07 avril 2008

Carmagnole Macabre

 

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Isidore longeait maintenant l’église de Saint-Germain-des-Prés à la hauteur de cet angle de ruines attenant au vide, laissé par la destruction de l’ancienne prison de l’Abbaye que signalent aujourd’hui encore quelques moellons disloqués. La mousse sur la pierre y semble comme enflée, ombrée par le sang qui ruissela abondamment lors des massacres de septembre 1792. En pratiquant mentalement une coupe longitudinale, l’on peut constater qu’il correspond à l’autel. Comme sur le pavé de la Place de la Concorde, la coagulation n’est jamais parvenue à son terme, et le guetteur des Siècles, embusqué sous les arcades de la rue de Rivoli, dont le regard acerbe luit dérobé derrière les grilles du Jardin des tuileries, dont le rire tonne sous cape, sait de quoi retournent ces chutes inopinées de corps grotesques qui s’observent parfois sur le pavé glissant de l’esplanade plantée d’un dard pharaonique… Il voit quels gisants soudainement ressuscitent de leur sommeil de pierre, et par quels fils invisibles sont agitées les marionnettes amnésiques… Un sarcasme à particule… Un hoquet à jabot… La raillerie bruyante d’une guillotine dont le grincement fuit amplifié le long des décennies écoulées, sans discontinuer, écho croissant brisé en de monstrueux tessons de rire…

Ce parcours, qui à grandes enjambées ramenait Isidore de la rue de Rennes au boulevard Saint-Germain, pour le rapprocher de la rue Visconti où il logeait, selon des formules aléatoires empruntant autant au caprice des vents qu’à l’inclinaison d’un arbre, à la courbure des bâtiments anamorphosés par les flaques qu’à la voussure de l’espace-temps, lui était quotidien. Et si pendant un temps, certains détails lui étaient apparus plus nettement, découpés dans la clarté hivernale mêlée de bourrasque ensoleillée – plusieurs continuaient toutefois de jaillir à sa vue, anticipés quelques mètres avant que d’apparaître, comme ce dragon forgé au surplomb de l’aile droite d’un square au nom de diplomate uruguayen -, la plus grande partie du paysage s’avérait érodée par l’habitude, stagnant à demi effacée dans l’arrière-plan trouble, tapi dans la possible résurgence, au hasard objectif d’une sollicitation incidente, d’une oscillation ardente… La familiarité a de ces conséquences cinétiques, elle égalise le pas, bien qu’une absolue indifférence aux contingences autorise également une meilleure réactivité aux soubresauts internes. Aussi Isidore fut-il surpris de voir son pas ralentir en dépit de son vouloir… Lorsqu’il se réveillerait quelques instants plus tard, sonné par l’événement qui venait de l’assaillir, il tiendrait ce soudain ralentissement pour une prescience, l’éblouissement circulaire d’un phare posté dans le lointain de son paysage intérieur... Au moment même où sa fugue était ainsi, non seulement freinée, mais encore déviée vers la grille qu’il frôlait alors, une scène de grande barabarie vint en effet brusquement envahir et affoler son champ de vision… Depuis le porche latéral, des hommes et des femmes hurlant d’effroi, étaient jetés dans la cour de l’église au milieu de laquelle se dressait un monticule formé par l’empilement de leurs vêtements ; les corps nus, écorchés, sanguinolents, ricochaient de sabres en baïonnettes, sur les lames effilées que pointaient des gardes en uniformes dépareillés, décrivant le cercle qui les gardait captifs, voués à l’immolation… L’hallucination était muette – contrairement à celles qui allaient se succéder, au cours d’une journée placée sous le signe de la vision -, et l’expression d’horreur sur les visages n’en gagnait que plus de précision et de volume… Là commença une phase une phase d’altération violente du réel, Paris devenant un carrousel maléfique, un kaléidoscope d’effroi… Ces êtres à prendre subitement corps, ces cris à venir tout à coup surimprimer le fonds sonore de la ville, ces teintes nouvelles et infernales à graver la capitale à l’acide nitrique d’un Méryon, étaient-ils prélevés sur une réalité non moins cachée que vivace, ou bien n’étaient-ils que le fruit d’une illusion, imputable au détraquement personnel d’Isidore, ou encore à la malice démoniaque d’une entité agissante ?

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La statue de Danton se rapprochait maintenant, aux abords de l’Odéon, cahotant dans le demi horizon, le visage déformé et beuglant du tribun – le sculpteur officiel avait tenté de muer en sainte fureur laïque la bestialité de son faciès en éructation – exerçait sur lui une telle fascination hypnotique que, de la fixité de son regard découlait l’impression vive que la silhouette de pierre se déplaçait à sa rencontre… L’index que celle-ci pointait indéniablement à son intention était lourde de griefs…

L’entrée sur sa gauche du passage Cour du commerce Saint-André - là même où Danton avait logé dans un appartement de sept pièces - crevait le bâtiment à sa base comme une incartade dans le temps. Isidore s’enfonça dans la venelle pavée. A travers la porte battante du Procope, une cacophonie provenait des salles, il entra et aperçut des citoyens dispersés par groupe de deux ou trois, les uns entonnant de joyeuses ritournelles révolutionnaires à l’attention des autres, compagnons de tablée qui, décapités, ne pouvaient de ce fait ni arborer le bonnet phrygien, ni apporter la réplique… Le crescendo ne connaissait point de station et devenait assourdissant. Il lui sembla distinguer un groupe moins braillard que les autres, en conciliabule au fond de l’estaminet. " Quelques meneurs ", pensa-t-il, " des théoriciens, des comploteurs… ". Il détourna rapidement le regard de peur d’éveiller l’attention et alors que la tavernier s’apprêtait à prendre commande, il fit volte-face et franchit le seuil de l’établissement en sens inverse. Le Passage avait recouvré ses oripeaux modernes, une motocyclette de faible cylindrée coupa la trajectoire d’Isidore, manquant de le chambouler : il était bien rendu à 1989…

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Il se sentit gagné par le besoin de fréquenter un rivage, d’être dégrisé par la quiétude des bords de Seine. La rue Mazarine lui permit de toucher prestement le Pont-Neuf. Là il s’attendait à tout, voir les eaux sequanaises s’empourprer du sang des victimes de la Terreur, pleuvoir des salamandres, s’écrouler tous les ponts de Paris sous le châtiment d’un domino providentiel… Il n’en fut rien. Seuls à cet instant les drapeaux oranges de la Samaritaine, vide et borgne comme un vaisseau échoué, paraissaient des flammes ondulant au vent, dardant l’ardeur de leur brasier, fantasmagorie dont il était aisé de se déprendre… Descendant le cours du fleuve par la rive droite qu’il venait d’atteindre, légèrement pacifié, il se faufila entre les piliers de facture classique qui ceignent l’entrée de la Cour carrée du Louvre et téléportent le passant en un oasis de paix, sauf du tumulte parisien pour quelques précieux instants. Une mélodie résonnait au loin, sous la voûte opposée qui faisait coulisser les badauds de toutes origines vers la pyramide de verre. Les accents sylvestres, tendrement dionysiaques, de la flûte de Pan, s’entremêlaient aux sinuosités graves et enjouées d’un violoncelle… Isidore pensa aborder là le quai de sérénité, cette sorte d’endroits qui par sortilège, s’étant attirée les bonnes grâces du hasard, combinant l’élection d’un lieu et l’aléa d’un moment, restaurent l’âme vagabonde. Son étonnement fut d’autant plus vif et douloureux, lorsque, assis sur la margelle d’une colonne, il vit, amassée autour de lui, une foule de parisiens visiblement accoutrés à la mode de l’Ancien régime finissant… Avant de s’engouffrer dans la cour suivante qui n’était pas encore devenue musée, il se retourna, distingua quelques riches toilettes… Il crut aussi discerner dans la pénombre où officiait le flûtiste, les traits de l’antique divinité, jouant elle-même de l’instrument dont la mythologie lui attribue la paternité…

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Une jeune étrangère, japonaise selon toute vraisemblance, s’adressait à lui comme à travers une paroi translucide et déformante… Elle était entourée de plusieurs touristes nippons, tenant colloque dans leur langue, dont Isidore ne connaissait pas le moindre rudiment. Il se découvrit assis sur l’asphalte, adossé au pied d’une des arcades de le rue de Rivoli… " Hé bien mon vieux, on peut dire que vous ne l’avez pas loupée ! "… La voix, celle d’un garçon de café, lui décrit comment, après une course somnambulique, son corps était venu percuté avec fracas l’un des piliers qui soutiennent cette partie des arcades regardant le Jardin des Tuileries… Bafouillant un remerciement, il ne s’attarda pas, refusant poliment le dé de Fine que lui proposait l’homme de l’art et pressa le pas… Dans les allées du Jardin qu’il arpentait maintenant, aux aguets de quelque révolution nouvelle de son environnement, son attention fut attirée par un réseau de bruits métalliques, entrecoupés de rires entendus et de réflexions à voix haute… Il passa la tête entre les deux haies du bosquet d’où émanait l’étrange soliloque… Un automate joueur d’échecs y livrait bataille contre lui-même… Son visage de bois, surmonté d’une perruque grand siècle, au sourire et au regard figés, ne détecta pas tout de suite sa présence… Pétrifié, Isidore observait les pièces se déplacer sur l’échiquier tandis que le pantin, mu par ses mécanismes, continuait de s’esclaffer en commentant la partie… Il tourna brusquement son buste taillé dans l’ébène, fixant ses prunelles de faïence sur le spectateur inattendu… " Mais asseyez-vous donc cher ami ! Enfin un adversaire ! Me ferez-vous le plaisir d’accepter mon invitation ! ". Isidore s’attabla avec une angoisse que redoubla la remise à zéro bruyante de l’échiquier. Lui-même n’avait jamais excellé en la matière, mais avait tout de même acquis quelques notions en compagnie de son ami serbe, Dragan, avec lequel il accélérait parfois le temps sur les banquettes des tavernes de la Montagne Sainte-Geneviève… La machine inaugura les hostilités, il n’en pouvait aller autrement, les blancs étant rivés à son abdomen, et le dispositif, si ingénieux fût-il, ne semblant pas permettre une interversion des couleurs… Les bibelots glissaient sur la surface vernie… L’automate continuait à ne s’adresser qu’à lui-même, se comportant avec Isidore comme s’il avait été semblablement dépourvu de singularité, sans plus de nerfs qu’une horloge… D’une certaine manière, ce constat le rassura… Jusqu’à ce que les pièces se révélassent sculptées de nouveaux traits… Il reconnut d’abord dans le Roi noir la figure de l’un des fomentateurs de sédition aperçus dans l’arrière-salle du Procope… Sa Reine, toute d’albâtre, saignait du cou… Les pions ennemis ricanaient odieusement… L’allure de son Fou, lorsqu’il empruntait les diagonales, dégingandé et insensiblement penché en avant comme cornaqué par la nouveauté du dehors, ne pouvait que lui rappeler sa propre démarche, élastique et avide, telle qu’il l’apercevait dans les vitrines, un peu honteux de son empressement naïf… Les Tours blanches, les siennes, avaient pris la forme de celles de la Bastille ; celle de droite s’émietta lorsqu’il voulut s’en saisir pour aller menacer la Reine de charbon, aux atours de catin babylonienne… L’événement le ramena dans la société de l’automate … Pris de tremblements, celui-ci délirait, réclamait de l’eau-de-vie… Isidore prit congé sous ses quolibets hystériques. Alors qu’il rejoignait l’allée centrale, laissant l’arc de triomphe du carrousel à sa gauche, s'alignant sur l’axe qui trace une perspective depuis le Louvre jusqu’aux reflets crépusculaires de l’Arche de la Défense, il reconnut, sur un piédestal, la traînée royale aperçue sur l’échiquier. Sa transposition statuaire exacerbait sa laideur, ses dents pourries empestaient la vue de qui les regardaient… Un regard dément trouait deux fois son visage ridé comme un céleri… Son vêtement était en lambeaux… Afin de conjurer la vision, et alors que la citoyenne effroyable entamait une carmagnole macabre, Isidore fixa la Grande Roue qui scintillait à l’Ouest. Mais bientôt celle-ci ne fut plus surmontée d’aucune pointe d’Obélisque et, sous l’effet de sa propre rotation incandescente, s’effaça, découvrant une cavité obscure tapissant le fond du champ de vision d’Isidore… Une clameur en provenait, des cris assassins… Au ciel se formait un maelström dont la spirale noire semblait continuer en l’inversant l’office de la Grande Roue, isolant bientôt un œil en son centre, qui plantait son iris dans ceux d’Isidore… La lame d’une guillotine venait de frapper lourdement le billot…

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05 décembre 2005

Le Train des Sables

Parfois le train connaissait de longues périodes rectilignes ; alors il fendait l’immensité nue du désert comme l’étrave d’un navire ouvre un sillon à la surface de l’océan, où certes le grain ne peut mûrir, mais où le rêve trouve un humus propice à sa floraison, comme en témoignent les mille moires scintillant du plein midi, signaux des songes marins enfouis remontant quelques instants à la surface pour venir rappeler la vie des profondeurs à ceux qui logent par-delà. Semblablement, de part et d’autre de la voie ferrée qui séparait la steppe de sable en deux moitiés à la gémellité illusoire, la silice reflétait par myriades, à perte de vue, de minuscules brisures de lumière qui, éclats de faïences d’un palimpseste éphémère, se faisaient l’écho d’une dimension aveugle. Comme l’eau dont il est en partie composé, le sable n’est point fertile. Non moins toutefois que les mers ne recèle-t’il une faune de souvenirs contrebandiers, à qui il offre une gangue protectrice, comme l’ambre aux insectes. Ainsi d’autres fois, en vertu d’un effet de diffraction onirique et sans que jamais ces accidents ne soient ressentis avec brutalité, le fer se recourbe, les wagons se penchent très légèrement, et l’on se persuade de voir planer au-dessus des sables le spectre de vies consumées par l’obsession de l’horizon.

Ce dernier est au soir si dégagé que c’est sans obstacle aucun que l’on voit la nuit se lever et s’étendre comme une tâche d’encre. Nous roulons vers l’Est et l’empire nocturne s’ouvre à la manière d’une gueule considérable, semblant nous avaler lorsqu’est dépassé le point d’équilibre d’avec la clarté diurne, et que nous basculons dans le noir étoilée. Je n’apprendrai rien à ceux qui ont navigué sur l’étendue désertique en leur disant que la luminosité nocturne y phosphore d’une intensité secrète, prompte à percer les consciences dépolies et à fracturer les miroirs déformants où viennent mentir les enveloppes terrestres. Le lancinant fracas des roues métalliques sur les rails refroidies rend lui-même une musique plus limpide dont l’écho se poursuit dans la nuit avec une fluidité remarquable…

Je serais tout à fait incapable de dire depuis combien de temps nous roulons, deux semaines, trois mois, un an ? Le cycle des levers et des couchers a d’abord amolli le temps pour ensuite l’annuler complètement ; enfin les heures ont acquis un goût d’infini. Mais cette transmutation s’est opérée comme de l’intérieur, c’est comme si l’éternité avait implosé l’instant. C’est une sensation fort étrange dont je doute que l’on guérisse, même à retrouver une expérience quotidienne, quantifiable du temps. Il est possible que celui-ci ait ainsi été rendu à son essence réelle, qui est peut-être précisément de n’en pas avoir, d’être le néant…Toutefois, il est important de le noter, cette annihilation du temps n’ampute pas du souci et de la certitude du lendemain, qui pour les passagers de ce train coïncident avec le bout du voyage…Ainsi mon esprit a beau avoir perdu l’usage des minutes, il ne peut pour autant cesser de s’interroger sur la durée qui nous sépare de l’arrivée au terme …

Les premiers jours, je n’étais pas seul dans mon wagon. Il y avait au fond derrière moi un vieil homme sans bagages que je dois bien avouer ne pas avoir vu disparaître. Il avait attiré mon attention par le port noble de son chef et la profondeur de son regard, ses pupilles apparaissant comme deux vortex dans le petit miroir tiré de mon nécessaire de voyage…J’ai eu l’intuition, depuis son brusque effacement, que sa perception du temps devait, dès notre départ, déjà être affranchie de toute mesure, et que sa vareuse cachait probablement un corps déjà subtil, tissé d’astres et de comètes. Il n’est pas impossible, me disais-je, que cet homme ait été employé par l’étrange compagnie ferroviaire qui nous convoie. Pour autant que je m’en rappelle, le comptoir où je réservai mon billet était une sorte d’hacienda désaffectée dont la terrasse donnait sur tout l’arc de la baie, dans ce village équatorial où le désert se jette directement dans l’eau sans transition de végétation aucune, même de la plus sèche espèce…Je n’avais deviné que subrepticement le regard du commis à la vente des titres de transports, mais il me semble avoir été frappé par un éclair d’inconnu dans ses yeux, quelque chose comme une rupture de niveau, un renversement de cap, une inversion de pôles…Je devais partir le plus rapidement possible et je pris donc une place pour le départ le plus imminent.

Tous n’ont pas gardé la mémoire dans le wagon que j’occupe, et les parents des deux jeunes adolescents que j’aperçois de biais à l’autre bout de l’habitacle, une belle fille brune à la chevelure ondulante comme une algue, et son frère apparemment trépané si l’on en juge par l’expression d’abrutissement qui caractérise sa physionomie marmoréenne, ont été incapables de répondre à la moindre question concernant les raisons de leur voyage. Toujours très affables, ils ne savent plus que me rétorquer de larges sourires niais et des considérations météorologiques tout à fait incongrues…Evidemment, je n’insiste pas et lorsque je passe devant leurs sièges qu’ils ne quittent plus, pas plus d’ailleurs qu’un silence attestant une telle amnésie qu’elle ne peut aller sans une perte de la faculté du langage, je leur adresse un aussi cordial que rapide salut de mon Panama…Leur mutisme absolu semble tendre vers une prochaine et complète immobilité, puis une totale absence au monde extérieur. Je n’exclue pas de les voir se dématérialiser un matin, lorsque le soleil vient incendier les jointures de cuivre du mobilier en bois de ce train de facture ancienne…Leur peau comme la mienne s’est peu à peu brunie, a été poncée progressivement par les sables qui lui confèrent un toucher plus rugueux.

Ce monstre de ferraille aux vertèbres disloquées qui nous achemine présente un extérieur altier, sa carcasse de vermeil rutile aux rayons du soleil. J’ai du me résoudre, quelque matin, à franchir le sas menant au wagon suivant. J’en ai traversé plusieurs aussi inhabités que le paysage que parcourons…Deux, dix ou vingt, je ne sais plus…Puis, en laissant se refermer dans mon dos le battant de bois exotique d’un énième compartiment vide, je parvins au seuil de ce que, n’était la cadence régulière des roues sur le fer du chemin, balafrée de crissements intermittents, on eût peine à reconnaître pour un wagon…Le lieu tenait de la serre tropicale. De multiples essences barraient le chemin de leur larges feuilles grasses…Je les écartai pour continuer mon chemin, utilisant mon bras comme une machette. Des cris d’oiseaux résonnaient à travers l’espace dont on ne pouvait plus estimer hauteur, largeur, ni profondeur…Tout à coup, ayant dépassé un tronc massif, je butai sur une manière de bar derrière lequel un serveur s’appliquait à faire briller ses verres…Je le saluai avec déférence, il me répondit avec componction. Je commandai une bouteille d’eau minérale. Après quelques instants de lourd silence, j’entrepris de questionner l’employé :

- " Pourriez-vous me rappeler quelle est la destination finale de ce train ? ", lui demandai-je, feignant de descendre avant le terminus et de poser cette question par simple curiosité. Il me fixa et je reconnus dans ses yeux l’affleurement du précipice entr’aperçu chez tous ses collègues…

-  "Apprenez,  Monsieur, qu'il n’y pas d’arrêt avant le terminus. Cette bouteille vous coûtera la somme de indiquée sur cette pancarte. "Je payai et rejoignai précipatamment, confus, la sortie du wagon-bar après m’être frayé une voie parmi les arbres et plantes qui m’en séparaient.

A l'entrée du wagon suivant, je vis un homme qui, à quelques mètres devant moi, scrutait un plan placardé au mur du couloir sur lequel je comptai trouver comme lui quelques éclaircissements sur le trajet que nous emprutions et notamment son terminus. Alors que j'allais aborder cet être qui semblait entretenir avec moi cette communauté d'intêret, il fit une brusquement volte-face, manqua de me renveser et je n'eus que le temps de considérer fugacement l'effroi de son regard, avant de le voir disparaître dans des cris d'angoisse...Je m'approchai à mon tour de la carte : avant de les distinguer avec précision, je fus surpris de constater que contrairement aux allégations du barman, notre ligne comptait plusieurs stations…Quel ne fut pas mon étonnement lorsque que je vis que chacune d’entre elles indiquait un lieu de ma vie! Depuis la maison d’enfance, le pensionnat de sous-préfecture, l’université américaine, jusqu’à cette vallée où j'avais niché la solitude de mes dernières années! Après cette dernière demeure, le tracé s'effaçait insensiblement comme une ligne de main, s'abolissant sans bruit comme un petit chemin de forêt...Sans doutes, l'homme avait-il vu un semblable rappel des étapes de son existence...

Il me sembla tout à coup que le train subissait une accélération. Dehors en effet, à travers le hublot, le paysage défilait maintenant si vite que bientôt les couleurs se fondraient les unes dans les autres et les contours du paysage s’effaceraient au point de résoudre le champ de vision à une gigantesque traînée lumineuse…Une voix se fit entendre, murmurée par les haut-parleurs :

- " Chers voyageurs, nous allons bientôt arrivés, veuillez bien regagner vos places. "

J’étais pour ma part trop loin de la mienne, et j’étais presque arrivé en tête de train, je touchai la locomotive. Devant nous la voie ferrée finissait en effet, noyée dans les sables…Le conducteur dont je vois le dos commence à se contracter en son centre pour voir son corps adopter la forme d’une spirale…La nuit lactée saigne. Le bois et le métal du train commence à se dissoudre dans l’air…Je vois mon bras qui commence à se consteller, mon torse se draper de lune…

Le temps est le voile qui nous sépare de la vision.

21 février 2005

L'Homme qui était en avance d'une d'heure et quart sur son temps

CONTE DRÔLATIQUE

medium_paris1900_12.jpegLe XIXème siècle finissant a laissé la mémoire d'une multitude de personnages inclassables que nos esprits modernes, dépris de tout, inaccessibles au miracle, considéreraient, s'ils s'en souvenaient, comme d'inoffensifs fous baignant dans le halo d'un fantastique 1900 à la Jules Verne - redingote, haut de forme et Nautilus. Et en cela ils rejoindraient tout à fait leurs aînés. Pourtant, si Artémus Hiérophante n'aborda pas la vie par son angle le plus droit, on avait eu tort de le considérer comme un simple farfelu, ainsi que l'avait prouvé la dernière partie de sa vie. Certes son atour général ne plaidait pas l'équilibre horloger, ni son comportement parmi ses dissemblables la régularité suisse. Le premier regard diagnostiquait une prédominance de l'humeur nerveuse, qui portée à son extrêmité, se mue en une agitation frénétique et ne trouve d'apaisement que dans une création permanente. La force de l'inspiration appelait chez lui une expiration urgente et intense. Cette projection violente hors de lui d'un maelström d'idées l'avait mené sur la voie scientifique, car, plus qu'une autre pensait-il, elle lui permettrait, de donner un corps à ses idées. Non pas qu'il ignorait que ce sont les rêves qui conduisent et infléchissent le cours du monde et que toute réalité a préexisté dans un cerveau humain, mais lui désirait féconder immédiatement et visiblement son époque, sans attendre une longue maturation des esprits au terme de laquelle son génie figurerait au sommaire de la connaissance humaine. Pour cela il devait s'employer à matérialiser quelque fantastique machinerie propre à améliorer le terrien séjour de ses congénères avec qui pourtant il entretenait un commerce fort peu nourri. Grand lecteur de Balzac, ses recherches de jeunesse s'orientèrent d'abord vers l'utilisation de l'électricité, grâce à la domestication de laquelle il pensait influer directement sur le psychisme humain. Partant du principe que les mouvements de l'intelligence s'expliquaient physiologiquement par le réseau de connexions établi grâce au fluide électrogène, il escomptait sérieusement redonner le sens commun aux demeurés en leur administrant de copieuses piquées énergétiques sous le cuir chevelu, à l'aide d'électrodes dont les fils de métaux conducteurs s'échappaient d'une bassine d'eau à la manière de deux anguilles rebelles. Lorsqu'Artémus ne pouvait compter sur certain camarade de classe devenu interne des hôpitaux de Paris pour le ravitailler en cobayes plus ou moins consentants, il ramassait quelque mendiant, tout heureux, quoique méfiant au prime abord, de trouver un couvert qui offrait l'opportunité de contribuer à la Parousie du Progrès. Sous l'effet des digestifs, certains avaient la digestion parfois un peu trop spéculative au goût de notre homme de science, qui décourageait alors par un silence inexpugnable toute velléité de discussion à l'endroit de ses recherches.
Il fallut se rendre à l'évidence, ses patients ne refranchissaient pas le seuil de sa porte avec un quelconque surplus de matière blanche. Tout au plus étaient-ils un peu plus excités qu'en arrivant, mais on ne pouvait discerner avec précision la part des boissons anisées. Artémus accorda un sursis à son intuition en essayant de mettre à jour, toujours par la manipulation éléctrique, un lecteur de pensées. S'inspirant d'un ouvrage achetée aux Puces des Batignolles sur l'Atlantide, il eut l'idée de relier un réseau électrique à une boule de cristal, idemement chinée. Après toute une après-midi de réglages compliqués, il subit le choc violent d'une apparition soudaine dans la boule, qui le projeta précipitamment en arrière. Il buta sur quelqu'un : c'était sa concierge qui venait lui réclamer sa mensualité, et dont le reflet sur l'écran sphérique l'avait abusé...Cet épilogue grotesque sonna le glas de sa période électrique.
Entrecoupés par des phases d'oisiveté dépressive consécutives à leurs échecs programmés, plusieurs expériences, à défaut de révolutionner les sciences physiques, vinrent sauver de l'ennui quelques mois de son existence. L'idée venait souvent à lui à la lecture des gazettes. Ce 21 décembre 1886 , ce ne fut pas un filet de chien écrasé par une calèche qui fut germe d'expiration. Dans le feuilleton du jour, un imaginatif spéculait sur la possibilité de voyager dans le temps. Il n'écartait pas l'hypothèse de visiter à la prochaine exposition universelle un pavillon consacré aux continents disparus, dont les secrets auraient été dévoilés grâce à ce nouveau type d'excursion. Le Temps lui même serait bientôt pris de vitesse. L'idée selon laquelle une accélération significative dans l'espace conduit à remonter le cours du temps n'était pas encore enseignée à cette époque où certaines de nos petites têtes étaient encore blondes. La certitude, pourtant déjà ancienne, que la lumière des étoiles était celle d'un soleil mort au moment de sa captation par l'oeil terrestre, commençait seulement à irriguer le cervelet du plus grand nombre. L'auteur de l'article évoquait l'existence cachée d'un fantastique apppareil, nommé
Chronoviseur par son inventeur, un prélat, permettant de saisir la mémoire de l'univers éternellement présente dans une dimension invisible de notre espace-temps, cette banque de données absolument exhaustive que les vedantins appellent le document akhashique...
Artémus fut lestement frappé de ces diverses supputations.

medium_monet64.jpegLe 22 décembre fut un samedi, il devait rejoindre sa Tante dans la maison familiale à Triel-sur-Seine. A 8h32 il monterait dans le rapide Saint-Lazare/Dreux le laissant une heure plus tard à Poissy, d'où trois solides quarts d'heure de marche le sépareraient encore de la demeure des Hiérophante, acquise pendant les Cent-Jours au lendemain du retour de Napoléon, et conservée ensuite à la faveur d'on ne savait plus très bien quel acte perdu. La bête humaine passa plusieurs boucles de Seine avant de s'approcher de Maisons-Lafitte. Les synapses d'Artémus, encore confondus par tant d'exotisme spatio-temporel, distillaient une cogitation copieuse. Tout à coup, il lui sembla que le mouvement du cheval de feraille amorçait un galop digne d'un pur-sang arabe. La sensation de vitesse était agréable, mais rapidement, la mécanique fut de plus en plus vite : on pouvait parler d'emballement. Le paysage ressemblait à ce qu'aurait pu être un cinéma impressioniste. Des tâches de couleur mordaient les unes sur les autres et filaient vers un inconnu où l'on ne distinguait bientôt plus aucun objet, quittant ainsi tout à fait la période figurative. On était même en pleine abstraction, avec trente ans d'avance, il lui semblait voir d'horribles femmes espagnoles dansant frénétiquement au son de guitares distordues. La sensation de malaise dominait maintenant les ventricules cardiaques d'Artémus. Mais heureusement la machine ralentissai...Quelle ne fut pas son étonnement lorsqu'il écarquilla les yeux sur un paysage tout à fait normand! Accoudé à la vitre baissée du train qui était maintenant arrêté en rase campagne, son oeil était fixé par celui d'une magnifique vache à la belle robe tachetée. Il regarda sa montre, il était 10h47...Voilà exactement une heure et quart qu'il aurait du descendre dans la Cité du Bon Roi Saint-Louis! S'était-il assoupi? Toujours est-il que la locomotive repartait déjà et entrait peu après en gare d'Evreux. Là Artémus attrapa de justesse une voiture qui repartait en direction de Paris. Il se répandait intérieurement en conjectures pour trouver une explication à ce saut d'une grosse heure en avant dans le temps. L'équipage roulait bon train...Tout à coup, mue par une prescience inexplicable, une scène vint frapper les plaques sensibles de son cerveau : à un carrefour, où se trouvait un moulin, le convoi était déversé sur le bas-côté, toutes bagages renversées...Il revient à lui tout aussi rapidement, heureux de constater que tous ses covoituriers étaient en bonne santé. Ceux-ci répondirent poliment au sourire soulagé d'Artémus, sans bien comprendre évidemment la soudaine sollicitude d'un passager qui jusque là n'avait pas quitté une sauvage réserve. L'heure du déjeuner approchait, certains sortaient déjà leurs sandwichs. Une heure plus tard, il devait être 12h30, Artémus fut pris de panique lorsqu'il discerna à quelques coudées, dressé à l'embranchement de deux axes importants, ce moulin aperçu en vision...Il jeta tout son buste hors de l'habitacle et enjoignit le cocher de stopper immédiatement sa marche, et à son refus, se saisit lui-même des rênes avec héroïsme, parvenant à immobiliser les chevaux qui eurent la surprise de voir leur raser l'encolure un troupeau de sangliers subitement débouchés de derrière le moulin...On avait évité l'accident de peu, et ceux qui il y a une heure ne lui souriaient que timidement, fusaient maintenant en témoignages de reconnaissance.

medium_lesmontresmolles.jpegPiquant paradoxe! Lui qui se voulait homme de science, se retrouver affublé d'un don de voyance portant à une heure en avant!
Une heure plus tard, Artémus secouait la poussière de ses chaussures sur le pas de la demeure familiale. Sa Tante qui gardait la masure s'inquiétait de sa marotte scientifique. Le récit du voyage ne fut pas pour la rassurer. Elle ne le crut d'abord pas. Mais lorsque celui-ci prophétisa la visite pour l'heure suivante d'un cousin qu'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, ou encore, la collision de deux péniches sous le pont qui menait de Triel à Médan, elle dut se rendre à l'évidence.
Ce fut bientôt le moment pour Artémus de regagner sa mansarde parisienne. Les mois qui suivirent furent emplis de ces petites révélations. Certes celles-ci lui permirent d'adoucir le quotidien de quelques personnes que, croisées dans une rue ou un parc, il avertissait du danger imminent. Beaucoup le prirent pour un fou et eurent à la regretter. Il aurait voulu gardé ce secret pour lui, mais lorsque la santé d'un voisin lui apparaissait promise à un danger proche, il ne pouvait s'empêcher de se manifester. Si bien que son quotidien commença à être sérieusement troublé par ce don de prémonition ; il ne pouvait plus descendre le boulevard sans qu'on vint l'interrompre pour quelque service : l'un souhaitait qu'Artémus l'accompagnât à la bourse pour anticiper l'évolution de l'étalon Or, l'autre qu'il se rendît au champ de course...Lui qui avait tout de suite rejeté l'idée de jouer les numéros de la loterie qui lui étaient apparus en passant à côté du siège de la Parisienne des Jeux...Au-delà même de ces demandes vénales, de la perte de son anonymat, Artémus ne voyait que trop tout le double grotesque de sa situation : ses moments d'extra-lucidité n'avaient pour objet que des évènements personnels (les siens ou ceux de ses proches) - inaptes à prévenir des évènements historiques, et si ses visions avaient porté au-delà de la sphère personnelle, il n'eut pu de toute manière les communiquer dans le temps nécessaire à une quelconque efficacité, ne disposant pas des moyens de télécommunication adéquats...
Tout cela n'avait que trop duré, Artémus souhaitait remettre sa vie à la bonne heure. Il prit un billet pour Londres, et en effet, pendant la traversée de la Manche, il eut cette vision de lui-même posant le pied en terre anglaise, la tête enfin vide de toute prémonition. Son horloge interne indiquait enfin l'heure exacte.

13 décembre 2004

Accélérateur de Particules

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Au Mitan de la pièce
Alors que l'ombre s'est retirée comme la marée,
Tapie pour un temps aux quatres points cardinaux,
Rose des Vents ensablée,
La machine vrombit, meugle, impatiente d'appareiller
Pour des Cieux inconnus, vierges du pas des voyageurs...

De telle sorte qu'on dirait une cage de Faraday,
l'habitacle forgé du métal inouï est brutalement hachuré d'éclairs,
En silence, pareil aux soirs d'orages sans tonerre,
C'est une subite gavotte où danse le Feu de Saint-Elme,

Après un temps, un siècle ou une seconde,
Abstrait du sommeil de la Matière,
L'aéronef quantique est recraché au plus profond de la Mappemonde,
Tout indique qu'il a posé pied en son Envers.

Ce Ciel Gris Vert,
Cette flore gironde,
Cette musique étrange pétrie de sang,
Sont bien ainsi que les avaient décrits le capitaine sans visage.