23 mai 2007
L’Oiseau bâillonné par le vent
… où le soir où j’ai vu Joao Gilberto
(Pour le DJ)
Un soir de mon adolescence si tardive qu’elle ne s’est pas encore achevée, un crépuscule d’été de ceux dont je chéris la mémoire, qui surgissent de la nuit quotidienne de ma cervelle et me fracturent le myocarde, me mettant l’âme à sac, et alors que le long de quelques instants immobiles se lève le deuil de l’enfance - tout est calme sous les tilleuls qui embaument, nos têtes sont penchées par la vitre arrière de la voiture et boivent l’air qui y coule -, j’ai vu Joao Gilberto dans un jardin public parisien qui fit nocturne pour l’occasion, fin des années quatre-vingts, début quatre-vingt-dix. Véridique. Enfin quand je dis que je l’ai vu, pas tout fait… Ou plutôt, ce n’est bien précisément que cela, vu mais pas entendu… Car voilà qui est en effet sans doute plus stupéfiant encore que de s’être trouvé, presque par hasard, comme ce fut ce soir le cas de la compagnie avec qui je venais d’escalader et enjamber la balustrade de pierre qui enceint le parc des Tuileries, à assister à l’un des deux uniques passages en France du génie vivant de la Bossa Nova : ne pouvoir l’entendre parce que quitter la tribune d’honneur où ne parvenait pas son chant trop frêle d’oiseau mélancolique – c’est dit-on la raison de sa détestation du concert – serait revenu à se trahir de manière fatale aux yeux des cerbères qui nous cherchaient encore après que nous étions parvenus à échapper à la meute de leurs chiens, dispersés et réfugiés, dans un première phase, sous la tente Heineken qui coule à flots, et où les jambes cuivrées des bourgeoises se croisaient et se décroisaient dans le chuchotement satiné du Nylon… Nous vîmes quelques ridicules, comme ce débonnaire présentateur TV, incroyablement moustachu, prénommé Groucho ou Chico, je ne sais plus, gainé de cuir et de jean, tombé depuis dans l’oubli comme une Harley-Davidson dans un ravin… Je ne jurerais pas non plus que je ne vis pas Eddy Mitchell ce soir là…
Je n’avais pas alors encore vraiment conscience, dois-je avouer à ma décharge, de l’essence céleste de Joao Gilberto. Pourtant, chez qui, dans quelle soirée n’avais-je pas vu traîner, quelle moquette imbibée de vomis à l’herbe de bison n’avais-je pas vu jonchée de la petite jaquette colorée du disque enregistré avec sa femme Astrud dont la voix solaire contaminée par la Saudade, distillait un chant étrangement crépusculaire, Stan Getz jouant du thorax, prolongeant son être et le démultipliant par la grâce de sa soufflerie de cuivre tonitruante? Mais depuis notre cage d’or du backstage, le passaro, Garrincha de la six cordes, dont les feintes sur la gamme, se dérobant à contre-pied comme son compatriote maître de la boule de cuir, pour être souvent les mêmes à revenir, n’en présentaient que plus de prodige à n’être jamais déjouées, ressemblait à un pantin mimant le jeu de son instrument fantoche… Il jouait en play-back malgré lui (et la feinte de corps – celle qui fit la spécificité glorieuse du dribble de Garrincha provenait d’un léger handicap à la jambe - n’est-elle pas l’équivalent fou-de-balistique du play-back ? A cette différence toutefois, admettons-le, que la feinte ne feint que pour mieux ouvrir la voie au geste suivant, qu’elle permet après l’avoir singé en creux, en prétendant son contraire, alors que le play-back est sans postérité, une illusion, un cul-de-sac… Sauf s’il est involontaire, il prend alors une nouvelle dimension, tragique, semblable au mutisme dont frappe le Ciel dans les gestes sacrées…). Il chantait ainsi sans pouvoir être entendu… Je crois bien me rappeler qu’une bise contraire, désagréablement froide pour la saison, lui faisait ravaler immédiatement des paroles déjà chuintées dans la douleur… Les éléments eux-mêmes lui renvoyaient à la figure sa difficulté à pépier sa mélancolie… Il ne pouvait réellement s’accommoder du plein air, sa musique ne pouvait qu’être de chambre, avec vue sur le Corcovado peut-être, mais de chambre tout de même ; elle en appelait au clair-obscur, c’est-à-dire à la cloison, à la persienne, quelle qu’elle fût, qui eût préservé le chant de l’oiseau fragile…
J’eus tout de même sur le moment l’intuition d’une occasion manquée, même si il semblait que les premiers rangs n’entendaient pas beaucoup plus que nous qui, à la faveur de la dissémination précoce des invités aux quatre coins de la nuit parisienne, commencions, comme de vivants palimpsestes, des encres sympathiques, à réimprimer les plaques sensibles de nos poursuivants tirés par leur féroces molosses... Il était temps de partir, et nous avons du rebrousser le chemin illicite de l’aller, en un discret et gris rebours… Je ne sais plus, le souvenir s’en dissipe comme flouté dans l’ambre dépolie d’une bière… L’oiseau carioca a du s’éteindre, aller boîter en coulisses, je m’en souviens sans précision, et nous nous sommes à notre tour dispersés comme des passereaux… Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je lus dans un numéro des Rockompus la nouvelle à fragmentation suivante, l’échine frissonnant de l’électricité des événements qui se révèlent rétrospectivement : j’avais assisté à l’une des deux seules actualisations du mythe de la Nouvelle Vague sur le sol hexagonal ! ! ! Aux six coins duquel les regrets s’écartèlent... Aujourd’hui il m’en reste juste, dans la chambre noire de ma cervelle, un cliché avorté, une chute de papier argentique révélant grossièrement une ombre approximative, presque psychédélique dans sa faculté à assumer toutes les hypothèses, dans ses contours aléatoires et étoilés… La soirée avait été Bossa elle-même… J’avais perdu en finale, j’avais débarqué sans carte sur l’Ile de la Tortue, buté distraitement sur le coin du coffre enfoui sans le voir, puis était reparti, aussi inconscient que j’étais venu, j’étais à deux doigts de toucher le Graal, à deux lobes de l’entendre, mais le rythme et la couleur de cet instant avaient été au diapason du chant rouge et or de l’oiseau blessé, saignant sa douleur comme le soleil à l’agonie perfuse le crépuscule d’écarlate.
00:45 Publié dans OrnithOrynque Hors-les-Murs | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : Joao Gilberto, Dj Zukry, Garrincha
20 mai 2007
Lectures
A l'invitation de Talmont, voici donc :
Les 4 livres de mon enfance :
Lettres des Iles Baladar, de Prévert. Première expérience et sensation de lecture d'une traîte. Il semble que le contenu - aujourd'hui totalement écoulé par ce trou large comme un confetti derrière mon oreille qui, à quelques éclaboussures de lumière près, a vu s'oublier toute mon enfance - soit quelque chose comme "Quelle connerie la colonisation!".
Oui-oui et la gomme magique, d'Enid Blyton. Effacement complet du disque dur là aussi. Aux réponses que j'ai pu lire jusqu'à présent dans ce repli de blogosphère, cet auteur semble avoir marqué les imaginaires plus qu'une Comtesse de Ségur (mais je me fonde sur deux exemples)...
La Main brune, de Sir Arthur Conan Doyle. Great material.
Je troque le dernier choix contre deux "oeuvres" d'un autre type qui m'ont marqué :
La revue Inexpliqué. Monstre du Loch Ness, autocombustions, dames blanches, et toutes sortes de phénomènes bizarres.
Une frayeur au fer rouge : l'adaptation télévisuelle de La Poupée sanglante de Gaston Leroux. Laideur terrifiante que celle de l'acteur! Il y avait toujours un moment où Bénédict Masson était pris d'un accès de folie ; le souvenir de l'expression de son visage, le son de sa voix hallucinée, me glacent encore l'échine...
Les 4 écrivains que je lirai et relirai encore :
Nerval (Sylvie, Aurélia et Les Chimères)
Bloy
Vialatte, ne serait-ce - si besoin était d'une raison autre que littéraire - que par fidélité à mes dix-sept ans (ou du moins pour me faire pardonner auprès de ceux-ci d'autres infidélités que j'aurais commises à leur égard). [Add. Mais je viens de lire quelque part, dans une réponse à ce questionnaire précisément, une citation qui dit que l'infidélité est aussi parfois une vertu... ].
Jean-Marc Tisserant (marqué que je suis par la lecture récente de ses très admirables "Fils de la Veuve")
Je sais d'ores et déjà que Nabe, Jouve, Supervielle, Schwob, Gracq et Hardellet seront de ce nombre, mais la fréquentation de leurs oeuvres est pour moi encore trop récente et parcimonieuse qu'il ne soit un peu malhonnête de les citer ici, alors que Proust, Flaubert, Baudelaire, Céline, Bernanos, Huysmans, Barbey, Rimbaud, Saint-John-Perse, Saint-Simon et tant d'autres, je ne les cite pas uniquement parce que c'est la règle du jeu de s'en tenir à quatre écrivains, et que je crois qu'il est important d'être fair-play).
Les 4 auteurs que je ne lirai probablement plus jamais (ou que je refuse même de découvrir par bêtise pure, mauvaise foi et/ou paresse) :
Pagnol (quelque chose me dit à l'oreille : "Puté, vé, tu as tort!", et là je me demande si ce n'est pas l'accent provençal qui me décourage encore davantage que le souvenir de lectures forcées).
Michon. Non en fait je l'aime bien, je l'admire même. Mais je l'ai mis là parce que sa lecture m'a tout de même été une souffrance (en même temps qu'un plaisir, très curieux - du calme Montalte, je ne désire pas la fessée :)), par la richesse même de son écriture, si musquée qu'elle en devient parfois oppressante.
Ballard. Malgré le (déjà ancien) conseil de Dominique Autié. Le peu entrelu de "Crash!" : me voici le front sur l'oeil de la cuvette...
Sade. Là encore, j'entends des voix, des rumeurs, des antiennes, des hosannas, à m'exhorter ainsi : "le plus grand écrivain de tous les temps!". Ce n'est pas la pudibonderie qui m'écarte. Peut-être l'odeur de la viande pourrie. A moins que ce ne soit le souvenir du personnage en latex de Topor, en colloque permanent avec son vit...
Les 4 premiers livres de ma liste à lire :
La victoire à l'ombre des ailes, de Stanislas Rodanski
Cyclone, de Frédéric-Yves Jeannet
L'Arc-en-ciel de la gravité, de Pynchon (comme Galerne! Pour ceux qui l'ignorent c'est de là que vient, légèrement contrepété, le nom de Slothorp - dont les réponses m'intéressent, d'ailleurs, s'il se sent "concerné" ).
La réfutation majeure, de Pierre Senges
Et Brautigan, Bouvier, Lägerkvist, Pavic, Sharpe, Paraz...
Les 4 livres que j'emporterais sur une île déserte :
L'Histoire d'une âme, de la petite Thérèse
Sylvie
Le Journal intime de Nabe (divertissant et constellé d'instants de Grâce, une vraie Voie Lactée, de quoi, en insulaire définitif, renouer avec les origines du surf, glisser au ciel.)
Les Illuminations
Voyage au bout de la nuit
Les derniers mots d'un de mes livres préférés :
"Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers".
Nerval, Aurélia
Ceux qui ne se sont pas encore sentis "concernés", à qui je transmets (Mawie c'est déjà fait, Constantin, oui mais non) :
Philippe[s], Pharamond, Montalte, Holy Robin et Stanislas Ferron "l'homme le plus drôle de France", si du moins il existe vraiment, bouteille d'Absolut à la mer (Dobar Den), - et tout le gang lavalois Dj Zukry, Radoul, Accroc, Juldé - ils peuvent utiliser l'espace des commentaires... Ainsi qu'à JLK et le Préfet Maritime ou encore Le Beau Monde, mais ils sont très occupés je crois...
23:35 Publié dans OrnithOrynque Hors-les-Murs | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note
22 janvier 2007
Pèlerinage à l’Usine à Gaz
Où l’on rencontre un apôtre de l’immatériel, sosie de Gérard de Nerval ; où la mémoire de quelques librairies parisiennes disparues est ensuite furtivement évoquée , nostalgie dont le vagabondage nous propulse sans plus de procès en terre d’alchimie comme Gérard en son Valois, comme si nous avions chevauché le traîneau à hélice de Julien Champagne…
Un clair jour d’hiver, à cet endroit de la rue Cujas où se dérobe une entrée méconnue de l’imposante Sorbonne, nous fûmes, un camarade et moi-même, soudain entrepris par un passant stupéfié de l’usage que nous faisions à voix haute de cette langue des faubourgs que l’on nomme verlan – nouvel appendice dont il faudrait augmenter la petite étude de Marcel Schwob sur l’argot - qui consiste à inverser les lettres des mots ou plutôt leurs syllabes, et qui, de surcroît, étrange prélude à l’enchevêtrement d’événements qui allait s’ensuivre et qui va être ici rapporté, était l’anagramme parfait de l’illustre poète dont l’homme s’avérait être le sosie : Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval. Il se trouvait que j’étudiai alors l’œuvre de ce poète immense, germaniste émérite dont la gloire littéraire précoce fut inaugurée par la traduction du Faust de Goethe ; cet autre homme aux semelles de vent mauvais, que le siècle n’apprit pas à désigner ainsi car sa psyché avait été un hurlevent aux cavités sifflantes, et les blizzards qui avaient porté son errance, de ceux qui soufflent depuis l’Orient boréal, froids et durs comme des lances de givre, où Gérard distinguait les murmures d’une mère morte dans le sillage d’un mari docteur de la Grande Armée, ensevelie dans un sillon gelé de la Bérézina, appel du linceul que firent à Gérard le froid et la neige de la nuit du 25 au 26 janvier 1855.
La réplique physique de Gérard était apparue, littéralement, selon un mode bien plus aérien que terrestre, jaillissant de l’invisible plus que du coin de la rue, et il disparaîtrait ainsi, regagnant l’envers du temps, où celui-ci se rit de l’illusion dont il accable ici-bas. Ses premiers mots furent pour nous mettre en garde, sur un ton prophétique, contre cette manière hérétique de renverser les sons dans la phrase. Pénétré de la conviction kabbaliste de la toute-puissance créatrice du Verbe, sa torsion, quelle qu’elle fût, a fortiori son inversion, lui semblaient lourdes de menaces… Par nos préoccupations, nous étions, mon ami et moi-même, fort disposés, sinon à admettre, du moins à écouter tel discours. Aurions-nous d’ailleurs été réfractaires à toute hypothèse immatérialiste que le mystère qui émanait de ce personnage sans ascendance, le feu de sa parole, nous eussent capturés par leur force d’attraction. A son invitation, nous avions quitté la rue et nous étions déportés derrière les larges vitres dépolies d’un estaminet – la réalité extérieure en paraissait ainsi légèrement altérée. La conversation se poursuivait avec entrain, chacun de ses méandres découvrant toujours plus à quel point nous entretenions une singulière communauté de pensée, à cette différence toutefois, que l’homme ne se contentait pas comme nous d’onomatoper quelques rudiments métaphysiques mais apportait des réponses circonstanciées et précises aux questions graves qui traversent avec fracas les cervelles adolescentes. L’origine de sa sapience demeurait opaque mais l’autorité naturelle avec laquelle il en proférait les articles, lui donnait un poids indéniable. Il officiait dans une librairie du quartier des Halles, baptisée du nom d’un grand fleuve africain ou sud-américain, je ne sais plus, non loin d’où " Geai rare " se pendit. Dans un rayon de quelques centaines de mètres, de part et d’autre de la Seine, englobant les Îles Saint-Louis et de la Cité dont les extrémités respectives en figuraient l’Orient et l’Occident, contenu au Sud par la Montagne Sainte-Geneviève, vivotaient alors encore de nombreux débits de livres ésotériques, depuis la modeste échoppe en bois sur les quais, à la mythique Librairie des Editions Traditionnelles Quai Saint-Michel, éditrice des œuvres de René Guénon, sans omettre une infinité de propositions intermédiaires qui excédaient rarement la taille moyenne d’une chambre mansardée, locaux souvent obscurs, parfois souterrains, sis en différents points du labyrinthe de l’ancienne Lutéce, où sifflait aussi les vents magnétiques… En somme à la bordure du Quartier latin, ces enseignes circonscrivent le périmètre d’un Quartier oriental, ce dernier, à mesure qu’il se rapproche des eaux, tentant de corriger la cécité ultra-rationaliste du premier, et en est comme l’antichambre, la presqu’île secrète. La plupart de ces librairies ont disparu aujourd’hui, j’en connais même une d’emmurée ! Celle qui se trouvait au coin de la rue du Chat qui Pêche, drolatique et crasseux goulot permettant le passage du quai Saint-Michel à la rue de le Huchette avec laquelle il forme un angle. La plupart ont été supplantées par de criardes boutiques de souvenirs, des restaurants rapides, ou encore des marchands de vêtements d’une effroyable disgrâce. Notre homme a sans doute du disparaître avec celle où il affirmait être employé – que nous n’avons jamais visitée au demeurant, en dépit de son invitation -, de la même manière que nous le voyions maintenant, sans préambule, quitter son siège, et après une aussi cordiale que brève salutation, prendre congés, la silhouette absorbée par la rue dont la rumeur fauve, à travers la porte ouverte du café, nous rejoignit quelques instants, réveillant l’hypothèse du large en nos esprits…Cette rencontre fut réellement de celles dont on se demande si elles n’ont pas été songées, et sur lesquelles, à la longue, l’absence de preuves matérielles – une carte de visite, un parapluie ou une boîte d’allumettes oubliés… -, jette un doute irréductible… Après nous avoir entretenu du danger qu’il y avait à culbuter le langage, avoir abordé d’autres sujets du même intérêt, il avait conclu, en bout de spirale, par la conception cyclique de l’Histoire qu’il avait faite sienne ; nous étions selon lui sur le point d’en toucher le Nadir. Kali-Yuga, Kali-Yuga… Âge de ferraille, de rouille, folie meurtrière de Caïn servie par la fausse lumière de Prométhée désenchaîné pour un temps…
Où l’on appareille pour quelque(s) " banlieue(s) spongieuse(s) ", en empruntant le Route des Flandres ;où l’on relate une longue mais résonante anecdote, à nouveau en butte aux mystères de la coïncidence…
Comme chaque soir, je regagnais au crépuscule la banlieue Nord où j’habitais la demeure familiale. Du balcon sur lequel donnait ma chambre à l’entresol – cet accès permanent au large me permettait de le gagner et d’en revenir à volonté, rapatriant au grand jour l’écume des nuits – je pouvais voir, en m’avançant un peu, la frontière immatérielle qui séparait Sarcelles de la ville où je vivais, Sarcelles au blason frappé de noirs volatiles et où, selon la geste alchimique, Eugène Canseliet, disciple de Fulcanelli, le mystérieux adepte de l’Art à l’identité jamais percée, réalisa en 1922 ou 1923, la transmutation du plomb en or, étape décisive sur le chemin de la Pierre Philosophale, que les grimoires affublent de vertus extraordinaires, en particulier la domination du temps et de la matière. Elle confère quasiment l’immortalité dès ici-bas, du moins la jouvence, en permettant de se sculpter un corps glorieux par l’ascèse. On n’a, semble-t-il, jamais retrouvé la sépulture de ceux qui l’ont réalisée…. Cet arrêt du temps ne peut s’obtenir qu’au terme d’un long et lent travail de purification, exempt de tout orgueil – l’alchimiste, brûle les scories de son âme à mesure qu’au creuset il dissous celles de la matière -, œuvre dont l’exigence confine à la sainteté et, de fait, éloigne les malandrins alléchés par la conversion des métaux. Son pouvoir n’est confié qu’à ceux qui en leur sein en ont oblitéré le désir… Mais où est passé le Christ dans tout ça ?
Dans le train qui me ramenait de Paris, dont le tracé épouse celui de l’antique Route des Flandres, je ne pouvais détourner ma pensée du sosie de la rue Cujas, d’autant plus que la brusque inflexion que cette voie marque vers le Nord-Est à l’emplacement exact de ma station, fut souvent empruntée par Nerval, lorsque, comme le narrateur de Sylvie, il entreprend de rejoindre la terre ancestrale du Valois… Le pays où je descendais précède celui du Valois, il le préfigure, il en est comme l’élan, la zone frontalière, l’orée où déjà des effluves de réalité modifiée filtrent depuis la matrice… Si l’on se laisse contraindre par le coude qu’observe ici la Route des Flandres – et un peu plus que cela encore car en vérité la voie ferrée n’en pénètre pas le territoire, resté vierge -, on aura bientôt dépassé le Château d’Ecouen, puis l’on s’enfoncera dans ce pays dominé par les flèches gothiques, clairsemé d’étangs et de lacs et d’îles couronnées de ruines, Cythères délabrées, baignées par la lumière du Nord qui reflue déjà depuis la Flandre, pays avant tout enceint par l’immémoriale forêt, à perte de vue, océan de végétation, houle de nervures… L’on parvient enfin à Mortefontaine où grandit Gérard chez l’oncle qui l’avait recueilli, non loin de l’Abbaye de Châalis, près de Senlis dont la vocation médiévale a providentiellement détourné le tracé de la voie de chemin de fer. Je dois ici descendre du fiacre et narrer une anecdote extraordinaire, presque incroyable, mais absolument authentique. Le hasard voulut en effet qu’un soir d’été, une amie organisât la fête de ses noces en plein Valois, à l’épicentre du pays nervalien, dans un petit village très proche de Mortefontaine, dont son frère était alors maire. Le vin d’honneur fut servi à plusieurs lieues de la maison du notable, sur un flanc de coteau, au milieu d’essences dont je crois me rappeler avec étonnement qu’il s’agissait de conifères, et d’où l’on pouvait, malgré la faible altitude, apercevoir la courbe formée par le versant opposé de la vallée, appuyé sur l’horizon, moutonnant du sommet des arbres … L’irréalité de cette escapade sylvestre, m’étais-je alors dit, à l’affût de coïncidences, possédait un charme indéniablement nervalien, en raison d’abord du cadre particulier du Valois où de hauts murs de vieilles pierres longent les chemins de forêt, derrière lesquels on scrute l‘écho du chant intemporel d’une jeune femme au type florentin, enveloppée de velours et de brouillard, mais aussi en cela que notre marche figurait celle d’une compagnie d’archers, au diapason de la sylve primitive, et enfin parce qu’il régnait parmi les convives une humeur particulière, de douceur et de nostalgie, qui s’accommodait du silence comme de son élément naturel. De plus, signes et coïncidences se pressaient en nombre au portillon de ma conscience en alerte… Le marié était franc-maçon, or Gérard, grand amateur de bric-à-brac ésotérique, prétendait également devoir être compté au nombre des Fils de la louve - on sait toutefois que cette revendication n’était pas dénuée de fantaisie, comme le démontrent ses connaissances nombreuses mais souvent approximatives d’une matière qui fut avant tout fantastique… Par ailleurs, je rencontrai mon ancien professeur d’allemand, sur les terres du plus éminent des poètes germanistes que compte notre histoire littéraire… A la nuit tombée, après que nous aurions festoyé, un acteur déclamerait d’anciens fabliaux, à l’imitation de ceux qui attirèrent toujours l’attention de Gérard au cours ses pérégrinations, en Orient ou dans le Paris nocturne, et qu’il a volontiers rapportés dans ses récits… Je n’ignore pas que les coïncidences aiment à se jouer de ceux qui les pistent avec un peu trop d’avidité, en tissant un réseau d’illusions dont la toile n’a d’autre dessein que de paralyser notre plus élémentaire raison, mais un fait extraordinaire vint me convaincre que j’étais bien entré en résonance. Dans le jardinet où les tables du banquet étaient disposées, un détail passé inaperçu aux yeux des autres convives m’électrocuta d’un frisson dont la seule évocation suffit à le ressusciter aujourd’hui : une plaque métallique avait été arrachée à la rue dont elle déclinait l’identité, qui était précisément la rue Sylvie... C’était le nom de la maîtresse de maison, que son mari avait sans doute voulu honorer d’une plaque éponyme. Peut-être ne l’avait-il pas dérobé, mais avait profité des facilités que lui procuraient sa charge de Maire pour l’obtenir, dans la ville voisine de Mortefontaine… Il y avait donc bientôt trois heures que je sillonnais le pays, sentant monter en moi toute son âme, dont le personnage de Sylvie est la quintessence, et voilà qu’au terme du périple, ce panneau me faisait signe, lui dont l ‘existence découlait directement de l’écriture de la longue nouvelle où le poète décrit le fatal désenchantement d’un retour au pays de son enfance... L’ultime indice qui achevait de renvoyer l’écho nervalien était cette ironie douce qui sépare le souvenir de la réalité retrouvée lorsque ceux qui veulent pénétrer " l’édifice immense de la mémoire" tentent de la faire par effraction... Tout en effet suintait d’un reflet dégradé, rien ne se départissait d’une mélancolie de carnaval défunt dans l’aube grisâtre, où le déguisement s’abîme dans la contemplation triste de son débraillé… La fête n’avait-elle pas été elle-même la parodie d’une somme personnelle de souvenirs de l’œuvre de Gérard, assurément caricaturale, scènes dont la remémoration avait déjà été déjà pour lui une expérience de la ruine, perpétuant le souvenir tout en en exhibant la catastrophe ? Nous avions bu le nectar du passé dans des gobelets en plastique… Labyrinthe de miroirs dont la déformation s’amplifie en se reflétant à l’infini, le retour que j’effectuais au pays onirique était pareillement fissuré par le prosaïsme qui, de mes songes, me livrait une version déformée, légèrement grotesque, pas assez toutefois pour basculer dans la farce, stagnant dans cet entre-temps entre le réel et sa grimace…
Mais voici encore que ma mémoire se déroule en volutes comme le lierre sur les pierres des vieux murs hauts qu’il transperce, menaçant de l’étouffer et de l’abattre un jour, au terme d’un lent et invisible office … " Reprenons pied sur le réel ", comme le dit le narrateur de Sylvie. Remontons dans le fiacre. Si l’on continue donc plus loin encore, quittant le Valois intrinsèque et touchant à une période plus plate, plus austère de la Picardie, l’on parviendra aux alentours de Beauvais, où il est à signaler qu’Eugène Canseliet vécut ses dernières années, auteur de la transmutation alchimique de l’usine à gaz de Sarcelles… Ainsi, le pays nervalien est un centre, le lieu concomitant de la plénitude et de la chute, qui semble avoir engendré un premier cercle concentrique, marqué par de grandes figures de l’Ars, Canseliet au Septentrion, Fulcanelli et Champagne au Sud, et sans doute, si l’on s’employait à les débusquer, d’autres anneaux en perpétue l’office sous une forme neuve, à mesure que s’enfuit l’onde…
Où ma bicyclette voudrait se faire aussi quantique que celle du Docteur Hoffmann ; de la déconvenue, sans doute préférable, qui en a inévitablement procédé …
Ma destination n’était pas ce soir-là le cœur du pays magique, et, toujours occupé de la pensée du sosie, je posai le pied sur le quai du " bourg vulgaire " où je logeais, ainsi que le qualifie Nerval à ce moment de son exode en terre enfantine. Parvenu à mon domicile, le corps jeté sur ma couche, j’écoutais les soubresauts mécaniques de la chaudière rugissant au sous-sol comme un dragon électrique, toussant, crachant, brinquebalant pour enfin souffler de longs jets de flammes à peine domestiquées... Je m’endormais sur un tapis de feu, au pied d’un arc-en-ciel… Ma maison est située au confluent de plusieurs lieux liés à la mémoire de Jean-Julien Champagne, l’illustrateur des œuvres de Fulcanelli.. Il y a tout d’abord, un peu au Sud, tout près de la demeure de la famille de mon épouse, le cimetière où il est enterré, avec le secret de l’identité réelle de Fulcanelli. Prévalut un temps l’hypothèse qu’ils puissent en réalité ne constituer qu’une seule et même personne, le personnage de Fulcanelli n’ayant alors été qu’une mystification. Canseliet essuya pour sa part le même soupçon, notamment parce qu’il a participé à la mise en forme des œuvres que le maître lui aurait confié, sous forme de manuscrit scellés à la cire. Ainsi de sa dernière œuvre restée inédite, " Finis Gloria Mundi ", où selon des extraits dont l’authenticité est à démontrer, il évoquerait une apocalypse prochaine, par une submersion consécutive à un basculement des pôles, ainsi qu’un éventuel déluge de feu... Pour rejoindre la tombe de Julien Champagne, il me suffisait d’emprunter un chemin de traverse qui contourne une ferme, profaner, l’espace de quelques dizaines de mètres, l’immense parc d’un château, et prendre à revers le bosquet qui débouche sur la petite nécropole et ses allées de tombes. Il me souvient d’un jour de deuil terrible où nous nous étions rendus avec un ami sur la pierre tombale d’un parent proche qu’il venait de perdre, sous une pluie violente, dont les sanglots de mon malheureux compagnon, à mesure qu’ils s’intensifiaent, semblait augmenter le torrent. Cela se passa tout près de la sépulture de Champagne. Deuxième endroit rattaché à la mémoire d’" Hubert " - tel était en effet le surnom de Champagne -, il y a, au Nord-Ouest cette fois-ci, le lieu-dit de l’Ermitage, aujourd’hui disparu mais dont une rue a hérité le nom, où il aurait vécu quelques années. Il se trouve, en l’occurrence, qu’un autre de mes amis habita longtemps ce périmètre, dont la maison était signalée au loin par un monumental tronc d’arbre calciné, qui dut être visible de toute la région avant d’être foudroyé. Elle était située quelques mètres avant que le bout de la rue ne s’ouvre sur une étendue de vergers, d’où, à l’horizon, dépasse une improbable usine peinte d’un jaune très vif et d’un bleu tout aussi incongru, qui en font une sorte de jouet monstrueux et naïf. Cette usine, d’où s’élève une éternelle fumée, je ne voulais pas en connaître la destination, possédé par l’intuition que c’était là qu’eut lieu la transmutation de plomb en or réalisée par Canseliet, en présence de Champagne et d’un certain Gaston Sauvage, personnage ténébreux, figure des milieux occultistes de l’entre-deux-guerres, surnommé le " grand lunaire ".
Le lendemain matin, je fus réveillé par l’un de ces traits de soleil qui venaient s’écraser sur les carreaux opaques de ma porte-fenêtre, et diffracter la lumière. Je ne sais exactement comment ni pourquoi mon esprit avait tissé un lien entre l’insolite rencontre de la veille et ce désir, toujours repoussé jusqu’alors de retrouver l’emplacement exact de l’usine à gaz, mais j’enfourchai ma bicyclette hollandaise noire, décidé à pénétrer cette zone paradoxale, cette arche de tôle au milieu des champs, qui semblait un îlot de fer peint, séparé du continent par une mer d‘épis de blé dont les douces vagues dorées ondulaient et venaient battre ma roue. Après quelques tentatives, je compris que mon véhicule ne pourrait me conduire là où je le voulais, du moins par le chemin que j’avais projeté d’emprunter. Le lieu se refusait, hérissant le parcours d’obstacles naturels – arbres, ronces, orties, mais aussi des objets manufacturés, comme cette barricade de pneus crevés, ou ce grillage impénétrable qui brisa définitivement l’élan me poussant à travers champ… Voilà qu’elle se dressait interdite dans le contre-azur, la Jérusalem métallique, dont la paroi a subi les assauts dissolvants de mon rêve, qui l’a déjà transmutée ; et sans doute cette tenue à distance est-elle préférable à la confrontation réelle, vouée à la parodie… Ainsi m’approchant de l’usine par la voie de bitume, ayant contourné plus avant la défense que s’était fabriquée l’usine, je détournai vivement mon regard au spectacle sinistre des allées et venues poids lourds qui venaient déposer les déchets, dont la monde technicien est si prolifique et qu’il s’agissait d’incinérer ici…Je rebroussai chemin, de peur que le paysage ne se mette à vaciller et ne voit ses fondements s’écrouler autour de moi…
Certains esprits autrement plus éminents en la matière, rapportent qu’en 1938 on put constater une curieuse simultanéité entre la réalisation d’une coction alchimique par Eugène Canseliet, toujours plus proche du Grand Œuvre, et la gigantesque aurore boréale qui eut lieu cette année. Pour ma part, au-dessus de tous ces lieux qui viennent d’être évoqués, je n’ai vu s’élever que la mémoire de ceux qui, de leurs âmes, en ont cachetés la cire. Mais je dois bien reconnaître que celles-ci distillaient dans l’éther un halo de lumière pourpre striée de filaments violets.
11:45 Publié dans OrnithOrynque Hors-les-Murs | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : Nerval, Fulcanelli, Hardellet, Alchimie, Valois, Sarcelles
01 novembre 2006
A Paris, en maraud
"Encore un de la Société Secrète de la Licorne, semblerait-il"
Dominique de Roux, In Immédiatement, à propos de Jouve, après avoir constaté que les boiseries de son lit étaient ouvragées d'une représentation de l'animal mythologique...
A peine extrait de la foule des banlieusards que dégorge le wagon sur le quai, je me dirige vers la rue du Bac, où à défaut de pouvoir assister à l’office, j’espère pouvoir me confesser, sinon voir au moins un peu Marie qui y est apparue en 1830, donnant à Catherine Labouré la mission de diffuser la Médaille Miraculeuse. Magnifique cage d’escalier circulaire en style Art Nouveau, rue de Vaugirard, qui dessine une sorte de tour intemporelle à fleur de façade, comme un palimpseste architectural, spirale de métal sculpté, hélice de bronze oxydé. Parvenu à la chapelle, la foule (des Burkinabés en pèlerinage), une humeur maussade impropre à supporter le manque d’espace vital, et surtout l’absence de prêtre pour administrer un autre sacrement que celui de l’Eucharistie, me jettent dans les bras du large. Rue de Varenne du moins, dont le port altier des immeubles et l’hermétisme des hôtels particuliers rendent au dédale parisien ce qu’une longueur monotone aurait pu lui dérober d’inextricable : sentiment d’impasse, verticale cette fois-ci. Aperçois une entaille perpendiculaire, dans cette fuite vers les Invalides, la Cité Varenne, " accès strictement interdit aux non-résidents ", oukase qui en exacerbe le mystère, tout autant que l’humidité qui pourvoit sa perspective d’un reflet irréel. Valse-hésitation aux abords du pont Alexandre III : James Turrell, le sculpteur de lumière, au dernier étage de chez Vuitton sur les Champs, via le Mégastore où je complote d’acquérir Sur la route de Kerouac (je tourne autour de lui depuis longtemps), ou bien virage immédiat le long de la Seine pour voir Maurice Denis au musée d’Orsay ? Ou bien… Ou bien… La fatigue et la faim me précipitent dans le ventre du serpent chthonien, lignes 13 puis 8, pour l’avenue éternellement habitée par l’âme des glorieux vainqueurs, Walhalla ayant viré footballistique… D’une manière générale, je me suis promis – ainsi qu’à Marie -, de ne pas contribuer à faire turbiner le grand Moloch le jour sabbatique. Je franchis cependant le seuil du Virgin, dont le nom agonit d’ironie ma transgression. Il y fait une chaleur non pas proprement infernale, mais une moiteur désagréable, pas assez toutefois pour signaler aux âmes le danger qu’elles encourent ; toujours cette tactique diabolique, si adaptée au monde contemporain, consistant à se faire oublier, sa plus grande victoire selon l’adage Baudelairien. Je remarque sur les étals une recueil de trois nouvelles de Muray, publiées à titre posthume - et certainement lucratif -, qui ont l’air hilarantes (l'une d'elles commence par la description d'une "Adultère Pride"... ). Je me déporte sur la " wild side " Champs-élyséeenne, le trottoir de droite en partant de l’Arc de Triomphe, où la restauration rapide est française, je voulais pourtant m’empoisonner américain ou belge (Quick), mais une humeur maussade impropre à supporter le manque d'espace vital, etc... Et c’est attablé avec quelques pigeons viciés comme l’air qu’ils habitent, que je croque dans un sandwich calibré. "Le paradigme évolue dans l’espace et le temps, et je ne pourrai en libérer les axiomes qu’après avoir déployé une Weltanschaung neuve et puissante", se dirait sans doute Moriarty dans cette situation, le héros lysergique de Kerouac. Au moins suis-je du côté Vuitton, dont le Grand Temple occupe le fonds du V de George, formé par l'angle aigu de la rue et surplombant de plusieurs étages la station éponyme. Je n’en monterai que trois pour ma part et ne verrai absolument rien de Turrell, me laissant convaincre sans lutter que ce niveau, que l’un de ces physionomistes qui occupent chaque pièce à la manière d’authentiques agents du patrimoine, m'annonce comme le dernier, ne donne sur aucune exposition... Je comprendrais plus tard avoir confondu l’Espace L.V. et le magasin… Je savais bien que mon salut passait par ces portes d’ascenseurs observées à plusieurs reprises et que je n’ai osé emprunter… Quel provincial ! Truffe de grande banlieue ! Mon échec est d’autant plus piquant que ce magasin se visite comme un musée, dont les collections sont protégées par le verre. Bref, je natchave.
Alors que je pensai rallier directement Beaubourg pour y voir les monochromes d’Yves Klein, contre toute attente je m’éjecte de la rame au Palais-Royal, repensant soudainement à ce libraire soldeur du Passage Choiseul où l’on trouvait parfois des ouvrages d’Eugène Canseliet, m’apprêtant de la sorte à renouveler le péché de non observance de la sanctification dominicale, et qui plus est, pour me porter acquéreur de livres impies, quoique Saint-Thomas-d’Aquin (son fameux Traité serait toutefois un "mauvais apocryphe", méphisto donc... ), quoique Raymond Lulle (encore que là aussi la légende semble plombée... ), quoique je ferais en l’occurrence plutôt de l’Anti-Alchimie, transformant mon or en papier... Par ailleurs, c’est un lieu Célinien que ce Passage Choiseul, puisque Louis-Ferdinand y passa quelques années de sa prime enfance - j’ai d’ailleurs travaillé quelques mois en tant que surveillant dans l’école communale voisine qu’il fréquenta, rue Louvois. Plus le temps passe, et moins il est de quartiers dans Paris qui ne me soient l’occasion d’une géographie sentimentale, le remarquable étant qu’aujourd’hui la plupart de mes échappées sont solitaires, que les époques, bien que distinctes entre elles, commencent à coaguler, formant un monolithe mensonger, et c’est aujourd’hui tout un pan de moi-même qui semble tournoyer dans le lointain, s’éloignant avec le temps de l'amitié. Afin de rendre la primauté au spirituel, je prends céans la direction de Notre-Dame-des-Victoires. Vraiment, il y a quelque chose qui ne se ressent que dans les églises catholiques, la Présence réelle, bienfaisante, restauration de l’âme! Aux pieds de Marie, quelques prières, enfin. Puis à ceux de Theresina, à qui, en souvenir du miracle de la Vierge au sourire, cette église apparut comme la seule authentique merveille parisienne... Cette consécration d’à peine quelques instants à la Porte du Ciel, à la Tour de David, à la Rose Mystique, inverse la polarité négative de ma bourlingue, marquant dorénavant du sceau de la Grâce chacune de mes entreprises (exagération Strindberguienne), et j’avance léger sur les ailes de l'ange. Je repars. Contrairement à la traboule Vivienne que je viens d’emprunter, le Passage Choiseul est fermé… Je lui dérobe malgré tout quelques clichés. Il y règne, perceptible au-delà des barreaux qui en obstruent l’accès, une glauquerie qui sied tout à fait à son ancien et glorieux résident.
Je décanille. Je croise Jean-Baptiste Poquelin sur son trône de gloire, mort sur scène, ressuscité dans une fontaine, mais toujours dans sa chaise… Non loin d’ici, je venais de frôler l’Hôtel Lulli, dont l’extérieur fut ouvragé selon les consignes de l’intrigant surintendant rital de la Musique Royale, châtié de sa méchanceté proverbiale par son bâton de direction, qui chuta par maladresse sur l’un de ses pieds, lors de l'exécution d’un Te Deum ; la gangrène consécutive le tua… J’échoue à capturer la lumière qui venait de jaillir à l’horizon supérieur de la rue Molière… Les ciels au-dessus de Paris paraissent toujours des royaumes de silence et de cuivre. Je repasse devant la Comédie-Française où il m’est donné de revoir ce que j’ai peut-être vu de plus laid en matière de " création " contemporaine, à savoir l’espèce d’installation chromée qui habille la sortie de Métro donnant directement sur le parvis du théâtre. On invoquera sans doute ici le même genre d’arguments que pour la métastase souche que sont les colonnes de Buren : l’humour, l’appropriation de l’œuvre par les parisiens, notamment les enfants (ayant ainsi accès à l’art, sans majuscule s’il vous plaît)... Toujours est-il qu’au " Français " les représentations de Cyrano de Bergerac affichent déjà complet, plusieurs semaines à l’avance. Peu importe, je sais qu’en me concentrant sur la lune, je pourrai en pénétrer les Empires, en franchir les frontispices, dans le sillage poudreux d’étoiles du Gascon philosophique. Sur la Place, face au Louvre, deux Hommes-Tennis jouent leur sport, pour une bonne œuvre ; je crois comprendre d’après quelques chuchotements de l’assistance que ce serait le genre à faire sonner les trompettes de la renommée, "mais ils sont plus beaux à la télé "... Je me faufile sous les arcades qui font face au département sculpture du Louvre dont on aperçoit quelques pièces à travers les grandes baies vitrées ; leur figement explosif, prêt à céder sous la poussée de sève qui les anime, contraste avec l’agitation fantôme des voitures s’enfuyant avec fracas vers l’Ouest où décline déjà le soleil - qui ne veut pas prendre retard sur l'heure d'hiver et d’avance gagnée la nuit dernière... Je jette un coup d’œil à la statue de Coligny adossé au temple protestant de l'Oratoire du Louvre, mais c’est Saint-Germain-l’Auxerrois que je capture dans la petite boîte de magie, la cervelle gagnée par des rumeurs de Saint-Barthélémy. Qui pourrait jurer que de tels massacres ne se reproduiront pas ? Commencera-t-on alors par les " artistes " ayant bariolé de leurs chromos criards tout un pan de façade de l’avenue Rivoli ? La porte principale est pourtant repeinte de manière assez originale, de mauvais goût certes, mais doté du charme de l’inédit. J’ai vu un " Strip-tease " édifiant qui relatait une aventure similaire dans la ville de Toulouse. Les " productions ", - doit-on dire " sécrétions " dans ce cas ? - étaient le plus souvent minables, mais ce libre mode de vie avait quelque chose d’enthousiasmant pour le bohémien (tout fantasmatique) que je suis, et demande tout de même un certain courage (que je n’aurai jamais pour ma part) – bien que les " artistes " ne semblassent pas de toute manière posséder beaucoup à perdre...
Je touche enfin au quartier alchimique, la Tour Saint-Jacques est encapuchonnée d’une immense bâche immaculée... A-t-elle été emballée par Christo, ce serait sans doute là le signe indéfectible de l'entrée dans la phase terminale du Kali Yuga ? Ou plus sûrement ce dais blanc préfigure-t-il une étape décisive dans la conquête du Grand œuvre ? De la modeste rue Pernelle, je débouche sur celle qui mène au Parvis du Centre Georges Pompidou, tout proche du centre magnétique, où Nerval s’est pendu, suicidé par la société. Une demi-heure d’attente dans la queue. Derrière, un couple avec deux enfants, des sortes de bobos, mais premier prix, tout juste promus, pas totalement dégrossis de leurs atavismes plébéiens. Cette fine pointe de la civilisation n’en joue pas moins des coudes, tout éclairée qu’elle soit par les lumières de l’Art contemporain, et elle me double à la première occasion... Je suis absolument incompétent en matière d’art, moderne et contemporain en particulier. Je me suis intéressé à Klein en entendant parler de l’ex-voto qu’il réalisa en l’honneur de Sainte-Rita dont il honorait le culte, propriété actuelle du Monastère de Cascia, prêté à Beaubourg pour l’exposition. Certains de ses textes, leur poésie et leur spiritualité, ont continué d’aimanter mon intuition. Il disait que les couleurs sont des êtres vivants, dotés en cela d’une réelle présence. Et le sentiment éprouvé au contact des reproductions, et maintenant devant les monochromes, atteste de cela en effet. L’idée primitive était de coucher sur le monochrome bleu rien moins que la matière céleste, dont Klein affirmait avoir visité et signé l’envers au cours d’un rêve éveillé… Celui-ci lui appartenait déjà puisqu’ils s’étaient partagés l’univers avec deux amis : à lui donc le bleu du ciel, à l’un les possessions terrestres, à l’autre les mots… Parti aux confins pour s’initier aux secrets de la spiritualité orientale, notamment par la pratique des Arts Martiaux (il sera le premier français à devenir quatrième Dan de Judo), revient en Europe, en Irlande notamment où il veut apprendre à chevaucher, il atterrit ensuite chez un oncle à Londres, droguiste, chez qui il commence à s’intéresser au matériau de la couleur, aux mystères des bleus de Chartres et à l’Alchimie… De retour en France, il cherche puis trouve une méthode permettant de fixer le bleu Klein qu’il fait breveter. L’utilisation d’une seule couleur lui permet, dit-il, de résoudre le conflit entre le sentiment de l’espace illimité et celui de proximité. Il tente aussi de sculpter les éléments, l'eau, l’air et le feu, parfois même les uns par les autres. Il fustige l’Occident au rationalisme hypertrophié. L’Art véritable est pour lui celui qui a saisi cet " Indéfinissable " dont parle Delacroix. Le choix du bleu est déterminé par son potentiel à exprimer l’ " Indéfinissable " : " Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension, tandis que les autres couleurs elles en ont... Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes... tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible. "
Tout ce sublime qui s’accumule en théorie est à mes yeux contrebalancé d’abord par ce qui sépare l’ambition et la puissance effective des œuvres. Certes il y a une réelle magie du Bleu, tout à fait opérative. Mais au-delà, au regard de l’immensité du projet de capture de l’" Indéfinissable ", la plupart des œuvres semblent dérisoires. C’est peut-être ce que Klein a voulu exprimer lorsqu’il disait que ses œuvres étaient les " cendres de [son] art "… Le Bleu Klein International irradie cependant un incontestable mystère. Mais n’est-ce pas au seul pouvoir de la couleur qu’en revient mérite? De la même manière, ses pyrotechnies impressionnent surtout par la beauté (sur)naturelle du feu… Autre chose encore vient à me chiffonner : je sens, notamment à l’écoute de ses conférences sonores, une confusion perpétuelle de l’Art et le vie, l’illusion que l’un puisse transformer l’autre de manière permanente. L’Art doit rendre son intensité à la vie, celle qui caractérisait l’Eden, avant la Chute. C'est entendu, la poursuite de la Beauté est ce qu’il y a de plus haut ici-bas, mais elle ne peut excèder les limites de l’œuvre – cela n’empêchant pas qu'elle continue à nous ouvrager de manière souterraine, mais de manière exclusivement intérieure. La vie est le matériau, et l’Art lui rend sa boue transformée en or, mais l’on voit bien comment une certaine idéologie peut utiliser ce postulat et le dénaturer, en prétendant par exemple faire de l'art l'outil d'une révolution sociale, qui a vite fait, entre autres dérives, de proclamer artiste tout un chacun... J’y pressens surtout une sorte de prométhéïsme qui, me rétorquera-t-on, est sans doute le propre de toute création authentique, mais peut-être d’autant plus dérangeant ici que l'oeuvre tend à la spiritualité et donc, qu'on le veuille ou non, à une forme ou une autre de mortification de l'ego, d'allégeance à un ordre supérieur.... On est toujours sur le fil séparant le ridicule, voire l’escroquerie, du génie, de l’illumination. Par ailleurs, la nécessité du discours à l’intelligence de l’œuvre, caractéristique de l’art depuis les pissotières de Duchamp si j’ai bien tout compris, est particulièrement paradoxal chez quelqu’un qui critique la pensée discursive occidentale. D'autant plus que ce discours n'est pas avare en pirouettes linguistiques, dont la prestidigitation pourrait vouloir se substituer à un une vision rigoureusement articulée... Comme la célèbre sentence : "Je suis le peintre de l'espace. Je ne suis pas un peintre abstrait, mais au contraire figuratif, et réaliste. Soyons honnête, pour peindre l'espace, je me dois de me rendre sur place, dans cet espace même"... Ou bien ce propos, plus anecdotique, qui assimile toute homme d'affaires à un alchimiste, Midas capable de tout transmuer en or... Il y a ainsi, à me déranger encore dans l’arsenal argumentaire, cette opposition entre la ligne et la couleur pour justifier la monochromie. A partir de deux couleurs, la ligne naît nécessairement en effet, et nul doute alors le pigment perde de son intensité mystérieuse, de sa puissance de rayonnement… De là à proclamer une guerre (sic) entre la ligne et la couleur, n’est-ce pas grossièrement binaire ? A travers les grandes baies fumées, le ciel de Paris s’embrasera tout à l’heure avec munificence, et les œuvres qui projetaient de capturer l’essence de la beauté du monde souffriront terriblement de cette comparaison à contre-crépuscule (qui n’est pas raison en l’occurrence, j’entends bien, mais tout de même). Les anthropométries – empreintes sur la toile de corps enduits de peinture – ne seront pas pour démentir cette impression... Loin de là… Toutefois, le projet de donner à sentir l’immatériel, "la saisie de l'infini" comme ont pu le dire certains critiques musicaux à propos de Coltrane, reste fascinant… mais contient aussi assurément le germe même de son propre échec, voué à essuyer la sempiternelle répétition du châtiment qu’elle essaie de combattre au moyen de ses seules forces… Et de cela, le fameux cliché du saut dans le vide ne témoigne-t-il pas, tant c'est la chute qui doit s'ensuivre, davantage que l'avorton de décollage, qui domine l'impression qu'elle produit? Il a du exister une tension entre le catholique fervent mais secret que fut Klein et le Prométhée en sursis, l'Icare... Les grands brûlés au feu qu'ils ont échoué à voler, n'en dérobant au mieux que quelques étincelles qui éclairent encore nos nuits , des siècles plus tard, le sublime et le dérisoire, tout cela résonne à la manière de clichés... Mais si le génie consiste à inventer un lieu commun, l'esprit d'enfance doit permettre de conserver ou retrouver ce diapason perdu, corrompu par le temps? La question serait : un regard suffisamment pur peut-il être prométhéen sans être hérétique ? Tout est pur aux yeux des purs, comme le rappelait la petite Thérèse tout à l'heure sur les murs de Notre-Dame-des-Victoires.
On date l’entrée d’Yves Klein dans la vie culturelle non pas d’une œuvre picturale mais de la création de la Symphonie Monotone, une seule note, un Ré s’étirant sur plusieurs minutes pour laisser place à un presque aussi long silence… Une voix nous annonce que l’œuvre en question va être recréée à quelques pas d’ici, dans quelques minutes, à l’église Saint-Merri… J’ai encore le temps de découvrir le fameux ex-voto à Sainte-Rita… Il est minuscule ! ! ! Je l’imaginais mesurer un mètre sur deux… A peine trente centimètres sur dix en réalité ! Il n'en est pas moins magnifique et c’est une grande émotion que de le voir. Je le prends clandestinement en photographie. Ainsi qu’un Bleu… Pour finir, je m’attarde devant les images vidéos de son mariage avec Rotraut (la rose de feu), habillé selon le rite des Chevaliers de Saint-Sébastien (un ordre d'archers), vêtu d'une cape frappée sur chaque épaule de la croix de Malte (que l’on retrouve sur le faire-part).
Vue sur Paris nocturne depuis le tube le plus haut du centre Georges Pompidou, d’une beauté à se jeter dans le vide. La descente de l’escalier mécanique me trouve partagé quant à Klein. Une partie de moi-même descend - le contact des oeuvres ne m'a pas subjugué, l'autre monte - ses écrits et son entreprise continuent de me pétrir le cortex... Au demeurant, je suis persuadé qu'il était totalement sincère, son regard habité suffit à le démontrer. A mesure que l'escalator me ramène toujours plus près du sol, j'entends ça et ça qui me remontent des entrailles... En attendant le début de la symphonie monotone, je glisse au sous-sol de la librairie Mona Lisait, un haut lieu parisien du livre soldé, à quelques mètres de l’église Saint-Merri et j’y trouve comme de coutume, plusieurs indéniables trésors : Immédiatement de Dominique de Roux, réédition dans la collection de poche Mobiles chez l’Âge d’homme, datant de 1980 (celle que je possède), non expurgée semble-t-il des passages qui furent censurés (pages découpées, si je me souviens bien), un recueil de poèmes Désordre continu d’Alain Jouffroy aux mythiques Editions du Soleil Noir, 7,50 €, les œuvres complètes d’Ortega y Gasset en deux tomes, 10 € chacun, ou encore " Qui êtes vous, André Breton ?" Editions La Manufacture, et bien d’autres choses dont l’"Index Canseliet" par Jean Laplace, mais ne prend rien, de crainte d'aggraver mon état peccamineux...
L’orchestre et le chœur sont installés. Dans le public des gens venus de l’exposition, et quelques touristes, notamment dans la partie reculée de la nef où je me suis moi-même réfugié, qui partiront pour la plupart sous l’effet de la monotonie… Il est vrai que la présentation du chef d’orchestre est rendue inaudible par l’acharnement du sacristain à fermer la grand porte de l’église, rétive à l’Art moderne semble-t-il… Ce lieu n'en est pourtant pas à sa première diablerie (on trouve un Baphomet sur le tympan de son porche)... L’audition de l’œuvre est parfois difficilement supportable. Non pas tant en raison de l'ennui apparent qui en sourd que d’une sorte de stridence qui finit par naître de la tenue prolongée d’une même note. Il y a quelque d’oppressant. La pensée établit toutefois certains rapprochements avec la monochromie. Ainsi il n’y plus ici de ligne mélodique comme le trait est aboli dans les monochromes picturaux. Et cette absence de construction laisse en effet le champ totalement libre à la couleur musicale qui semble vibrer de manière obstinée, à la manière d’une onde concentrique, indéfiniment renouvelée. C’est une manière de pénétrer le mystère du son, qui comme la couleur, est œuvre divine. Or la concentration sur ces phénomènes à l’état pur permet sans doute une méditation qui nous rapproche de la Source. Mais n’est-on pas davantage dans le son que dans la musique, de la même manière qu’on était tout à l’heure plus dans la couleur que dans la peinture ? Le massif de silence qui suit l’interruption, hormis le fait évident que ce silence n’est pas le même que celui qui suivra sa propre interruption, puisqu’il est habité par le Ré qui l’a précédé (un jeu de mot pour les petits malins jamais dupes de Libération : " L’Île du Ré ", ce sera toujours plus drôle que ça... ), recèle un sens qui m’échappe un peu. J’imagine qu'il est question de sculpture du temps. Mais comme pour tout le reste de l’œuvre, j’ai l’impression que pour expérimenter cette œuvre il faut nécessairement passer par un discours sophistiqué. Et alors que l’âme est très souvent convoquée dans les déclarations d’Yves le Monochrome, c’est plutôt l’intellect qui vibre… Et aussi brillant cela soit-il, la psyché reste affamée, déçue… La grande porte de Saint-Merri refuse de nous laisser aller… Un monsieur plein d’humour rit en disant que cela est peut-être une " formule ", une "proposition" (au sens où l'Art contemporain entend ces termes) …
Le sort qui ne cesse de jouer d’ironie, me met aux prises avec le Temps que je viens de voir malmener. Je suis en retard, et je dois accélérer le pas pour expier cette collaboration à une cette tentative d’annuler le temps, jaloux apanage divin. Mon corps est lancé à travers la rue Saint-Martin, le Pont-au-change, zigzague dans le marché aux fleurs, s’engouffre, maraud, dans la gueule de la Cité, sous le regard pointu des architectures judiciaro-policières… La Sainte-Chapelle et ses polychromies me protègent ! J’attrape le dernier train au prix d'une course dans les boyaux de la gare Montparnasse… De retour dans mon refuge, je trouve au bas du texte que j’écrivis sur Olivier Larronde un message de la Fondation Giacometti qui enquête sur les archives du poète ami du sculpteur, introuvables, si tant est qu’elles aient jamais existé, et me demande si j'ai connu l'auteur des Barricades mystérieuses… Décidément, la fiction et le réel ne cessent de se contaminer mutuellement…
23:30 Publié dans OrnithOrynque Hors-les-Murs | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note
21 septembre 2005
In-Nabe-ituel
FEUILLET NABOCRYPHE
7 janvier 1988
« De retour de chez les Paudras, nous faisons escale à Orléans, un an jour pour jour après mon premier pèlerinage Péguyste à Chartres. Après la semaine agitée que nous venons de passer, c’est comme un break dans un solo de batterie Max Roach : un silence brusque habité du déluge de notes qui l’a précédé - fûts rougis par les baguettes magiques en fusion - et déjà ce vacarme de silence, ce trop-plein atone, se mue-t-il en tremplin pour le final, nuage de vide supersonique bientôt brisé par la trompette archangélique de Brownie, le cavalier nègre de l’Apocalypse (demain je suis invité chez Pivot pour présenter « Rideau »…).
Ne nous accompagne plus comme à Chartres l’orchestre tonitruand que forme Jean-Edern à lui seul, lourde voix de contrebasse éraillée, cuivres cabossés comme sa caboche, et grosse caisse cardiaque pas très claire aux ventricules syncopés…Pas de Big-Band à la Old-Orléans !!! L’Absolut Celte, prébende mou à Paris, où il doit rencontrer un nébuleux magnat libanais, toqué de littérature, qu’il compte bien détrousser pour remettre sur pattes son canard boiteux…
Chartres fut la patrie mystique de Péguy, et bien que prédestinée, il a du aller la quérir. Son parcours décrit une ascension depuis la librairie des « Cahiers », par les faubourgs parisiens, à travers la désolation dorée et sinaïque de la campagne beauceronne, où ND de Chartres sort sa flèche au loin, la remise encore un instant dans le carquois des vallons, avant de bander son arc-en-ciel pour de bon et de transverbérer Charly par le cœur. Quand la Providence a décoché son trait de feu, il n’a plus le choix et ne peut que se l’incorporer. Péguy peut ainsi s’en aller se dilater dans la note bleue des vitraux de la cathédrale. Il revient à Paris hanté par la litanie des longs soli Blues du « Porche du mystère de la deuxième vertu », beaux et puissants comme des versets coraniques. Comme la petite fille Espérance ne tient debout et ne marche que soutenue d’un côté par la Foi et de l’autre par la Charité, il repart avec la Poésie dans une main et la Conversion dans l’autre.
Orléans-la-vioque est la ville de l’enfance, elle a été divinement élue pour accueillir le puceau d’Orléans. Son quartier est celui de la rue de Bourgogne. Voici la première station du Hadj : au centre d’une place qui porte son nom, un buste en bronze au front de génie percé par la balle qui l’atteignit dès les premiers jours de la bataill



