupéfiant encore que de s’être trouvé, presque par hasard, comme ce fut ce soir le cas de la compagnie avec qui je venais d’escalader et enjamber la balustrade de pierre qui enceint le parc des Tuileries, à assister à l’un des deux uniques passages en France du génie vivant de la Bossa Nova : ne pouvoir l’entendre parce que quitter la tribune d’honneur où ne parvenait pas son chant trop frêle d’oiseau mélancolique – c’est dit-on la raison de sa détestation du concert – serait revenu à se trahir de manière fatale aux yeux des cerbères qui nous cherchaient encore après que nous étions parvenus à échapper à la meute de leurs chiens, dispersés et réfugiés, dans un première phase, sous la tente Heineken qui coule à flots, et où les jambes cuivrées des bourgeoises se croisaient et se décroisaient dans le chuchotement satiné du Nylon… Nous vîmes quelques ridicules, comme ce débonnaire présentateur TV, incroyablement moustachu, prénommé Groucho ou Chico, je ne sais plus, gainé de cuir et de jean, tombé depuis dans l’oubli comme une Harley-Davidson dans un ravin… Je ne jurerais pas non plus que je ne vis pas Eddy Mitchell ce soir là…

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Je n’avais pas alors encore vraiment conscience, dois-je avouer à ma décharge, de l’essence céleste de Joao Gilberto. Pourtant, chez qui, dans quelle soirée n’avais-je pas vu traîner, quelle moquette imbibée de vomis à l’herbe de bison n’avais-je pas vu jonchée de la petite jaquette colorée du disque enregistré avec sa femme Astrud dont la voix solaire contaminée par la Saudade, distillait un chant étrangement crépusculaire, Stan Getz jouant du thorax, prolongeant son être et le démultipliant par la grâce de sa soufflerie de cuivre tonitruante? Mais depuis notre cage d’or du backstage, le passaro, Garrincha de la six cordes, dont les feintes sur la gamme, se dérobant à contre-pied comme son compatriote maître de la boule de cuir, pour être souvent les mêmes à revenir, n’en présentaient que plus de prodige à n’être jamais déjouées, ressemblait à un pantin mimant le jeu de son instrument fantoche… Il jouait en play-back malgré lui (et la feinte de corps – celle qui fit la spécificité glorieuse du dribble de Garrincha provenait d’un léger handicap à la jambe - n’est-elle pas l’équivalent fou-de-balistique du play-back ? A cette différence toutefois, admettons-le, que la feinte ne feint que pour mieux ouvrir la voie au geste suivant, qu’elle permet après l’avoir singé en creux,  en prétendant son contraire, alors que le play-back est sans postérité, une illusion, un cul-de-sac… Sauf s’il est involontaire, il prend alors une nouvelle dimension, tragique, semblable au mutisme dont frappe le Ciel dans les gestes sacrées…). Il chantait ainsi sans pouvoir être entendu… Je crois bien me rappeler qu’une bise contraire, désagréablement froide pour la saison, lui faisait ravaler immédiatement des paroles déjà chuintées dans la douleur… Les éléments eux-mêmes lui renvoyaient à la figure sa difficulté à pépier sa mélancolie… Il ne pouvait réellement s’accommoder du plein air, sa musique ne pouvait qu’être de chambre, avec vue sur le Corcovado peut-être, mais de chambre tout de même ; elle en appelait au clair-obscur, c’est-à-dire à la cloison, à la persienne, quelle qu’elle fût, qui eût préservé le chant de l’oiseau fragile…

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J’eus tout de même sur le moment l’intuition d’une occasion manquée, même si il semblait que les premiers rangs n’entendaient pas beaucoup plus que nous qui, à la faveur de la dissémination précoce des invités aux quatre coins de la nuit parisienne, commencions, comme de vivants palimpsestes, des encres sympathiques, à réimprimer les plaques sensibles de nos poursuivants tirés par leur féroces molosses... Il était temps de partir, et nous avons du rebrousser le chemin illicite de l’aller, en un discret et gris rebours… Je ne sais plus, le souvenir s’en dissipe comme flouté dans l’ambre dépolie d’une bière… L’oiseau carioca a du s’éteindre, aller boîter en coulisses, je m’en souviens sans précision, et nous nous sommes à notre tour dispersés comme des passereaux… Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je lus dans un numéro des Rockompus la nouvelle à fragmentation suivante, l’échine frissonnant de l’électricité des événements qui se révèlent rétrospectivement : j’avais assisté à l’une des deux seules actualisations du mythe de la Nouvelle Vague sur le sol hexagonal ! ! ! Aux six coins duquel les regrets s’écartèlent... Aujourd’hui il m’en reste juste, dans la chambre noire de ma cervelle, un cliché avorté, une chute de papier argentique révélant grossièrement une ombre approximative, presque psychédélique dans sa faculté à assumer toutes les hypothèses, dans ses contours aléatoires et étoilés… La soirée avait été Bossa elle-même… J’avais perdu en finale, j’avais débarqué sans carte sur l’Ile de la Tortue,  buté distraitement sur le coin du coffre enfoui sans le voir, puis était reparti, aussi inconscient que j’étais venu, j’étais à deux doigts de toucher le Graal, à deux lobes de l’entendre, mais le rythme et la couleur de cet instant avaient été au diapason du chant rouge et or de l’oiseau blessé, saignant sa douleur comme le soleil à l’agonie perfuse le crépuscule d’écarlate.

20 mai 2007

Lectures

 A l'invitation de Talmont, voici donc :

Les 4 livres de mon enfance :

Lettres des Iles Baladar, de Prévert. Première expérience et sensation de lecture d'une traîte. Il semble que le contenu - aujourd'hui totalement écoulé par ce trou large comme un confetti derrière mon oreille qui, à quelques éclaboussures de lumière près, a vu s'oublier toute mon enfance - soit quelque chose comme "Quelle connerie la colonisation!".

Oui-oui et la gomme magique, d'Enid Blyton. Effacement complet du disque dur là aussi. Aux réponses que j'ai pu lire jusqu'à présent dans ce repli de blogosphère, cet auteur semble avoir marqué les imaginaires plus qu'une Comtesse de Ségur (mais je me fonde sur deux exemples)...

La Main brune, de Sir Arthur Conan Doyle. Great material.

Je troque le dernier choix contre deux "oeuvres" d'un autre type qui m'ont marqué :

La revue Inexpliqué. Monstre du Loch Ness, autocombustions, dames blanches, et toutes sortes de phénomènes bizarres.

Une frayeur au fer rouge : l'adaptation télévisuelle de La Poupée sanglante de Gaston Leroux. Laideur terrifiante que celle de l'acteur! Il y avait toujours un moment où Bénédict Masson était pris d'un accès de folie ; le souvenir de l'expression de son visage, le son de sa voix hallucinée, me glacent encore l'échine...

 

Les 4 écrivains que je lirai et relirai encore :

Nerval (Sylvie, Aurélia et Les Chimères)


Bloy

Vialatte, ne serait-ce - si besoin était d'une raison autre que littéraire - que par fidélité à mes dix-sept ans (ou du moins pour me faire pardonner auprès de ceux-ci d'autres infidélités que j'aurais commises à leur égard). [Add. Mais je viens de lire quelque part, dans une réponse à ce questionnaire précisément, une citation qui dit que l'infidélité est aussi parfois une vertu... ].

Jean-Marc Tisserant (marqué que je suis par la lecture récente de ses très admirables "Fils de la Veuve")

 

Je sais d'ores et déjà que Nabe, Jouve, Supervielle, Schwob, Gracq et Hardellet seront de ce nombre, mais la fréquentation de leurs oeuvres est pour moi encore trop récente et parcimonieuse qu'il ne soit un peu malhonnête de les citer ici, alors que Proust, Flaubert, Baudelaire, Céline, Bernanos, Huysmans, Barbey,  Rimbaud, Saint-John-Perse, Saint-Simon et tant d'autres, je ne les cite pas uniquement parce que c'est la règle du jeu de s'en tenir à quatre écrivains, et que je crois qu'il est important d'être fair-play).

 

 Les 4 auteurs que je ne lirai probablement plus jamais (ou que je refuse même de découvrir par bêtise pure, mauvaise foi et/ou paresse) :

Pagnol (quelque chose me dit à l'oreille : "Puté, vé, tu as tort!", et là je me demande si ce n'est pas l'accent provençal qui me décourage encore davantage que le souvenir de lectures forcées).

Michon. Non en fait je l'aime bien, je l'admire même. Mais je l'ai mis là parce que sa lecture m'a tout de même été une souffrance (en même temps qu'un plaisir, très curieux - du calme Montalte, je ne désire pas la fessée :)), par la richesse même de son écriture, si musquée qu'elle en devient parfois oppressante.

Ballard. Malgré le (déjà ancien) conseil de Dominique Autié. Le peu entrelu de "Crash!" : me voici le front sur l'oeil de la cuvette...

Sade. Là encore, j'entends des voix, des rumeurs, des antiennes, des hosannas, à m'exhorter ainsi : "le plus grand écrivain de tous les temps!". Ce n'est pas la pudibonderie qui m'écarte. Peut-être l'odeur de la viande pourrie. A moins que ce ne soit le souvenir du personnage en latex de Topor, en colloque permanent avec son vit...

 

Les 4 premiers livres de ma liste à lire :

La victoire à l'ombre des ailes, de Stanislas Rodanski

Cyclone, de Frédéric-Yves Jeannet

L'Arc-en-ciel de la gravité, de Pynchon (comme Galerne! Pour ceux qui l'ignorent c'est de là que vient, légèrement contrepété, le nom de Slothorp - dont les réponses m'intéressent, d'ailleurs, s'il se sent "concerné" ).
 

La réfutation majeure, de Pierre Senges 

Et Brautigan, Bouvier, Lägerkvist, Pavic, Sharpe, Paraz...



Les 4 livres que j'emporterais sur une île déserte :

 L'Histoire d'une âme, de la petite Thérèse

Sylvie

Le Journal intime de Nabe (divertissant et constellé d'instants de Grâce, une vraie Voie Lactée, de quoi, en insulaire définitif, renouer avec les origines du surf, glisser au ciel.)

Les Illuminations

Voyage au bout de la nuit 


Les derniers mots d'un de mes livres préférés :

"Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers".

Nerval, Aurélia
 

Ceux qui ne se sont pas encore sentis "concernés", à qui je transmets (Mawie c'est déjà fait, Constantin, oui mais non) :

Philippe[s], Pharamond, Montalte, Holy Robin et Stanislas Ferron "l'homme le plus drôle de France", si du moins il existe vraiment, bouteille d'Absolut à la mer (Dobar Den), - et tout le gang lavalois Dj Zukry, Radoul, Accroc, Juldé - ils peuvent utiliser l'espace des commentaires... Ainsi qu'à JLK et le Préfet Maritime ou encore Le Beau Monde, mais ils sont très occupés je crois...

 

22 janvier 2007

Pèlerinage à l’Usine à Gaz

Où l’on rencontre un apôtre de l’immatériel, sosie de Gérard de Nerval ; où la mémoire de quelques librairies parisiennes disparues est ensuite furtivement évoquée , nostalgie dont le vagabondage nous propulse sans plus de procès en terre d’alchimie comme Gérard en son Valois, comme si nous avions chevauché le traîneau à hélice de Julien Champagne

Un clair jour d’hiver, à cet endroit de la rue Cujas où se dérobe une entrée méconnue de l’imposante Sorbonne, nous fûmes, un camarade et moi-même, soudain entrepris par un passant stupéfié de l’usage que nous faisions à voix haute de cette langue des faubourgs que l’on nomme verlan – nouvel appendice dont il faudrait augmenter la petite étude de Marcel Schwob sur l’argot - qui consiste à inverser les lettres des mots ou plutôt leurs syllabes, et qui, de surcroît, étrange prélude à l’enchevêtrement d’événements qui allait s’ensuivre et qui va être ici rapporté, était l’anagramme parfait de l’illustre poète dont l’homme s’avérait être le sosie : Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval. Il se trouvait que j’étudiai alors l’œuvre de ce poète immense, germaniste émérite dont la gloire littéraire précoce fut inaugurée par la traduction du Faust de Goethe ; cet autre homme aux semelles de vent mauvais, que le siècle n’apprit pas à désigner ainsi car sa psyché avait été un hurlevent aux cavités sifflantes, et les blizzards qui avaient porté son errance, de ceux qui soufflent depuis l’Orient boréal, froids et durs comme des lances de givre, où Gérard distinguait les murmures d’une mère morte dans le sillage d’un mari docteur de la Grande Armée, ensevelie dans un sillon gelé de la Bérézina, appel du linceul que firent à Gérard le froid et la neige de la nuit du 25 au 26 janvier 1855.

La réplique physique de Gérard était apparue, littéralement, selon un mode bien plus aérien que terrestre, jaillissant de l’invisible plus que du coin de la rue, et il disparaîtrait ainsi, regagnant l’envers du temps, où celui-ci se rit de l’illusion dont il accable ici-bas. Ses premiers mots furent pour nous mettre en garde, sur un ton prophétique, contre cette manière hérétique de renverser les sons dans la phrase. Pénétré de la conviction kabbaliste de la toute-puissance créatrice du Verbe, sa torsion, quelle qu’elle fût, a fortiori son inversion, lui semblaient lourdes de menaces… Par nos préoccupations, nous étions, mon ami et moi-même, fort disposés, sinon à admettre, du moins à écouter tel discours. Aurions-nous d’ailleurs été réfractaires à toute hypothèse immatérialiste que le mystère qui émanait de ce personnage sans ascendance, le feu de sa parole, nous eussent capturés par leur force d’attraction. A son invitation, nous avions quitté la rue et nous étions déportés derrière les larges vitres dépolies d’un estaminet – la réalité extérieure en paraissait ainsi légèrement altérée. La conversation se poursuivait avec entrain, chacun de ses méandres découvrant toujours plus à quel point nous entretenions une singulière communauté de pensée, à cette différence toutefois, que l’homme ne se contentait pas comme nous d’onomatoper quelques rudiments métaphysiques mais apportait des réponses circonstanciées et précises aux questions graves qui traversent avec fracas les cervelles adolescentes. L’origine de sa sapience demeurait opaque mais l’autorité naturelle avec laquelle il en proférait les articles, lui donnait un poids indéniable. Il officiait dans une librairie du quartier des Halles, baptisée du nom d’un grand fleuve africain ou sud-américain, je ne sais plus, non loin d’où " Geai rare " se pendit. Dans un rayon de quelques centaines de mètres, de part et d’autre de la Seine, englobant les Îles Saint-Louis et de la Cité dont les extrémités respectives en figuraient l’Orient et l’Occident, contenu au Sud par la Montagne Sainte-Geneviève, vivotaient alors encore de nombreux débits de livres ésotériques, depuis la modeste échoppe en bois sur les quais, à la mythique Librairie des Editions Traditionnelles Quai Saint-Michel, éditrice des œuvres de René Guénon, sans omettre une infinité de propositions intermédiaires qui excédaient rarement la taille moyenne d’une chambre mansardée, locaux souvent obscurs, parfois souterrains, sis en différents points du labyrinthe de l’ancienne Lutéce, où sifflait aussi les vents magnétiques… En somme à la bordure du Quartier latin, ces enseignes circonscrivent le périmètre d’un Quartier oriental, ce dernier, à mesure qu’il se rapproche des eaux, tentant de corriger la cécité ultra-rationaliste du premier, et en est comme l’antichambre, la presqu’île secrète. La plupart de ces librairies ont disparu aujourd’hui, j’en connais même une d’emmurée ! Celle qui se trouvait au coin de la rue du Chat qui Pêche, drolatique et crasseux goulot permettant le passage du quai Saint-Michel à la rue de le Huchette avec laquelle il forme un angle. La plupart ont été supplantées par de criardes boutiques de souvenirs, des restaurants rapides, ou encore des marchands de vêtements d’une effroyable disgrâce. Notre homme a sans doute du disparaître avec celle où il affirmait être employé – que nous n’avons jamais visitée au demeurant, en dépit de son invitation -, de la même manière que nous le voyions maintenant, sans préambule, quitter son siège, et après une aussi cordiale que brève salutation, prendre congés, la silhouette absorbée par la rue dont la rumeur fauve, à travers la porte ouverte du café, nous rejoignit quelques instants, réveillant l’hypothèse du large en nos esprits…Cette rencontre fut réellement de celles dont on se demande si elles n’ont pas été songées, et sur lesquelles, à la longue, l’absence de preuves matérielles – une carte de visite, un parapluie ou une boîte d’allumettes oubliés… -, jette un doute irréductible… Après nous avoir entretenu du danger qu’il y avait à culbuter le langage, avoir abordé d’autres sujets du même intérêt, il avait conclu, en bout de spirale, par la conception cyclique de l’Histoire qu’il avait faite sienne ; nous étions selon lui sur le point d’en toucher le Nadir. Kali-Yuga, Kali-Yuga… Âge de ferraille, de rouille, folie meurtrière de Caïn servie par la fausse lumière de Prométhée désenchaîné pour un temps…

Où l’on appareille pour quelque(s) " banlieue(s) spongieuse(s) ", en empruntant le Route des Flandres ;où l’on relate une longue mais résonante anecdote, à nouveau en butte aux mystères de la coïncidence…

Comme chaque soir, je regagnais au crépuscule la banlieue Nord où j’habitais la demeure familiale. Du balcon sur lequel donnait ma chambre à l’entresol – cet accès permanent au large me permettait de le gagner et d’en revenir à volonté, rapatriant au grand jour l’écume des nuits – je pouvais voir, en m’avançant un peu, la frontière immatérielle qui séparait Sarcelles de la ville où je vivais, Sarcelles au blason frappé de noirs volatiles et où, selon la geste alchimique, Eugène Canseliet, disciple de Fulcanelli, le mystérieux adepte de l’Art à l’identité jamais percée, réalisa en 1922 ou 1923, la transmutation du plomb en or, étape décisive sur le chemin de la Pierre Philosophale, que les grimoires affublent de vertus extraordinaires, en particulier la domination du temps et de la matière. Elle confère quasiment l’immortalité dès ici-bas, du moins la jouvence, en permettant de se sculpter un corps glorieux par l’ascèse. On n’a, semble-t-il, jamais retrouvé la sépulture de ceux qui l’ont réalisée…. Cet arrêt du temps ne peut s’obtenir qu’au terme d’un long et lent travail de purification, exempt de tout orgueil – l’alchimiste, brûle les scories de son âme à mesure qu’au creuset il dissous celles de la matière -, œuvre dont l’exigence confine à la sainteté et, de fait, éloigne les malandrins alléchés par la conversion des métaux. Son pouvoir n’est confié qu’à ceux qui en leur sein en ont oblitéré le désir… Mais où est passé le Christ dans tout ça ?

Dans le train qui me ramenait de Paris, dont le tracé épouse celui de l’antique Route des Flandres, je ne pouvais détourner ma pensée du sosie de la rue Cujas, d’autant plus que la brusque inflexion que cette voie marque vers le Nord-Est à l’emplacement exact de ma station, fut souvent empruntée par Nerval, lorsque, comme le narrateur de Sylvie, il entreprend de rejoindre la terre ancestrale du Valois… Le pays où je descendais précède celui du Valois, il le préfigure, il en est comme l’élan, la zone frontalière, l’orée où déjà des effluves de réalité modifiée filtrent depuis la matrice… Si l’on se laisse contraindre par le coude qu’observe ici la Route des Flandres – et un peu plus que cela encore car en vérité la voie ferrée n’en pénètre pas le territoire, resté vierge -, on aura bientôt dépassé le Château d’Ecouen, puis l’on s’enfoncera dans ce pays dominé par les flèches gothiques, clairsemé d’étangs et de lacs et d’îles couronnées de ruines, Cythères délabrées, baignées par la lumière du Nord qui reflue déjà depuis la Flandre, pays avant tout enceint par l’immémoriale forêt, à perte de vue, océan de végétation, houle de nervures… L’on parvient enfin à Mortefontaine où grandit Gérard chez l’oncle qui l’avait recueilli, non loin de l’Abbaye de Châalis, près de Senlis dont la vocation médiévale a providentiellement détourné le tracé de la voie de chemin de fer. Je dois ici descendre du fiacre et narrer une anecdote extraordinaire, presque incroyable, mais absolument authentique. Le hasard voulut en effet qu’un soir d’été, une amie organisât la fête de ses noces en plein Valois, à l’épicentre du pays nervalien, dans un petit village très proche de Mortefontaine, dont son frère était alors maire. Le vin d’honneur fut servi à plusieurs lieues de la maison du notable, sur un flanc de coteau, au milieu d’essences dont je crois me rappeler avec étonnement qu’il s’agissait de conifères, et d’où l’on pouvait, malgré la faible altitude, apercevoir la courbe formée par le versant opposé de la vallée, appuyé sur l’horizon, moutonnant du sommet des arbres … L’irréalité de cette escapade sylvestre, m’étais-je alors dit, à l’affût de coïncidences, possédait un charme indéniablement nervalien, en raison d’abord du cadre particulier du Valois où de hauts murs de vieilles pierres longent les chemins de forêt, derrière lesquels on scrute l‘écho du chant intemporel d’une jeune femme au type florentin, enveloppée de velours et de brouillard, mais aussi en cela que notre marche figurait celle d’une compagnie d’archers, au diapason de la sylve primitive, et enfin parce qu’il régnait parmi les convives une humeur particulière, de douceur et de nostalgie, qui s’accommodait du silence comme de son élément naturel. De plus, signes et coïncidences se pressaient en nombre au portillon de ma conscience en alerte… Le marié était franc-maçon, or Gérard, grand amateur de bric-à-brac ésotérique, prétendait également devoir être compté au nombre des Fils de la louve - on sait toutefois que cette revendication n’était pas dénuée de fantaisie, comme le démontrent ses connaissances nombreuses mais souvent approximatives d’une matière qui fut avant tout fantastique… Par ailleurs, je rencontrai mon ancien professeur d’allemand, sur les terres du plus éminent des poètes germanistes que compte notre histoire littéraire… A la nuit tombée, après que nous aurions festoyé, un acteur déclamerait d’anciens fabliaux, à l’imitation de ceux qui attirèrent toujours l’attention de Gérard au cours ses pérégrinations, en Orient ou dans le Paris nocturne, et qu’il a volontiers rapportés dans ses récits… Je n’ignore pas que les coïncidences aiment à se jouer de ceux qui les pistent avec un peu trop d’avidité, en tissant un réseau d’illusions dont la toile n’a d’autre dessein que de paralyser notre plus élémentaire raison, mais un fait extraordinaire vint me convaincre que j’étais bien entré en résonance. Dans le jardinet où les tables du banquet étaient disposées, un détail passé inaperçu aux yeux des autres convives m’électrocuta d’un frisson dont la seule évocation suffit à le ressusciter aujourd’hui : une plaque métallique avait été arrachée à la rue dont elle déclinait l’identité, qui était précisément la rue Sylvie... C’était le nom de la maîtresse de maison, que son mari avait sans doute voulu honorer d’une plaque éponyme. Peut-être ne l’avait-il pas dérobé, mais avait profité des facilités que lui procuraient sa charge de Maire pour l’obtenir, dans la ville voisine de Mortefontaine… Il y avait donc bientôt trois heures que je sillonnais le pays, sentant monter en moi toute son âme, dont le personnage de Sylvie est la quintessence, et voilà qu’au terme du périple, ce panneau me faisait signe, lui dont l ‘existence découlait directement de l’écriture de la longue nouvelle où le poète décrit le fatal désenchantement d’un retour au pays de son enfance... L’ultime indice qui achevait de renvoyer l’écho nervalien était cette ironie douce qui sépare le souvenir de la réalité retrouvée lorsque ceux qui veulent pénétrer " l’édifice  immense de la mémoire" tentent de la faire par effraction... Tout en effet suintait d’un reflet dégradé, rien ne se départissait d’une mélancolie de carnaval défunt dans l’aube grisâtre, où le déguisement s’abîme dans la contemplation triste de son débraillé… La fête n’avait-elle pas été elle-même la parodie d’une somme personnelle de souvenirs de l’œuvre de Gérard, assurément caricaturale, scènes dont la remémoration avait déjà été déjà pour lui une expérience de la ruine, perpétuant le souvenir tout en en exhibant la catastrophe ? Nous avions bu le nectar du passé dans des gobelets en plastique… Labyrinthe de miroirs dont la déformation s’amplifie en se reflétant à l’infini, le retour que j’effectuais au pays onirique était pareillement fissuré par le prosaïsme qui, de mes songes, me livrait une version déformée, légèrement grotesque, pas assez toutefois pour basculer dans la farce, stagnant dans cet entre-temps entre le réel et sa grimace…

Mais voici encore que ma mémoire se déroule en volutes comme le lierre sur les pierres des vieux murs hauts qu’il transperce, menaçant de l’étouffer et de l’abattre un jour, au terme d’un lent et invisible office … " Reprenons pied sur le réel ", comme le dit le narrateur de Sylvie. Remontons dans le fiacre. Si l’on continue donc plus loin encore, quittant le Valois intrinsèque et touchant à une période plus plate, plus austère de la Picardie, l’on parviendra aux alentours de Beauvais, où il est à signaler qu’Eugène Canseliet vécut ses dernières années, auteur de la transmutation alchimique de l’usine à gaz de Sarcelles… Ainsi, le pays nervalien est un centre, le lieu concomitant de la plénitude et de la chute, qui semble avoir engendré un premier cercle concentrique, marqué par de grandes figures de l’Ars, Canseliet au Septentrion, Fulcanelli et Champagne au Sud, et sans doute, si l’on s’employait à les débusquer, d’autres anneaux en perpétue l’office sous une forme neuve, à mesure que s’enfuit l’onde…

Où ma bicyclette voudrait se faire aussi quantique que celle du Docteur Hoffmann ; de la déconvenue, sans doute préférable, qui en a inévitablement procédé …

Ma destination n’était pas ce soir-là le cœur du pays magique, et, toujours occupé de la pensée du sosie, je posai le pied sur le quai du " bourg vulgaire " où je logeais, ainsi que le qualifie Nerval à ce moment de son exode en terre enfantine. Parvenu à mon domicile, le corps jeté sur ma couche, j’écoutais les soubresauts mécaniques de la chaudière rugissant au sous-sol comme un dragon électrique, toussant, crachant, brinquebalant pour enfin souffler de longs jets de flammes à peine domestiquées... Je m’endormais sur un tapis de feu, au pied d’un arc-en-ciel… Ma maison est située au confluent de plusieurs lieux liés à la mémoire de Jean-Julien Champagne, l’illustrateur des œuvres de Fulcanelli.. Il y a tout d’abord, un peu au Sud, tout près de la demeure de la famille de mon épouse, le cimetière où il est enterré, avec le secret de l’identité réelle de Fulcanelli. Prévalut un temps l’hypothèse qu’ils puissent en réalité ne constituer qu’une seule et même personne, le personnage de Fulcanelli n’ayant alors été qu’une mystification. Canseliet essuya pour sa part le même soupçon, notamment parce qu’il a participé à la mise en forme des œuvres que le maître lui aurait confié, sous forme de manuscrit scellés à la cire. Ainsi de sa dernière œuvre restée inédite, " Finis Gloria Mundi ", où selon des extraits dont l’authenticité est à démontrer, il évoquerait une apocalypse prochaine, par une submersion consécutive à un basculement des pôles, ainsi qu’un éventuel déluge de feu... Pour rejoindre la tombe de Julien Champagne, il me suffisait d’emprunter un chemin de traverse qui contourne une ferme, profaner, l’espace de quelques dizaines de mètres, l’immense parc d’un château, et prendre à revers le bosquet qui débouche sur la petite nécropole et ses allées de tombes. Il me souvient d’un jour de deuil terrible où nous nous étions rendus avec un ami sur la pierre tombale d’un parent proche qu’il venait de perdre, sous une pluie violente, dont les sanglots de mon malheureux compagnon, à mesure qu’ils s’intensifiaent, semblait augmenter le torrent. Cela se passa tout près de la sépulture de Champagne. Deuxième endroit rattaché à la mémoire d’" Hubert " - tel était en effet le surnom de Champagne -, il y a, au Nord-Ouest cette fois-ci, le lieu-dit de l’Ermitage, aujourd’hui disparu mais dont une rue a hérité le nom, où il aurait vécu quelques années. Il se trouve, en l’occurrence, qu’un autre de mes amis habita longtemps ce périmètre, dont la maison était signalée au loin par un monumental tronc d’arbre calciné, qui dut être visible de toute la région avant d’être foudroyé. Elle était située quelques mètres avant que le bout de la rue ne s’ouvre sur une étendue de vergers, d’où, à l’horizon, dépasse une improbable usine peinte d’un jaune très vif et d’un bleu tout aussi incongru, qui en font une sorte de jouet monstrueux et naïf. Cette usine, d’où s’élève une éternelle fumée, je ne voulais pas en connaître la destination, possédé par l’intuition que c’était là qu’eut lieu la transmutation de plomb en or réalisée par Canseliet, en présence de Champagne et d’un certain Gaston Sauvage, personnage ténébreux, figure des milieux occultistes de l’entre-deux-guerres, surnommé le " grand lunaire ".

 

Le lendemain matin, je fus réveillé par l’un de ces traits de soleil qui venaient s’écraser sur les carreaux opaques de ma porte-fenêtre, et diffracter la lumière. Je ne sais exactement comment ni pourquoi mon esprit avait tissé un lien entre l’insolite rencontre de la veille et ce désir, toujours repoussé jusqu’alors de retrouver l’emplacement exact de l’usine à gaz, mais j’enfourchai ma bicyclette hollandaise noire, décidé à pénétrer cette zone paradoxale, cette arche de tôle au milieu des champs, qui semblait un îlot de fer peint, séparé du continent par une mer d‘épis de blé dont les douces vagues dorées ondulaient et venaient battre ma roue. Après quelques tentatives, je compris que mon véhicule ne pourrait me conduire là où je le voulais, du moins par le chemin que j’avais projeté d’emprunter. Le lieu se refusait, hérissant le parcours d’obstacles naturels – arbres, ronces, orties, mais aussi des objets manufacturés, comme cette barricade de pneus crevés, ou ce grillage impénétrable qui brisa définitivement l’élan me poussant à travers champ… Voilà qu’elle se dressait interdite dans le contre-azur, la Jérusalem métallique, dont la paroi a subi les assauts dissolvants de mon rêve, qui l’a déjà transmutée ; et sans doute cette tenue à distance est-elle préférable à la confrontation réelle, vouée à la parodie… Ainsi m’approchant de l’usine par la voie de bitume, ayant contourné plus avant la défense que s’était fabriquée l’usine, je détournai vivement mon regard au spectacle sinistre des allées et venues poids lourds qui venaient déposer les déchets, dont la monde technicien est si prolifique et qu’il s’agissait d’incinérer ici…Je rebroussai chemin, de peur que le paysage ne se mette à vaciller et ne voit ses fondements s’écrouler autour de moi…

 

Certains esprits autrement plus éminents en la matière, rapportent qu’en 1938 on put constater une curieuse simultanéité entre la réalisation d’une coction alchimique par Eugène Canseliet, toujours plus proche du Grand Œuvre, et la gigantesque aurore boréale qui eut lieu cette année. Pour ma part, au-dessus de tous ces lieux qui viennent d’être évoqués, je n’ai vu s’élever que la mémoire de ceux qui, de leurs âmes, en ont cachetés la cire. Mais je dois bien reconnaître que celles-ci distillaient dans l’éther un halo de lumière pourpre striée de filaments violets.

01 novembre 2006

A Paris, en maraud


"Encore un de la Société Secrète de la Licorne, semblerait-il"

Dominique de Roux, In Immédiatement, à propos de Jouve, après avoir constaté que les boiseries de son lit étaient ouvragées d'une représentation de l'animal mythologique...

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A peine extrait de la foule des banlieusards que dégorge le wagon sur le quai, je me dirige vers la rue du Bac, où à défaut de pouvoir assister à l’office, j’espère pouvoir me confesser, sinon voir au moins un peu Marie qui y est apparue en 1830, donnant à Catherine Labouré la mission de diffuser la Médaille Miraculeuse. Magnifique cage d’escalier circulaire en style Art Nouveau, rue de Vaugirard, qui dessine une sorte de tour intemporelle à fleur de façade, comme un palimpseste architectural, spirale de métal sculpté, hélice de bronze oxydé. Parvenu à la chapelle, la foule (des Burkinabés en pèlerinage), une humeur maussade impropre à supporter le manque d’espace vital, et surtout l’absence de prêtre pour administrer un autre sacrement que celui de l’Eucharistie, me jettent dans les bras du large. Rue de Varenne du moins, dont le port altier des immeubles et l’hermétisme des hôtels particuliers rendent au dédale parisien ce qu’une longueur monotone aurait pu lui dérober d’inextricable : sentiment d’impasse, verticale cette fois-ci. Aperçois une entaille perpendiculaire, dans cette fuite vers les Invalides, la Cité Varenne, " accès strictement interdit aux non-résidents ", oukase qui en exacerbe le mystère, tout autant que l’humidité qui pourvoit sa perspective d’un reflet irréel. Valse-hésitation aux abords du pont Alexandre III : James Turrell, le sculpteur de lumière, au dernier étage de chez Vuitton sur les Champs, via le Mégastore où je complote d’acquérir Sur la route de Kerouac (je tourne autour de lui depuis longtemps), ou bien virage immédiat le long de la Seine pour voir Maurice Denis au musée d’Orsay ? Ou bien… Ou bien… La fatigue et la faim me précipitent dans le ventre du serpent chthonien, lignes 13 puis 8, pour l’avenue éternellement habitée par l’âme des glorieux vainqueurs, Walhalla ayant viré footballistique… D’une manière générale, je me suis promis – ainsi qu’à Marie -, de ne pas contribuer à faire turbiner le grand Moloch le jour sabbatique. Je franchis cependant le seuil du Virgin, dont le nom agonit d’ironie ma transgression. Il y fait une chaleur non pas proprement infernale, mais une moiteur désagréable, pas assez toutefois pour signaler aux âmes le danger qu’elles encourent ; toujours cette tactique diabolique, si adaptée au monde contemporain, consistant à se faire oublier, sa plus grande victoire selon l’adage Baudelairien. Je remarque sur les étals une recueil de trois nouvelles de Muray, publiées à titre posthume - et certainement lucratif -, qui ont l’air hilarantes (l'une d'elles commence par la description d'une "Adultère Pride"... ). Je me déporte sur la " wild side " Champs-élyséeenne, le trottoir de droite en partant de l’Arc de Triomphe, où la restauration rapide est française, je voulais pourtant m’empoisonner américain ou belge (Quick), mais une humeur maussade impropre à supporter le manque d'espace vital, etc... Et c’est attablé avec quelques pigeons viciés comme l’air qu’ils habitent, que je croque dans un sandwich calibré. "Le paradigme évolue dans l’espace et le temps, et je ne pourrai en libérer les axiomes qu’après avoir déployé une Weltanschaung neuve et puissante", se dirait sans doute Moriarty dans cette situation, le héros lysergique de Kerouac. Au moins suis-je du côté Vuitton, dont le Grand Temple occupe le fonds du V de George, formé par l'angle aigu de la rue et surplombant de plusieurs étages la station éponyme. Je n’en monterai que trois pour ma part et ne verrai absolument rien de Turrell, me laissant convaincre sans lutter que ce niveau, que l’un de ces physionomistes qui occupent chaque pièce à la manière d’authentiques agents du patrimoine, m'annonce comme le dernier, ne donne sur aucune exposition... Je comprendrais plus tard avoir confondu l’Espace L.V. et le magasin… Je savais bien que mon salut passait par ces portes d’ascenseurs observées à plusieurs reprises et que je n’ai osé emprunter… Quel provincial ! Truffe de grande banlieue ! Mon échec est d’autant plus piquant que ce magasin se visite comme un musée, dont les collections sont protégées par le verre. Bref, je natchave.

 

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Alors que je pensai rallier directement Beaubourg pour y voir les monochromes d’Yves Klein, contre toute attente je m’éjecte de la rame au Palais-Royal, repensant soudainement à ce libraire soldeur du Passage Choiseul où l’on trouvait parfois des ouvrages d’Eugène Canseliet, m’apprêtant de la sorte à renouveler le péché de non observance de la sanctification dominicale, et qui plus est, pour me porter acquéreur de livres impies, quoique Saint-Thomas-d’Aquin (son fameux Traité serait toutefois un "mauvais apocryphe", méphisto donc... ), quoique Raymond Lulle (encore que là aussi la légende semble plombée... ), quoique je ferais en l’occurrence plutôt de l’Anti-Alchimie, transformant mon or en papier... Par ailleurs, c’est un lieu Célinien que ce Passage Choiseul, puisque Louis-Ferdinand y passa quelques années de sa prime enfance - j’ai d’ailleurs travaillé quelques mois en tant que surveillant dans l’école communale voisine qu’il fréquenta, rue Louvois. Plus le temps passe, et moins il est de quartiers dans Paris qui ne me soient l’occasion d’une géographie sentimentale, le remarquable étant qu’aujourd’hui la plupart de mes échappées sont solitaires, que les époques, bien que distinctes entre elles, commencent à coaguler, formant un monolithe mensonger, et c’est aujourd’hui tout un pan de moi-même qui semble tournoyer dans le lointain, s’éloignant avec le temps de l'amitié. Afin de rendre la primauté au spirituel, je prends céans la direction de Notre-Dame-des-Victoires. Vraiment, il y a quelque chose qui ne se ressent que dans les églises catholiques, la Présence réelle, bienfaisante, restauration de l’âme! Aux pieds de Marie, quelques prières, enfin. Puis à ceux de Theresina, à qui, en souvenir du miracle de la Vierge au sourire, cette église apparut comme la seule authentique merveille parisienne... Cette consécration d’à peine quelques instants à la Porte du Ciel, à la Tour de David, à la Rose Mystique,  inverse la polarité négative de ma bourlingue, marquant dorénavant du sceau de la Grâce chacune de mes entreprises (exagération Strindberguienne), et j’avance léger sur les ailes de l'ange. Je repars. Contrairement à la traboule Vivienne que je viens d’emprunter, le Passage Choiseul est fermé… Je lui dérobe malgré tout quelques clichés. Il y règne, perceptible au-delà des barreaux qui en obstruent l’accès, une glauquerie qui sied tout à fait à son ancien et glorieux résident.

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Je décanille. Je croise Jean-Baptiste Poquelin sur son trône de gloire, mort sur scène, ressuscité dans une fontaine, mais toujours dans sa chaise… Non loin d’ici, je venais de frôler l’Hôtel Lulli, dont l’extérieur fut ouvragé selon les consignes de l’intrigant surintendant rital de la Musique Royale, châtié de sa méchanceté proverbiale par son bâton de direction, qui chuta par maladresse sur l’un de ses pieds, lors de l'exécution d’un Te Deum ; la gangrène consécutive le tua… J’échoue à capturer la lumière qui venait de jaillir à l’horizon supérieur de la rue Molière… Les ciels au-dessus de Paris paraissent toujours des royaumes de silence et de cuivre. Je repasse devant la Comédie-Française où il m’est donné de revoir ce que j’ai peut-être vu de plus laid en matière de " création " contemporaine, à savoir l’espèce d’installation chromée qui habille la sortie de Métro donnant directement sur le parvis du théâtre. On invoquera sans doute ici le même genre d’arguments que pour la métastase souche que sont les colonnes de Buren : l’humour, l’appropriation de l’œuvre par les parisiens, notamment les enfants (ayant ainsi accès à l’art, sans majuscule s’il vous plaît)... Toujours est-il qu’au " Français " les représentations de Cyrano de Bergerac affichent déjà complet, plusieurs semaines à l’avance. Peu importe, je sais qu’en me concentrant sur la lune, je pourrai en pénétrer les Empires, en franchir les frontispices, dans le sillage poudreux d’étoiles du Gascon philosophique. Sur la Place, face au Louvre, deux Hommes-Tennis jouent leur sport, pour une bonne œuvre ; je crois comprendre d’après quelques chuchotements de l’assistance que ce serait le genre à faire sonner les trompettes de la renommée, "mais ils sont plus beaux à la télé "... Je me faufile sous les arcades qui font face au département sculpture du Louvre dont on aperçoit quelques pièces à travers les grandes baies vitrées ; leur figement explosif, prêt à céder sous la poussée de sève qui les anime, contraste avec l’agitation fantôme des voitures s’enfuyant avec fracas vers l’Ouest où décline déjà le soleil -  qui ne veut pas prendre retard sur l'heure d'hiver et d’avance gagnée la nuit dernière... Je jette un coup d’œil à la statue de Coligny adossé au temple protestant de l'Oratoire du Louvre, mais c’est Saint-Germain-l’Auxerrois que je capture dans la petite boîte de magie, la cervelle gagnée par des rumeurs de Saint-Barthélémy. Qui pourrait jurer que de tels massacres ne se reproduiront pas ? Commencera-t-on alors par les " artistes " ayant bariolé de leurs chromos criards tout un pan de façade de l’avenue Rivoli ? La porte principale est pourtant repeinte de manière assez originale, de mauvais goût certes, mais doté du charme de l’inédit. J’ai vu un " Strip-tease " édifiant qui relatait une aventure similaire dans la ville de Toulouse. Les " productions ", - doit-on dire " sécrétions " dans ce cas ? - étaient le plus souvent minables, mais ce libre mode de vie avait quelque chose d’enthousiasmant pour le bohémien (tout fantasmatique) que je suis, et demande tout de même un certain courage (que je n’aurai jamais pour ma part) – bien que les " artistes " ne semblassent pas de toute manière posséder beaucoup à perdre...

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Je touche enfin au quartier alchimique, la Tour Saint-Jacques est encapuchonnée d’une immense bâche immaculée... A-t-elle été emballée par Christo, ce serait sans doute là le signe indéfectible de l'entrée dans la phase terminale du Kali Yuga ? Ou plus sûrement ce dais blanc préfigure-t-il une étape décisive dans la conquête du Grand œuvre ? De la modeste rue Pernelle, je débouche sur celle qui mène au Parvis du Centre Georges Pompidou, tout proche du centre magnétique, où Nerval s’est pendu, suicidé par la société. Une demi-heure d’attente dans la queue. Derrière, un couple avec deux enfants, des sortes de bobos, mais premier prix, tout juste promus, pas totalement dégrossis de leurs atavismes plébéiens. Cette fine pointe de la civilisation n’en joue pas moins des coudes, tout éclairée qu’elle soit par les lumières de l’Art contemporain, et elle me double à la première occasion... Je suis absolument incompétent en matière d’art, moderne et contemporain en particulier. Je me suis intéressé à Klein en entendant parler de l’ex-voto qu’il réalisa en l’honneur de Sainte-Rita dont il honorait le culte, propriété actuelle du Monastère de Cascia, prêté à Beaubourg pour l’exposition. Certains de ses textes, leur poésie et leur spiritualité, ont continué d’aimanter mon intuition. Il disait que les couleurs sont des êtres vivants, dotés en cela d’une réelle présence. Et le sentiment éprouvé au contact des reproductions, et maintenant devant les monochromes, atteste de cela en effet. L’idée primitive était de coucher sur le monochrome bleu rien moins que la matière céleste, dont Klein affirmait avoir visité et signé l’envers au cours d’un rêve éveillé… Celui-ci lui appartenait déjà puisqu’ils s’étaient partagés l’univers avec deux amis : à lui donc le bleu du ciel, à l’un les possessions terrestres, à l’autre les mots… Parti aux confins pour s’initier aux secrets de la spiritualité orientale, notamment par la pratique des Arts Martiaux (il sera le premier français à devenir quatrième Dan de Judo), revient en Europe, en Irlande notamment où il veut apprendre à chevaucher, il atterrit ensuite chez un oncle à Londres, droguiste, chez qui il commence à s’intéresser au matériau de la couleur, aux mystères des bleus de Chartres et à l’Alchimie… De retour en France, il cherche puis trouve une méthode permettant de fixer le bleu Klein qu’il fait breveter. L’utilisation d’une seule couleur lui permet, dit-il, de résoudre le conflit entre le sentiment de l’espace illimité et celui de proximité. Il tente aussi de sculpter les éléments, l'eau, l’air et le feu, parfois même les uns par les autres. Il fustige l’Occident au rationalisme hypertrophié. L’Art véritable est pour lui celui qui a saisi cet " Indéfinissable " dont parle Delacroix. Le choix du bleu est déterminé par son potentiel à exprimer l’ " Indéfinissable " : " Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs elles en ont... Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes... tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible. "

 

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Tout ce sublime qui s’accumule en théorie est à mes yeux contrebalancé d’abord par ce qui sépare l’ambition et la puissance effective des œuvres. Certes il y a une réelle magie du Bleu, tout à fait opérative. Mais au-delà, au regard de l’immensité du projet de capture de l’" Indéfinissable ", la plupart des œuvres semblent dérisoires. C’est peut-être ce que Klein a voulu exprimer lorsqu’il disait que ses œuvres étaient les " cendres de [son] art "… Le Bleu Klein International irradie cependant un incontestable mystère. Mais n’est-ce pas au seul pouvoir de la couleur qu’en revient mérite? De la même manière, ses pyrotechnies impressionnent surtout par la beauté (sur)naturelle du feu… Autre chose encore vient à me chiffonner : je sens, notamment à l’écoute de ses conférences sonores, une confusion perpétuelle de l’Art et le vie, l’illusion que l’un puisse transformer l’autre de manière permanente. L’Art doit rendre son intensité à la vie, celle qui caractérisait l’Eden, avant la Chute. C'est entendu, la poursuite de la Beauté est ce qu’il y a de plus haut ici-bas, mais elle ne peut excèder les limites de l’œuvre – cela n’empêchant pas qu'elle continue à nous ouvrager de manière souterraine, mais de manière exclusivement intérieure. La vie est le matériau, et l’Art lui rend sa boue transformée en or, mais l’on voit bien comment une certaine idéologie peut utiliser ce postulat et le dénaturer, en prétendant par exemple faire de l'art l'outil d'une révolution sociale, qui a vite fait, entre autres dérives, de proclamer artiste tout un chacun... J’y pressens surtout une sorte de prométhéïsme qui, me rétorquera-t-on, est sans doute le propre de toute création authentique, mais peut-être d’autant plus dérangeant ici que l'oeuvre tend à la spiritualité et donc, qu'on le veuille ou non, à une forme ou une autre de mortification de l'ego, d'allégeance à un ordre supérieur.... On est toujours sur le fil séparant le ridicule, voire l’escroquerie, du génie, de l’illumination. Par ailleurs, la nécessité du discours à l’intelligence de l’œuvre, caractéristique de l’art depuis les pissotières de Duchamp si j’ai bien tout compris, est particulièrement paradoxal chez quelqu’un qui critique la pensée discursive occidentale. D'autant plus que ce discours n'est pas avare en pirouettes linguistiques, dont la prestidigitation pourrait vouloir se substituer à un une vision rigoureusement articulée... Comme la célèbre sentence : "Je suis le peintre de l'espace. Je ne suis pas un peintre abstrait, mais au contraire figuratif, et réaliste. Soyons honnête, pour peindre l'espace, je me dois de me rendre sur place, dans cet espace même"...  Ou bien ce propos, plus anecdotique, qui assimile toute homme d'affaires à un alchimiste, Midas capable de tout transmuer en or... Il y a ainsi, à me déranger encore dans l’arsenal argumentaire, cette opposition entre la ligne et la couleur pour justifier la monochromie. A partir de deux couleurs, la ligne naît nécessairement en effet, et nul doute alors le pigment perde de son intensité mystérieuse, de sa puissance de rayonnement… De là à proclamer une guerre (sic) entre la ligne et la couleur, n’est-ce pas grossièrement binaire ? A travers les grandes baies fumées, le ciel de Paris s’embrasera tout à l’heure avec munificence, et les œuvres qui projetaient de capturer l’essence de la beauté du monde souffriront terriblement de cette comparaison à contre-crépuscule (qui n’est pas raison en l’occurrence, j’entends bien, mais tout de même). Les anthropométries – empreintes sur la toile de corps enduits de peinture – ne seront pas pour démentir cette impression... Loin de là… Toutefois, le projet de donner à sentir l’immatériel, "la saisie de l'infini" comme ont pu le dire certains critiques musicaux à propos de Coltrane, reste fascinant… mais contient aussi assurément le germe même de son propre échec, voué à essuyer la sempiternelle répétition du châtiment qu’elle essaie de combattre au moyen de ses seules forces… Et de cela, le fameux cliché du saut dans le vide ne témoigne-t-il pas, tant c'est la chute qui doit s'ensuivre, davantage que l'avorton de décollage, qui domine l'impression qu'elle produit?  Il a du exister une tension entre le catholique fervent mais secret que fut Klein et le Prométhée en sursis, l'Icare... Les grands brûlés au feu qu'ils ont échoué à voler, n'en dérobant au mieux que quelques étincelles qui éclairent encore nos nuits , des siècles plus tard, le sublime et le dérisoire, tout cela résonne à la manière de clichés... Mais si le génie consiste à inventer un lieu commun, l'esprit d'enfance doit permettre de conserver ou retrouver ce diapason perdu, corrompu par le temps? La question serait : un regard suffisamment pur peut-il être prométhéen sans être hérétique ? Tout est pur aux yeux des purs, comme le rappelait la petite Thérèse tout à l'heure sur les murs de Notre-Dame-des-Victoires.

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On date l’entrée d’Yves Klein dans la vie culturelle non pas d’une œuvre picturale mais de la création de la Symphonie Monotone, une seule note, un Ré s’étirant sur plusieurs minutes pour laisser place à un presque aussi long silence… Une voix nous annonce que l’œuvre en question va être recréée à quelques pas d’ici, dans quelques minutes, à l’église Saint-Merri… J’ai encore le temps de découvrir le fameux ex-voto à Sainte-Rita… Il est minuscule ! ! ! Je l’imaginais mesurer un mètre sur deux… A peine trente centimètres sur dix en réalité ! Il n'en est pas moins magnifique et c’est une grande émotion que de le voir. Je le prends clandestinement en photographie. Ainsi qu’un Bleu… Pour finir, je m’attarde devant les images vidéos de son mariage avec Rotraut (la rose de feu), habillé selon le rite des Chevaliers de Saint-Sébastien (un ordre d'archers), vêtu d'une cape frappée sur chaque épaule de la croix de Malte (que l’on retrouve sur le faire-part).

Vue sur Paris nocturne depuis le tube le plus haut du centre Georges Pompidou, d’une beauté à se jeter dans le vide. La descente de l’escalier mécanique me trouve partagé quant à Klein. Une partie de moi-même  descend - le contact des oeuvres ne m'a pas subjugué, l'autre monte - ses écrits et son entreprise continuent de me pétrir le cortex... Au demeurant, je suis persuadé qu'il était totalement sincère, son regard habité suffit à le démontrer. A mesure que l'escalator me ramène toujours plus près du sol, j'entends ça et ça qui me remontent des entrailles... En attendant le début de la symphonie monotone, je glisse au sous-sol de la librairie Mona Lisait, un haut lieu parisien du livre soldé, à quelques mètres de l’église Saint-Merri et j’y trouve comme de coutume, plusieurs indéniables trésors : Immédiatement de Dominique de Roux, réédition dans la collection de poche Mobiles chez l’Âge d’homme, datant de 1980 (celle que je possède), non expurgée semble-t-il des passages qui furent censurés (pages découpées, si je me souviens bien), un recueil de poèmes Désordre continu d’Alain Jouffroy aux mythiques Editions du Soleil Noir, 7,50 €, les œuvres complètes d’Ortega y Gasset en deux tomes, 10 € chacun, ou encore " Qui êtes vous, André Breton ?" Editions La Manufacture, et bien d’autres choses dont l’"Index Canseliet" par Jean Laplace, mais ne prend rien, de crainte d'aggraver mon état peccamineux...

L’orchestre et le chœur sont installés. Dans le public des gens venus de l’exposition, et quelques touristes, notamment dans la partie reculée de la nef où je me suis moi-même réfugié, qui partiront pour la plupart sous l’effet de la monotonie… Il est vrai que la présentation du chef d’orchestre est rendue inaudible par l’acharnement du sacristain à fermer la grand porte de l’église, rétive à l’Art moderne semble-t-il… Ce lieu n'en est pourtant pas à sa première diablerie (on trouve un Baphomet sur le tympan de son porche)... L’audition de l’œuvre est parfois difficilement supportable. Non pas tant en raison de l'ennui apparent qui en sourd que d’une sorte de stridence qui finit par naître de la tenue prolongée d’une même note. Il y a quelque d’oppressant. La pensée établit toutefois certains rapprochements avec la monochromie. Ainsi il n’y plus ici de ligne mélodique comme le trait est aboli dans les monochromes picturaux. Et cette absence de construction laisse en effet le champ totalement libre à la couleur musicale qui semble vibrer de manière obstinée, à la manière d’une onde concentrique, indéfiniment renouvelée. C’est une manière de pénétrer le mystère du son, qui comme la couleur, est œuvre divine. Or la concentration sur ces phénomènes à l’état pur permet sans doute une méditation qui nous rapproche de la Source. Mais n’est-on pas davantage dans le son que dans la musique, de la même manière qu’on était tout à l’heure plus dans la couleur que dans la peinture ? Le massif de silence qui suit l’interruption, hormis le fait évident que ce silence n’est pas le même que celui qui suivra sa propre interruption, puisqu’il est habité par le Ré qui l’a précédé (un jeu de mot pour les petits malins jamais dupes de Libération : " L’Île du Ré ", ce sera toujours plus drôle que ça... ), recèle un sens qui m’échappe un peu. J’imagine qu'il est question de sculpture du temps. Mais comme pour tout le reste de l’œuvre, j’ai l’impression que pour expérimenter cette œuvre il faut nécessairement passer par un discours sophistiqué. Et alors que l’âme est très souvent convoquée dans les déclarations d’Yves le Monochrome, c’est plutôt l’intellect qui vibre… Et aussi brillant cela soit-il, la psyché reste affamée, déçue… La grande porte de Saint-Merri refuse de nous laisser aller… Un monsieur plein d’humour rit en disant que cela est peut-être une " formule ", une "proposition" (au sens où l'Art contemporain entend ces termes) …

Le sort qui ne cesse de jouer d’ironie, me met aux prises avec le Temps que je viens de voir malmener. Je suis en retard, et je dois accélérer le pas pour expier cette collaboration à une cette tentative d’annuler le temps, jaloux apanage divin. Mon corps est lancé à travers la rue Saint-Martin, le Pont-au-change, zigzague dans le marché aux fleurs, s’engouffre, maraud, dans la gueule de la Cité, sous le regard pointu des architectures judiciaro-policières… La Sainte-Chapelle et ses polychromies me protègent ! J’attrape le dernier train au prix d'une course dans les boyaux de la gare Montparnasse… De retour dans mon refuge, je trouve au bas du texte que j’écrivis sur Olivier Larronde un message de la Fondation Giacometti qui enquête sur les archives du poète ami du sculpteur, introuvables, si tant est qu’elles aient jamais existé, et me demande si j'ai connu l'auteur des Barricades mystérieuses… Décidément, la fiction et le réel ne cessent de se contaminer mutuellement…

21 septembre 2005

In-Nabe-ituel

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Deux inhabitudes en effet.
- La première consiste à faire de la réclame, en l'occurence pour le JDC où - qu'il en soit ici chaleureusement remercié - Joseph Vebret m'a permis de connaître pour la première fois l'émotion de l'imprimé - ce moment magique où l'écrivain, après une lutte parfois désespérée contre le démon de l'abandon, assiste au miracle du palimpseste ordonné de ses mots sur le vélin immaculé ;)- en accueillant dans sa revue un texte intitulé Le Fabuleux périple de clerc François Villon aux antipodes, une manière de divagation venant combler l'une de ces nombreuses béances dans la vie du poète, dont parle par ailleurs Raphaël Juldé dans son article sur les poètes en prison. Parti pour un voyage d'étude, encore vert escolier, François se retrouve propulsé dans une quarte dimension où il traversera un triptyque de Hieronymus Bosch, croisera Raymond Lulle et Cervantes, ou encore foulera le sol d'un pays de Lettres...
A part le diariste mégalomane de Laval, on retrouve les plumes d'élite habituelles : Montalte, Ludovic Maubreuil, Jean-Jacques Nuel et d'autres que j'oublie sûrement...
- Un pastiche, du Journal de Marc-Edouard Nabe, aux antipodes de ce que j'écris habituellement, sorte d'hommage-délassement en attendant de revenir à une manière plus personnelle.

 

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FEUILLET NABOCRYPHE

7 janvier 1988
« De retour de chez les Paudras, nous faisons escale à Orléans, un an jour pour jour après mon premier pèlerinage Péguyste à Chartres. Après la semaine agitée que nous venons de passer, c’est comme un break dans un solo de batterie Max Roach : un silence brusque habité du déluge de notes qui l’a précédé - fûts rougis par les baguettes magiques en fusion - et déjà ce vacarme de silence, ce trop-plein atone, se mue-t-il en tremplin pour le final, nuage de vide supersonique bientôt brisé par la trompette archangélique de Brownie, le cavalier nègre de l’Apocalypse (demain je suis invité chez Pivot pour présenter « Rideau »…).
Ne nous accompagne plus comme à Chartres l’orchestre tonitruand que forme Jean-Edern à lui seul, lourde voix de contrebasse éraillée, cuivres cabossés comme sa caboche, et grosse caisse cardiaque pas très claire aux ventricules syncopés…Pas de Big-Band à la Old-Orléans !!! L’Absolut Celte, prébende mou à Paris, où il doit rencontrer un nébuleux magnat libanais, toqué de littérature, qu’il compte bien détrousser pour remettre sur pattes son canard boiteux…

Chartres fut la patrie mystique de Péguy, et bien que prédestinée, il a du aller la quérir. Son parcours décrit une ascension depuis la librairie des « Cahiers », par les faubourgs parisiens, à travers la désolation dorée et sinaïque de la campagne beauceronne, où ND de Chartres sort sa flèche au loin, la remise encore un instant dans le carquois des vallons, avant de bander son arc-en-ciel pour de bon et de transverbérer Charly par le cœur. Quand la Providence a décoché son trait de feu, il n’a plus le choix et ne peut que se l’incorporer. Péguy peut ainsi s’en aller se dilater dans la note bleue des vitraux de la cathédrale. Il revient à Paris hanté par la litanie des longs soli Blues du « Porche du mystère de la deuxième vertu », beaux et puissants comme des versets coraniques. Comme la petite fille Espérance ne tient debout et ne marche que soutenue d’un côté par la Foi et de l’autre par la Charité, il repart avec la Poésie dans une main et la Conversion dans l’autre.

Orléans-la-vioque est la ville de l’enfance, elle a été divinement élue pour accueillir le puceau d’Orléans. Son quartier est celui de la rue de Bourgogne. Voici la première station du Hadj : au centre d’une place qui porte son nom, un buste en bronze au front de génie percé par la balle qui l’atteignit dès les premiers jours de la bataille de la Marne. Je circonvolute, tourne autour de cette Kaâba, qui malgré le manège centrifuge et vomitif des voitures, parvient à signaler au siècle pourri la mémoire de Péguy. La noblesse de son port de tête, magnifiquement captée par le sculpteur (resté anonyme comme un constructeur de cathédrale !) fait songer à une figure de proue en train de sombrer, verticale …Coule navire Occident ! ! !
Nous nous enfonçons nous-mêmes dans la rue de Bourgogne, jugulaire du quartier populaire qui vit grandir Péguy. Là, deuxième choc après la pierre noire de la Place Péguy : au 50 de la rue, la maison familiale où Charles encore tout jeune socialo a écrit le premier acte de sa « Jeanne d’arc » ! Déjà, il entendait la voix de la Pucelle ! Déjà, la Providence lui tannait l’âme comme les artisans du faubourg le cuir! Au-dessus de la plaque de mémoire noircie, un autre panneau autrement plus criard : « A vendre » ! ! ! ! Coule navire français ! ! ! Je cherche du regard une cabine téléphonique pour appeler Edern et lui ordonner de racheter le local afin d’y installer le siège de L’Idiot ! Voilà qui aurait de la gueule, fustiger Babylone-sur-Seine en se réfugiant sur les bords de Loire !
Péguy serait étonné de voir quelle faune compose aujourd’hui ce quartier qui a sans doute du abriter l’âme du petit peuple français : débits de musique zaïroise, restaurants pakistanais, pizzaïolli algériens, restauration rapide et hallal… Il y a peut-être plus de visages pâles dans le quartier français de la Nouvelle-Orléans que dans le ghetto Bourguignon…
Au bout de la rue de Bourgogne, se trouve une sorte de Musée, le centre Charles Péguy. C’est l’heure de la fermeture moins trente secondes. Le nonchalant qui tient le guichet, apparemment peu habitué à voir des visiteurs aussi exaltés, accepte volontiers de faire un quart d’heure supplémentaire. En fait de musée il s’agit d’une pièce unique au rez-de-chaussée d’un hôtel particulier du XVeme siècle, mais c’est une mine de trésors, 25 mètres de carré de reliques ! Et nous sommes seuls pour jouir de ces merveilles ! Le plus frappant c’est d’abord ce portrait archiconnu de Péguy en moine laïc, habillé d’une robe de bure noire obsidienne, il pose un regard si pénétrant, spéléologique, qu’on a l’impression que ses yeux de scanner nous scrutent l’âme pendant toute la visite…Sous verre, des exemplaires de trois ou quatre 229èmes de la collection des Cahiers de la Quinzaine, du « journal vrai » (s’il voyait l’état actuel de la presse, même - et peut-être finalement surtout - L’Idiot le consternerait ! ! !). On peut aussi voir des extraits de sa correspondance : quel calligraphe ! Chacune de ses pages est inaugurée d’une lettrine digne de ce bénédictin séculier ! Je ne peux que penser à Bloy, le trappiste de Montmartre, un autre maître copiste. Le sympathique conservateur nous sert son boniment qui n’est d’ailleurs pas sans intérêt, non pas évidemment ses truismes biographiques (qu’il abandonne rapidement du reste, voyant sans doute à quels maboules Péguyolâtres il a à faire… ), mais certaines confidences à propos du microcosme des spécialistes de Péguy. Nous apprenons ainsi que Finkielkraut n’est pas aimé de ce milieu. En dépit de sa belle trouvaille du titre de « mécontemporain », j’ai toujours, moi aussi, trouvé douteuse sa récupération, qui a tout de la fausse conversion.

La relation métaphysique entre Charles et Jeanne par–dessus les siècles structure la ville, et c’est tout naturellement qu’en quittant le quartier de Bourgogne, nous accédons à la Grand-Place de la ville dite « du Martroi » où trône une Jeanne d’Arc équestre au trot coulé dans le bronze, sagittaire de gloire qui aura précédé fort (astro)logiquement ce Capricorne de Péguy. Sa bannière nous indiquera le chemin du retour, après une visite de la cathédrale. A nouveau la comparaison avec Chartres est au désavantage d’Orléans. Malgré son faste gothique, le lieu n’est pas aussi chargé que la nef chartraine, centrale atomique de ferveur. Ici il règne une nuit de tombeau, alors qu’aux pieds de Notre-Dame-de-sous-terre, la moindre particule est transubstantiée par le bleu symphonique de la grande rosace, Hiroshima monochromatique autrement plus déflagrante que les pastels archéo-orléanais… Renonçant de fatigue à la poésie barbare des bords de Loire, nous prenons la rue de Bourgogne à rebours, qui, la nuit tombée, s’avère être le quartier rouge de la ville… Après la vierge noire de Chartres, une tapisserie de prostituées togolaises se déroule le long de l’asphalte… Tout est décidément inversé, c’est un anti-pèlerinage : la maison à vendre, le musée miniature…Nous nous arrêtons chez un bouquiniste, aucune œuvre de Charly… Je trouve quand même deux Paraz pour trois fois rien.
Nous mangeons dans un restaurant indien, où je trouve de nouveaux anagrammes : Abou Ram’denn Reac, Adam Eden Bracour. J’ai été plus en forme à me déformer.
L‘hôtel est situé sur une petite place dont l’un des côtés doit être l’église où Péguy n’est pas allé.
Je m’aperçois au réveil que notre chambre donne sur une école : l’hôtelier me confirme que c’est bien celle où Péguy a été scolarisée, où il fut repéré par l'instituteur qui l’envoya à Paris. Nous en prenons la route. « A nous deux Bernard pivot ! », apostrophè-je le paysage qui défile et nous sépare de l’arène qui m’attend...Saint-Péguy, priez pour moi ! »


02 juillet 2005

Le PlatyPus ne Play Plus

Je pensais, depuis la résolution de problèmes techniques qui m'ont cloué le bec pendant plus d'un mois, retrouver un rythme de publication honorable, mais non, ce blog, depuis deux semaines, et à l'occasion des vacances, pour encore au moins deux semaines, va connaître une nouvelle passe de silence...La réalité semble avoir ourdi un complot fait de contraintes professionnelles et de douces mais monopolisantes astreintes familiales...J'apporte cette précision pour dissiper toute éventuelle inquiétude de la part de ceux qui prennent plaisir à s'arrêter ici de temps à autre, pour les autres ils ont déjà pris leurs dispositions, à raison : c'est leur droit le plus inaliénable, c'est le genre de tamis qui permet de séparer les vrais amis de ceux qui attendaient le premier prétexte...Enfin de toute manière, je ne me suis jamais fait aucune illusion sur la dimension absolument "égotique" (comme le dit mon ami LKL) de cette blogosphère, indépendamment de ses talents...
Je n'ai pas chômé pour autant...Fin mai, j'ai rédigé un texte de vingt pages, -"Le Fabuleux périple de François Villon aux antipodes"-, pour un projet de recueil de nouvelles fantastiques mené par Joseph Vebret auprès des Belles-Lettres, entreprise qui ne verra finalement pas le jour sous cette forme mais sous celle d'une parution dans les colonnes du JDC...

Voici donc, endors toi OrnithOrynque, écoute la corne du sommeil qui résonne dans l'obscurité, elle t'appelle à un sommeil paisible cette fois-ci, non plus à ce repos troublé et tendu entre deux journées à payer le tribu adamique, mais la tête appuyée sur les sables, dans l'écho océanique, pour quelques instants d'éternité.

"Elle est retrouvée. Quoi? L'éternité.
C'est la mer allée avec le soleil".
Rimbaud.

Un texte d'Alina Reyes chez Dominique Autié :
La Littérature érotique

Soufflez, vents de l'Argos!

15 mars 2005

Tenue correcte tolérée

Voulez-vous appareiller pour la République Indépendante du Palindrôme qui sera rétrocédée au Créateur le 29 mars, et vous joindre au cortège NéO-Orléannais , dont les cuivres outranciers déplorent avec ironie avant que d'exploser en mille soli ivres de la joie du dernier retour, et dont l'improbable mais harmonieuse polyphonie, disent certains mystiques, est celle-là même du cheur des anges au pied du trône divin?

Oui, je le veux, je prends un aller simple, sachant qu'au retour on peut toujours s'arranger.

Non, je préfère approfondir ma culture générale, notamment en découvrant un inédit d'Enguérand Labûche, ou de Gérard de Nerval.

Je préfère ne pas. Me le rapeller plus tard. (Attention! Cette version Shareware est valable jusqu'au 29 mars 2005).

Les personnes munies d'un carton d'invitation sont invitées à se ranger sur la droite, Accroc Maîtresse es daguerréotype, va prendre un cliché souvenir, il vous suffira de tenir la pose pendant huit heures.

Une tombola sera organisée pour écouler un vieux stock de BX renvoyées de Roumanie.


A bientôt sur les traces d'Athanase-le-Mercurial, un moine-alchimiste dont il sera bientôt question ici...

12 janvier 2005

Contre l'oubli



12512ème jour de détention pour l'OrnithOrynque en la geôle de son être.

03 janvier 2005

La Nuit de la Comète (ou OrnithOrynque envoyé spécial chez les "teufeurs", mais sous la protection de l'Archange Gabriel)

medium_comete.jpegPetit avertissement : les 1,8 lecteurs quotidiens de ce blog encore balbutiant auront peut-être remarqué que je suis ami de la diversité, et que j'aime à passer de thèmes sérieux, voire polémiques, très ancrés dans le réel, à des envolées plus ou moins poétiques (envolées qui, soit dit en passant - décrivent pour moi des mondes non moins réels que celui qui vient de passer en l'an 2005).
Ainsi, le texte qui va suivre ne fait pas exception à cette non-règle mais il me faut prévenir que son interêt paraîtra sans doutes inversement proportionnel à sa longueur anacondesque, à ceux qui considèrent, avec une certaine légitimité, que le blog s'accomode plus favorablement d'un exercice court, ou alors qu'au moins, si un cas de propension à l'obésité kiloctetique vient à s'avérer, un "je-ne-sais-quoi" de divertissant sinon de hautement signifiant, doive permettre de le mieux souffrir...Je ne fais donc ici que narrer l'expérience qui m'échut de rentrer en contact, pendant quelques heures hors du temps, avec l'univers parallèle des fêtes techno. J'eusse secrètement aimé que l'idée générale n'en fût pas sans rappeler certaines chroniques de la revue Actuel. Enfin en l'occurence, ce serait plus un AntiActuel, ou un Inactuel...Vous êtes prévenus...
Lecteur, toi qui rentre ici, n'abandonne pas tout espoir, si tu t'exposes au gourdin de ma loghorée, tu peux toujours appuyer sur la touche Echap de ton clavier...



"Il y a longtemps que je veux raconter cette aventure vécue il y a maintenant presque huit ans. Je préviens d'emblée mon hypothétique lecteur qu'il ne s'apprête ici à écouter ni un récit à suspens, ni une brillante analyse des profondeurs de l'âme humaine. On y entendra la simple relation d'une fuite en avant, fragment un peu moins monotone que ce qui l'avait précédé puis le suivit.

J'avais presque fini mes études, il me restait encore quelques laborieuses semaines à accoucher aux forceps d'un travail universitaire médiocre. Je travaillais alors à temps partiel à garder des enfants. Un de mes collègues, avec qui j'avais recommencé par intermittence et avec diplomatie à recourir au pouvoir émollient de certaines volutes odoriférantes et psychotropiques (j'ai tout à fait arrêté depuis), était grand amateur de musique techno, plus particulièrement de "TranceCore", sous-genre caractérisé par une alternance de phases planantes et de "beats" lourds et endiablés. Ce dernier terme je l'emploie à dessein, en toute possession de mes facultés intellectuelles, car cette musique était alors vraiment pour moi la bande originale de la fin du monde. Et je ne suis pas sûr d'avoir beaucoup changé d'avis. Douter aujourd'hui d'une fin prochaine du monde ne peut être qu'une preuve de mauvaise foi ou d'aveuglement. Pour ce qui est de la musique technoïde et de ses sectateurs, l'habitude m'a rendu plus indulgent. Mon collègue, lui-même aspirant DJ dans ladite discipline, voulait absolument m'en dévoiler toutes les arcanes, m'initier à toute sa prétendue puissance d'évasion, décelant peut-être dans mon goût du voyage l'amateur potentiel, le bientôt novice.
Un jour à la cantine, entre un kiri et un deuxième kiri, confisqué à un enfant sous un prétexte fallacieux mais énoncé avec autorité, il me proposa de nous retrouver à une fête, que son dialecte affublait du nom de "Free Party".
Je suis pour ma part plutôt casanier. Je ne formulai donc aucune promesse. Mais le soir venu, je me rendais dîner en proche banlieue chez un ami, proche lui aussi. Une fois la soirée achevée, à ma propre surprise, répondant sans doute à l'appel du grand large, je demandai à mon ami de me déposer Porte d'Orléans, que je savais être un point de passage obligé vers la "fête libre".

Me voici donc à proximité d'une station essence. Je désespère d'être pris en stop, car tel est le seul moyen de se rendre à ce qui prend, à mesure que j'en considère les prolégomènes, toutes les allures d'une grand-messe païenne, et dont, selon une coutume toute Franc-Maçonnique, on ignore tout. Les "Free-Parties" sont des fêtes gratuites, ce qui est déjà en soi une forme de délit dans la société d'hyper-consommation. Ce qui est payant dans les "Free" - comme nos nouveaux barbares le prononcent par manière d'abréviation -, c'est toute une gamme de drogues de synthèse, de simplement euphorisantes à plus dangereusement psychédéliques, substances vendues par les organisateurs, qui trouve dans ce méchant négoce leur source principale d'équilibre budgétaire. Ces organisateurs, comme on le verra, composent une espèce étrange, hybride, transhumaine (je dois veiller à ne pas gaspiller tous mes qualificatifs), à la rencontre du Diggi, du soldat/mercenaire - et du voyou. Son apparence est incontestablement apocalyptique et porte au paroxysme une panoplie faite de tatouages, de blessures dont on dirait qu'elles ont été infligées de manière délibérée plus qu'elle ne sont les marques d'un pugilat passé (hypothèse qu'il serait téméraire de complètement écarter comme j'aurais l'occasion de le vérifier).

Pour l'instant, je suis donc toujours sous les lumières artificielles de la station essence de la Porte d'Orléans. Sur le boulevard, des voitures bondées s'arrêtent pour prendre un renseignement ou embarquer un nouveau comparse, une certaine agitation a gagné la voie publique, on approche de minuit. Je suis seul, je me retourne un instant pour scruter l'obscurité qui absorbe le périphérique dont on ne voit rien mais d'où remonte le son rapide du passage des bolides. Un panneau arrête mon regard. C'est une publicité pour je ne sais quelle enseigne, toujours est-il qu'on y lit :
"Gabriel, dans les cas désespérés".
Je le prends intégralement pour moi, et décide de me placer sous ce patronnage archangélique.
Un premier phénomène, que je présumerais après-coup d'un ordre quasi paranormal, ne tarde pas à se produire. Je me retourne en effet, et là, dinguerie, entrechoc quantique, j'aperçois deux types que je ne connaissais pas il y a quarante-huit heures encore, avant de les rencontrer précisément hier dans les rue de Paris, alors qu'ils montraient tous les signes de vouloir me rançonner, ainsi que le compagnon de dérive nocturne avec qui je rejoignais, dans la dignité, un lit de passage. Tout d'abord leurrés par l'obscurité, les mauvais larrons avaient vite été détrompés et reconnu en nous les pauvres types sans le sou. Il s'était
curieusement avéré - et cela avait fortement contribué à les détendre - qu'ils étaient des produits d'importation d'une ville voisine de celle de mon enfance. J'avais engagé la conversation sur le nom de leur cité HLM que je connaissais et qui faisait référence à une antique et inquiétante légende, dite de la "Dame Blanche". Or, je sais que ces êtres sont restés très sensibles au surnaturel - m'est d'ailleurs avis que ce leur est une façon de supériorité. Nous nous étions ainsi quittés sur une note un peu ésotérique, jamais loin toutefois de la bastonnade, toujours éventuelle chez cette ramification de l'australopithèque, sujette à la volte-face.
Je les revoyai donc. Dans cette station. Hasard tout même
phénoménal. Un moment je me demandai si ils n'étaient pas eux aussi en partance pour la "Free". Mais avant de leur demander je comptai bien profiter de l'effet de surprise, car eux ne m'avaient pas encore vu. J'arrivai donc avec vélocité, de biais, par l'arrière, et là - ils n'étaient en fait plus que deux contre trois la veille - l'un d'eux, un petit muni d'un faciès fort chafouin, me reconnaît, et dans ses yeux avant même d'ouvrir la bouche, je comprends qu'il a peur : pour réapparaître ainsi, littéralement sorti de nulle part, verticalement pour ainsi dire, je suis soit un flic, soit un djinn. Tremendum facinans. Après quelques mots bredouillés, il enjoint son ami qui, encore saoûl de la veille ne me remet pas, de partir dans les plus brefs délais. Ce qu'ils éxécutent séance tenante, marmonnant quelque adieu tremblant.
Je ne sais pas si c'est mon nouveau patron, mais je viens peut-être de sauver l'un de mes semblables de quelque méchant forfait ourdi par la paire patibulaire...En tout cas cet épisode me semble placer les évènements sous le signe d'un certain mystère.

Pour lors, je suis toujours à quai.
Plus pour longtemps, une voiture verte s'arrête pour faire le plein. Sa couleur me semble augurer d'un équipage sympathique, et, selon toute vraisemblance, appareillant pour la fête. Je me lance.
- "Vous "y" allez ?", tenté-je, complice.
Je ne sais pas si c'est ma détermination ou une sorte de solidarité implicite, mais le convoi accepte de me voir occuper la place centrale de la banquette arrière. Et nous voilà partis, direction la Bourgogne...
Le tribut implicite du stoppeur qui a stoppé avec succès, c'est la conversation. Et à ce compte, sans être mauvais payeur, je suis pour le moins économe. Mais lors de ces rencontres impromptues, sans passé et dont on se doute qu'elles seront sans lendemains, s'ouvre un espace de liberté artificielle, où peut paradoxalement se révéler une vérité ligotée par les grosses ficelles du quotidien...

La vérité de mes amis d'un quart d'heure, c'est qu'ils sont homosexuels, comme ils n'ont pas besoin de le dire.
Le conducteur a l'air d'être l'éminence du groupe, une douce éminence toutefois; aucune agressivité, aucune volonté de puissance ne vibre dans l'éther. A sa droite, sur la place avant, celui qui semble être son compagnon, le seul que je sentirais un peu inquiet ou agacé de ma présence. Sur la banquette arrière, à l'extrémité opposée à la mienne, c'est-à-dire à droite, est asisse la seule femme du groupe, assez effacée, monteuse sur une une chaîne de télévision privée.
Dernier occupant du véhicule, ce frêle garçon qui me jouxte, au physique d'enfant, à la gentillesse féminine, il n'est pas impossible qu'il vienne s'amuser lui aussi, mais nul doute qu'il cherche l'âme-soeur, dont l'absence, le départ récent peut-être, expliquent probablement cette mine de plomb, saturnale. Au regard de l'interêt qu'il me manifeste, il apparaît qu'il ne m'imagine pas dans ce rôle. Dans son scénario personnel, lorsqu'il mettra en branle la petite lanterne magique du souvenir, je ne serai sûrement jamais autre chose que ce figurant qui lui aura pourri son trajet aller en le reléguant au centre de la banquette.

Nous parcourons ainsi quelques 200 kilomètres.
Je l'apprendrais demain, nous sommes rendus dans la région de Sens.

Le principe de la fête clandestine est de tenir secret son lieu de déroulement le plus longtemps possible. A cette fin, des informations sont distillées parcimonieusement sur la "Hotline", un numéro de téléphone créé pour l'occasion. Régulièrement, il faut le composer et noter les indications routières qui permettront de rejoindre l'étape suivante jusqu'à ce que, de loin en loin, nous parvenions au but. Ainsi le délai sera trop court pour les forces de l'ordre qui ne pourront apprendre plus tôt que tout le monde l'emplacement exact du délit. Ils arriveront au mieux avec les premiers arrivants alors que le groupe électrogène est déjà installé, nourrissant en mégawatts une sono proprement insensée de vacarme au son de laquelle se rue déjà un nombre de personne suffisament important pour qu'une tentative d'évacuation ne se révèle pas périlleuse, et fort peu médiatique (en effet,c'est le jeune qui commande aujourd'hui. Il lui aurait fallu une bonne rouste, quand il était encore temps. Aujourd'hui, il portera plainte, et il gagnera son procès, applaudi, après que d'avoir été défendu, par toute la presse bienpensante qui fait l'opinion à Paris, plus particulièrement cet organe fondé par un piètre écrivain cortisonomane, dont les sentences prétendument philosophiques furent assez obscures pour lui assurer un roulement régulier de jeunes et jolies bourgeoises dans son lit de coKhagne, organe dit de presse, dont l'ironie et le mensonge cent fois éhontés de son titre seraient occasion d'un fol amusement si l'on ne savait que trop le rôle prépondérant que celui joua avec force succès dans le travail de sape de notre société).

Il y a, au moment où tout se joue, lorsque toute une jeunesse avide bouillonne de se déverser dans ce lieu de perdition, un signal lumineux, qui lui sert de phare, d'ultime repère. C'est le miniscule scintillement de quelque antenne, qui prend ainsi le relais des ultimes informations téléphoniques, pour les ratifier de son clignotement victorieux. C'est le talon d'Achille toutefois, qui peut, s'il est aperçu des hommes du ministre de l'intérieur - à cette époque il est fraîchement socialiste, il y a donc moins à craindre - dénoncer malgré lui l'emplacement du sabbat, et donner aux cerbères ce court temps d'avance, très improbable mais, le cas échéant, suffisant pour bloquer l'accès aux premiers adeptes de la danse élecronique. C'est donc toujours une question de secondes, une course contre la clepsydre, qui participe beaucoup de l'excitation et de l'accoutumance à ce type d'évènement, deviné-je. Le plaisir de la clandestinité, collective qui plus est, et d'une clandestinité en action, se devant d'occuper le terrain et d'aller plus vite que son adversaire institutionnel.

Nous sommes arrivés, nous ne sommes que quelques vagues du flot continu de personnes qui s'écoule sous la clarté des myriades d'étoiles d'un ciel rustique, sans lumières artificielles à plusieurs lieues à la ronde pour repousser le pouvoir d'enchantement de la voûte céleste. Celle-ci est particulièrement brillante ce soir, et en son milieu, parmi la voie lactée, on distingue clairement cette comète annoncée dans les gazettes du mois, mais aussi depuis quelques siècles dans les grimoires. Un frisson me parcourt le corps. Qu'elle est magnifique cette parcelle d'astre bientôt morte à nos yeux! La traînée de poussière céleste qu'elle tire à elle suggère un éphémère, contredit par une persitance des quelques jours encore, certes faiblissante, mais suffisante pour illusionner l'oeil humain d'un mouvement fixe.
Cette vision est un dernier contact, comme la promesse d'un retour possible, avec le royaume du silence. Que je quitte brutalement.
L'endroit est curieusement agencé. Après qu'on a franchi une clôture, se laissent deviner dans la pénombre les bosses d'un terrain de moto-cross. Mais le foyer d'où partent les spirales infernales de mélodies synthétiques se situe un peu plus loin, là où ne cesse d'affluer notre peuple en marche, qui touche là sa Terre Promise. La vague vient en effet claquer sur son son terme, elle n'ira pas plus loin. Derrière les accidents du terrain de compétition de deux roues motorisés tout-terrain, se découpe une masse qui semble en être le prolongement. Cette colline abrite un sol crayeux, en son sein l'exploitation du matériau friable a créé de larges galeries, où s'enfoncent et nichent les "teufeurs", et où bat le coeur d'acier du groupe électrogène, perfusant la vie électrique à la tapisserie d'enceintes qui, via la sono, crache un feu sonore puisé au plus près des plus basses strates des mondes inférieurs. L'Hadès hurle ici. C'est à se demander si les organisateurs de ce genre de bacchannales n'ont pas cet instinct du sourcier qui indique les points de communications directes avec les gouffres, d'où l'on serait effrayé de voir surgir quelque gluante créature mythologique, si l'on n'était pas déjà convaincu qu'elles seraient, de toute façon, moins laides que celles qui s'offrent ici à notre regard.
L'une des particularités de la "Free-Party", c'est qu'elle rétablit malgré tout une proximité avec la nature. On sent la végétation proche, l'humidité enveloppante. Du moins pour celui qui ira cuver son LSD un peu plus loin, quittant la sphère d'emprise du marteau-pilon accoustique. La prise de certaine substance constitue selon les Orphées qui sont revenus de l'envers du monde sensible, une expérience unique et définitive en bien des points, si bien que parfois même l'on ne revient pas.
Mes compagnons de route sont perdus de vue. J'erre dans les galeries de craie, les pavillons auditifs sauvagement cambriolés. Moi-même je me contente de fumer quelques bouffées d'une herbe, il est vraie assez puissante pour qu'on ait voulu, selon une rumeur, la classer parmi les drogues dures. Cette plante transgénique a été en effet créée dans un laboratoire californien dans le but d'excipier au plus haut degré le taux de THC, principe actif de toutes les substances plus ou moins directement issues du cannabis.
A vrai dire, j'ai peu de souvenirs de mon séjour statique parmi les spectres qui hantent la piste et qui sont classables selon la frénésie dont ils investissent leur corps, selon la fantaisie de leurs déhanchements robotiques, parfois sophistiqués, pas toujours dénués d'une forme de créativité, très relative toutefois. Un des lieux communs qui se vérifient à propos du phénomène collectif appelé "rave", c'est que, précisément, il n'est plus collectif, ou qu'il l'est faussement. Tous ces individus, comme l'indique leur sourire figé et inquiétant, ne communiquent pas avec leur environnement. Au mieux peut-on imaginer une sorte de fusion transpersonnelle, mais vécue, avant tout, sur le mode individuel, en soi-même. On sent d'ailleurs que ceux qui voudraient voir dans ce phénomène de société une renaissance du mouvement hippie, ne se racontent pas ce fabliau très longtemps, rappelé à l'ordre par quelques manifestations égotistes bien humaines revenues au galop, en dépit du steeple-chase imposé par la doxa cool en vigueur. Toutefois, l'illusion pourrait durer un peu lorsqu'on considère toute cette faune sortie de nulle part, du sol peut-être. Ils, du moins un noyau dur, ont l'air de constituer une société parallèle. Vestimentairement le treillis et la veste de camouflage dominent. C'est une tenue de combat, qui se veut telle du moins, et dont on comprend qu'elle entend se positionner du côté de la résistance. Contre le quotidien, contre toutes les formes d'aliénations sociales - du moins comme telles. Et pourquoi après tout, ne se cacherait-il pas derrière ces enveloppes déchirées, sombres, piercées, autobalafrées, d'authentiques héritiers de Rimbaud, ne se sentant "plus guidé[s] par les haleurs " ? On m'explique - un groupe d'amis de mon frère cadet que je viens, nouvelle surprise, de rencontrer alors que le jour point - que les organisateurs de ce genre d'évènements vivent selon un mode tribal. En meute. Ils se déplacent comme des romanichels dans leur véhicules étranges, madmaxoïdes, à travers l'Europe, organisant des fêtes pour leur plaisir et pour leur subsistance. Se sont ainsi formés plusieurs clans aux noms évocateurs de "Technocrates", "Spirals" (des anglois)...Plus qu'une mode, c'est donc un vrai mode de vie. Que sont-elles devenues aujourd'hui ces faces rayées de cicatrices?
je suis distrait de cette explication par une espèce de type bizarre, éructant, qui arpente les lieux de long en large, ne cessant de réprimander le chien qui l'accompagne, aussi sale que pitoyable.
Peu avant que l'aube ne finisse, je rencontre à nouveau un personnage qui ne m'est pas inconnu, c'est un ami de celui que j'étais censé retrouver ici - et que je ne retrouverais pas. Il m'a vu le premier. Il semble que, pour la deuxième fois, je suscite chez mon prochain une réaction à équidistance entre la fascination et l'effroi. Cet homme ne 'attendait pas à me voir visiblement, et il en a l'air quelque peu décontenancé. Peut-être que la tenue dans laquelle je suis venu ici n'est pas non plus pour me faire rentrer dans ses schèmes de pensée. Je porte une sorte de caban d'un bleu marine très classique et des bottines non-moins hors-sujet. Quoique je me suis aperçu qu'au-delà de certains intégristes totalement soumis au code vestimentaire officiel, on rencontre les toilettes les plus inattendus, jusqu'au costume-cravate. Ce sont peut-être mes catégories mentales qui souffrent d'étroitesse finalement.
Cet ami de mon collègue reste là dressé, immobile et muet. Son regard fixe , rougi, métallique sera le point de transition entre la nuit et le jour.

Je suis monté en haut de la colline pour voir le soleil se lever, ce qui est une véritable forme de libération des forces nocturnes. Le jour enlève le fard de la nuit et redonne à chaque visage sa crudité première. Mais la musique continue de résonner dans cette petite vallée de Bourgogne, les gens continuent à danser. C'est totalement surréaliste. On dirait un de ces supplice antiques où la cruauté du châtiment envoyé par les dieux réside plus dans l'infinie répétition d'une identique douleur que dans la souffrance elle-même.
Je retrouve brièvement mes chauffeurs de l'aller, assoupis tendrement dans la rosée matinale. Je comprends qu'ils désirent un retour plus confortable. Non que l'éphèbe ait trouvé chaussure à son âme, mais le plaisir de ma compagnie ne vaut pas une place supplémentaire. D'ailleurs ils suivent le mouvement général de fuite qui s'amorce.
Très vite je m'aperçois que nous ne sommes plus très nombreux. Je redescends dans les cavités de craie. La musique a cessé, c'est un évènement, et les derniers présents sont les membres de la tribu organisatrice. Une certaine inquiétude me gagne. Je me retrouve à aider à déplacer le groupe électrogène qu'il va s'agir de remorquer. Tous ces gens ne se regardent presque pas, et nous accomplissons des gestes qui constituent une sorte de rituel, une dernière danse, un hommage du bruit au silence peut-être...Est-il possible que cette cacophonie, toute assourdissante fût-elle, puisse malgré tout se révéler une organisation du silence?
Je m'apprête à quitter l'endroit. Par la voie pédestre donc. Les gendarmes sont à l'entrée et semblent décidés à capturer les responsables, voire à saisir le matériel. Je vais mon chemin. Quelle n'est pas ma surprise, lorsque, après un ou deux kilomètres, se détachant de la longue caravane des véhicules de la tribu - dont au moins une partie semble donc ne pas avoir fait l'objet d'une arrestation - une voiture familiale à l'aspect apocalyptique, se range à ma hauteur, baisse l'une de ses vitres sans teint pour me proposer de me déposer à la gare la plus proche. Je monte à l'arrière et m'y retrouve assis à côté d'un parangon tribal : il semble d'origine orientale, son visage est maculé de cicatrices, ainsi que de plusieurs piercings et il est totalement muet... Si tout à l'heure j'ai fréquenté d'un peu plus près la tribu, là je me sens pénétrer leur intimité. C'est en tout cas généreux de leur part, et je crois que c'est ma participation au démontage du groupe éléctrogène qui me vaut ce geste.
Déposé dans le village bourguignon où passe une ligne de chemin de fer qui rejoint Paris, je comprends que nous sommes un certain nombre à être venu en bourlingueur. Toute une faune malsaine a envahi les cafés des alentours de la gare, fatiguée, dépenaillée. Les habitants sont ébahis devant tous ces mutants, déferlés sur leur terres comme une nuée de sauterelles. Nous ne causons pas la surprise toutefois car la nouvelle de la fête s'est rapidement répandue depuis le petit matin. Les autochtones peuvent ainsi voir de près qui sont ces fous ayant élu domicile dans des cavernes pour danser toute la nuit une gigue électronique. Nous sommes cependant une manne pour les commerçants et c'est peut-être ce qui explique une relative tolérance à notre égard.
Moi-même, je me rends dans un bistrot où je prends un café fort bienvenu en attendant le train. Je reconnais au bar l'homme criard au chien. Il fait montre d'une agressivité généralisée. Je fuis ses ondes négatives et me rend sur le quai. Il me rejoint peu après. Il semble qu'il n'apprécie pas beaucoup mes choix vestimentaires. De plus il a dans l'idée que je suis en possession de quelque monnaie...Il sort un cutter et me menace, la situation prend un tour inquiétant. Quitter la vie dans une gare de bourgogne, était-ce là ma destinée? Gabriel a sûrement du intervenir, et m'inspirer les paroles qui semblent faire entendre raison, au moins provisoirement, à mon persécuteur.
- "Je comprends pas, t'es un mec cool, techno, tout ça, et là tu sors le couteau?"
Je profite que, dans sa folie de girouette,son attention se soit déjà portée sur d'autres rescapés, pour me déporter à l'autre bout du quai.
Je lui ai échappé. Le train entre en gare, nous avale. Encore un peu sous le coup de l'émotion, je trouve réconfort auprès de deux charmantes jeunes femmes de retour de week-end dans leur propriété familiale, qui me ravitaillent en cigarettes et me mettent un baume au coeur de par leur féminine présence et leur jolis minois.
L'une d'entre elles s'appelle Raphaëlla.
Presqu'un nom d'archange."