03 mars 2009
Nefs saoules
Mon corps fend la foule comme un lourd bastingage recouvert de cordages que font swinguer les alizés. Sous mon crâne, le passé fuse en grappes fugitives, m'attire à lui par les filins du souvenir... Cette impotence à tracer une frontière entre les époques est ce qui confère à mon regard son caractère de fixité, cette nuance hallucinée, déclenchant le sarcasme dans celui des passants. Je m'en apercevrais si j'y prêtais la plus petite attention, mais mes pensées sont en cavale et courent plus vite que ne s'échappent les voitures le long des quais, que les mouettes ne fondent à pic sur la Seine avant de bifurquer au dernier instant, en ricanant... Sous le Pont-Neuf, à quelques mètres en contrebas, est amarré un petit voilier, étrange bâtiment, calfaté de noir, qui semble avoir été conçu davantage pour trouer le temps qu'à dessein de se laisser glisser par écluses et canaux, remonter aux embouchures et mouiller dans les ports de plaisance. On dirait le vaisseau incognito d'un pirate errant, d'un transfuge quantique, évadé de son siècle, qui compulse la bibliothèque secrète tapissant le fond de sa cabine, lorsqu'une curiosité un peu plus pressante qu'à l'ordinaire ne le pousse pas sur des mers invisibles et non moins réelles. Il doit jouer de quelque instrument insolite lorsqu'il se trouve seul en haute mer, comme Némo de son orgue, distillant des illuminations de vitrail incendié. Je l'ai observé depuis une multitude points de vues cette petite nef : depuis le pont, soliloquant si longuement sur les tribulations de sa voilure que je finis par croire que c'est elle qui me dévisage en contre-plongée, par en-dessous, de derrière ses hublots ; ou encore sur le banc de pierre posté sur le quai devant les boîtes aux lettres des occupants des péniches et embarcations voisines (le nom d'une obscure société figure sur le numéro correspondant à la goélette noire) et d'où, de l'autre côté du fleuve, on peut voir se dresser la carcasse échouée de la Samaritaine, vaisseau fantôme que signalent à hauteur de chimères deux drapeaux, qui semblent de feu lorsqu'ils claquent au vent dans la nuit... Et aussi depuis les toits d'un hôtel particulier de la rue Guénégaud où je réussis parfois à me hisser clandestinement...

Jacques Yonnet, dans sa fabuleuse chronique du Paris ensorcelé, nous informe qu'il existe non pas un, mais quatre centres de Paris. Ou plus précisément, que l'omphalos parisien est constitué de quatre points hautement magnétiques, dont l'interaction met en branle une manière de spirale. Depuis que j'ai lu sous sa plume que l'un d'entre eux se trouvait entre l'église Saint-Julien-le-pauvre et l'estaminet médiéval des Trois Mailletz (les tailleurs des pierres de Notre-Dame s'y étanchaient, rapporte Yonnet), je conjecture, tentant d'élucider cette coïncidence ahurissante, que l'installation de mon ami Gérard à quelques pas de là - rue Galande - doit connaître quelques raisons telluriques... Soit dit en passant. Mais l'essentiel aujourd'hui, c'est que, non content d'avoir déjà reniflé la vocation insigne du coin de la rue Galande, d'où l'on voit Notre-Dame taillader le ciel de sa stature gothique, je crois bien avoir identifié au moins un des trois autres centres... En réalité, je les connais depuis fort longtemps, intuitivement, et physiquement, pour avoir été incessamment ramené dans leur orbite plein de clameurs sourdes, où les pierres, à force d'emmagasiner du temps suspendu, rayonnent de ce qui les dépasse... Il y a bien évidemment un parage de la Tour Saint-Jacques à occuper ce rang, le suicide du Prince d'Aquitaine à la tour abolie sur l'emplacement actuel du Châtelet en est un signe éloquent, trop peut-être, et je ne peux le localiser avec plus de précision, pour l'instant du moins... Remarquons toutefois dès maintenant - même si cela peut sans doutes s'expliquer par tout un tas de facteurs historiques - que ces deux lieux sont de ceux dont les caveaux ont été investis par le Jazz, selon des rites chthoniens, dernières marches avant les catacombes, tenues en équilibre au-dessus des précipices par la force diluvienne de l'émotion et la mathématique musicale, sécrétées dans la pénombre par des instruments orphiques du même métal que celui des alambics... Il se trouve ainsi une forte charge magnétique attachée au troisième centre situé, à mon idée, dans la proximité de l'embarcation noire, comparable en puissance à celles de la rue Galande et de la Tour-Saint-Jacques... A ma connaissance pas de caveau ici où l'on sacrifie au culte de l'improvisation, mais l'affolement des boussoles y est avéré...
Je suis assis à la terrasse d'un bar à vin curieusement tapi dans une sorte de demi-fosse que creuse le virage avant que la rue ne se dirige vers la Seine, toute proche d'une petite cinquantaine de mètres. C'est comme un amphithéâtre déjà partiellement enfoncé dans le limon parisien, à la manière de la cathédrale de Mexico, et d'où, quelques centilitres de vieux Whisky des îles écossaises dans les veines, l'on peut contempler à loisir le mystère des vies qui s'écoulent sur le pavé... Dos au fleuve, je vois les silhouettes se découper à contre-jour et cheminer lentement dans les flaques de lumière, comme des poupées nègres sculptées dans le bois d'épave, animées par des fils invisibles et fragiles. La contemplation de leur équilibre miraculeux m'accélère la circulation sanguine, me gonfle les tempes et les ventricules à mesure que s'affûte l'idée du coup de ciseau qui menace à tout moment de le rompre... Un alcoolique jure qu'il a vu à l'aube une sirène accoster sur la jetée de l'île Saint-Louis. Les clients ricanent comme des mouettes sardoniques. Moi je le crois et, dans les vapeurs ambrées du 12 ans d'âge, je me plais à l'imaginer au moment où elle a du lisser ses cheveux, qui ont aussi la charge de voiler son buste galbé, je songe à sa peau orangée qui adoucit les éblouissements de sa robe d'écailles... Un autre que moi ne rit pas non plus, là-bas, de l'autre côté, il a des atours de marin, mais qui subsistent à l'état de vestige. Son bras gauche est amarré à un bock, son attention semble solidement ancrée dans les hauts-fonds de son âme. Il a remarqué que je le scrutais et le voilà qui revient à la surface, empoigne sa casquette, règle sa consommation et disparaît au coin de la rue, non sans m'avoir adressé un regard où je ne sais pas démêler le reproche de l'avoir dérangé sur ses terres intérieures, de l'étonnement intrigué, de l'écho que produit toujours la reconnaissance d'un possible semblable... J'hésite à le suivre mais je laisse sa silhouette se fondre dans l'horizon brouillé de l'asphalte bouillant, fixant ses godillots et ses mollets recouverts de bandages à la manière surannée des soldats de 14.

Sur le parvis de Notre-Dame officient deux musiciens bohémiens, des "égyptiens " comme disait le moyen âge. Ils construisent et déconstruisent en quelques instants des cathédrales sonores, les seules que possède leur peuple sans capitale, en perpétuel exil, ils déplient tout le patrimoine portatif contenu dans ce déluge de notes, glissando atemporel, scherzo formidable... Django n'a pas pu ne pas transfuser dans sa musique la magie ancestrale... Je ne peux croire que les arabesques vaudous des doigts voltigeant sur le manche ne résonnent pas du long héritage nomade dispersé depuis la vallée de l'Indus... Les transhumances romanichelles sont probablement calquées sur des configurations astrales, nous renseigne encore le précieux Jacques Yonnet... La nef gitane navigue au sextant étoilé et trace son sillon apparemment désorienté selon les injonctions du portulan céleste. Les accords de guitare, à y regarder de plus près, figurent des constellations, basculent de Grande Ourse en Girafe effilée, d'Andromède en Poisson volant... Chaque variation de la position des doigts est une manière nouvelle de faire exulter la voûte céleste...
Ivre de cet instant de vertige, l'envie me vint d'aller revoir la jonque noire du Pont-Neuf. Alors que je n'avais jamais vu personne entrer ou sortir de l'embarcation, quelle commotion de voir des pieds en fouler le pont de corde! Pendant la seconde qu'a duré cette apparition, j'ai eu le temps de me méprendre sur la silhouette fugace, de la prendre pour celle d'un profanateur, avant de reconnaître sans risque d'erreur l'accoutrement anachronique de mon impassible marin... Cette fois-ci, plus de coup d'œil, il ne m'a pas vu, et je me demande bien de quoi eût été chargé son regard s'il m'avait aperçu, il aurait sans doute cru que je le filais, peut-être m'aurait-il pris pour un déguisé... Je n'ai pas voulu passer le ponton et aller frapper à la porte, le moment était incongru. Je suis remonté quelques instants sur le Pont-Neuf, me suis adossé à la statue d'Henry IV, que venait fleurir mon aïeul tous les 14 juillet, le haut du bras droit cerclé d'un crêpe noir...
Un moteur tousse, la petite nef noire se met en branle, un vent immense se met à souffler... J'aperçois son capitaine sans âge qui s'est posté à la poupe et se tient droit, me fixant à mesure qu'il s'éloigne... Il diminue et disparaît bientôt complètement au niveau de la verrière du Grand Palais, avalé par les ponts...
Lorsque que, le soir même, je reprendrais mon exemplaire de la Rue des maléfices, je découvrirais en frissonnant que le marin ressemble très exactement au " vieux d'après minuit ", tel que Yonnet l'a croqué... Ce vieux barbu passe-muraille qu'on ne voit jamais ni entrer ni sortir et qui, dans un sourire abyssal, de quelques mots, délivre une parole sans appel...
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01 décembre 2008
Egaré
Je m’étais égaré dans les entrailles d’une ville dont le blanc des murs et la course rapide des ruelles situaient la position sur les bords de la mer Méditerranée… Un renfoncement égéen, violacé, Smyrne peut-être ; un port du Proche Orient, Saint-Jean d’Acre, Damiette… Entraîné par l’une de ses pentes, l’âme en tournesol, comme diffractée, je dévalai droit dans le miroir incendié et oscillant des eaux éblouies de soleil, bien décidé à le fracasser pour passer de son autre côté… Le labyrinthe de chaux se rehaussait des brèves cursives turquoises et or que peinturlurent les coupoles byzantines sur le contre-jour. Une voix lâchait dans l’air sa psalmodie sinueuse, depuis une hauteur que je n’apercevais pas, enfouie dans le massif cubiste des maisons immaculées aux volets verts et bleus. Je fus rendu au pavé par un homme, à vrai dire un clochard, une pauvre hère dont l’apparence décharnée m’arrêta tout à fait. Du gouffre de sa bouche, qui trouait une méchante barbe, s’écoulait un filet de voix rauque, borborygmes débités en cascade d’eau sale presque tarie, écho d’égout… Son haillon grisâtre se mêlait à sa peau de telle manière que la misère semblait y avoir décalcomanié son anathème, en phrases d’ombre fraisant sa chair… De ce monticule de déveine, de cet assemblage incertain de charogne et d’os brisés sur place, sourdait toutefois un rayonnement mystérieux, une attraction inexplicable… Les bribes de mots qui me parvenaient me restaient tout à fait obscures... Cela pouvait être imputé à mon ignorance quasi absolue de la langue locale... Ce n’était pas de l’hébreu, que je reconnaissais sans pouvoir le comprendre pour l’avoir entendu ânonner dans les synagogues de mon enfance, et parfois encore en songe… Son ton était apocalyptique, et je ne parvenais pas à distinguer si j’étais le seul objet de ses imprécations… Elles semblaient bien plutôt prendre à témoin la ville entière, les îles qui brûlaient chaque soir dans le lointain lorsque l’on se postait en haut des roches du littoral… Bientôt, l’homme fut aspiré par une sorte de guérite qui tenait du tonneau et de la barque fracassée, comme un crustacé rentre dans sa carapace...
La nuit arrivait, le mauve marin se communiquait au ciel. Le vaste brasier qui quelques instants auparavant m’aveuglait délicieusement et me procurait la transe, s’était résorbé en un feu calme, une amande de lumière sur la mer, une virgule de moires saupoudrées… Des lampes à huiles s’allumaient les unes après les autres dans les ruelles ; comme des étoiles naufragées, à l’agonie… Le réseau de ces halos formait une sorte de dédale lumineux… Son magnétisme devint plus puissant que celui des eaux en contrebas, prises dans un sarcophage de nuit. Comme si ma dérive avait consisté en l’apparition de figures symboliques, en l’abattement successif et hypnotique de lames de tarot, une nouvelle vision me surprit à quelque distance de là. Au moment où j’allais emprunter un escalier qui descendait à droite, débouchant sur une petite place plantée de quatre cyprès, un carrosse, tout à fait improbable sous cette latitude, de couleur noire, me barra la route. Les pans du rideau qui surmontait la porte du véhicule, s’ouvrirent sur un visage de femme à demi oblitéré par les plis d’une mantille noire. Ses yeux me broyèrent l’abdomen de leur douceur douloureuse. Ils m’exhortaient à rejoindre une patrie que je connaissais sans pouvoir la cartographier… Je sentais mon corps devenir un pointillé… Le rideau retomba et la voiture disparut dans les grincements des roues de bois cahotant sur le pavé... Depuis la petite place, où cette rencontre me déposa, hagard, se distinguaient les îles en proie à l’incendie, régate de vaisseaux en flammes qui semblait se diriger aveuglément vers la fin des océans, déplaçant au-dessus d’elle une traînée rougeoyante, saignant l’horizon, flottille des rêves consumés, cargaison fantôme appareillant pour le néant…
Le sommeil me foudroya. Je m’observais courir le long d’un pont de structure métallique, sans fondations, une passerelle au-dessus de la mer ; et cette course nocturne n’avait pas de fin. Au réveil, la peau cuite par la pierre, je retrouvais la mer constellée d’écailles de soleil, comme je l’avais quittée la veille, apaisante et gaie. A quelques centaines de mètres à l’Est du belvédère où je me trouvais, la cavalcade des édifices depuis les hauteurs de la ville était brisée nette par une forêt de citronniers, sorte de parenthèse magique dans la ville. Le corps jaune et sensuel des fruits sur le point d’être récoltés, se multipliait à perte d’horizon, piquant d’étincelles fixes le vert foncé, immense et touffu du feuillage, allant se perdre au-delà de la baie… A plusieurs reprises, j’ai voulu pénétrer cette presqu’île végétale, arpenter ses alvéoles de safran, son architecture sauvage… Bien que scintillante, elle semblait dormir sous l’effet d’un sortilège. Je n’ai pu trouver le chemin qui menait à son orée ; les obstacles de toute nature se relayaient pour m’empêcher d’y accéder, quand un chien ne me retenait pas en mordant mon pantalon, une charrette obstruait brusquement le passage… Ici un barrage militaire entravait la circulation, là un marchand de babioles m’immobilisait pendant de longues minutes en me serrant le bras, et m’indiquait une nouvelle direction qui s’avérait rapidement fausse… La vision des citronniers se réverbérait parfois comme un mirage, et ce qui m’apparaissait à distance comme une porte, un corridor, se révélait une grossier trompe-l’œil, une réclame pour citronnade tapissant un cul-de-sac…
Je ne suis qu’un égaré et pour l‘heur je dois continuer d’errer. Mais où mène le pont métallique de mes nuits ?
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22 septembre 2008
Versailles, rive ensevelie
Ses longues avenues, sa religion de l’angle droit, l’absence de lignes courbes, ont contribué à colporter la fable d’un Versailles sans mystère, voué au seul soleil, apollinien sans abîme, l’or lustré de ses lambris ne reflétant guère plus loin que la surface du sensible... Les quelques ronds-points disséminés de-ci de-là, la fantaisie qui, à fleur de monument ou d’église, ne peut manquer de s’exprimer, dans un souffle vertical, ne suffisent pas à estomper ce mensonge, sans doute entretenu, il est vrai, pour mieux réserver l’abondance du butin secret... Mais par qui ? Voilà ce que, au demeurant, je ne compte pas ici élucider. Des marais asséchés sur lesquels elle a germé, la ville a gardé davantage que cette atmosphère saumâtre qui la recouvre si souvent. Elle continue en réalité de s’y approvisionner en nuit, à s’en inoculer la part d’ombre, à en importer son content de clair-obscur... Moi-même, pendant de longs mois, j’ai cédé à l’esbroufe de son pavé rutilant, je me laissais conduire le long de ses axes, circulant parmi les artères de ce qui m’apparut d’abord comme l’exact négatif d’un labyrinthe. Certes, lorsque le feu du crépuscule, s’engouffrant dans ces perspectives régulières, se propageait par ricochet, de flaque en fenêtre, il était difficile de ne pas désirer demeurer à jamais l’une de ces statues de plomb en fusion que devenait alors chaque silhouette, figée dans l’argentique de cet instant sans date…
Fixées sur l’essieu massif du Château depuis lequel ils fuient en étoile, les boulevards pouvaient bien, à la manière d’une roue de hasard, distribuer leur chute dans une composition infiniment renouvelée, épuiser l’aléatoire, aucun sentiment d’égarement n’en résultait jamais. L’œil retombait toujours sur ses pieds, tout s’apercevait et s’identifiait sans peine, annulant toute conspiration du songe : Le général Hoche drapé dans la pierre, domine la place dédiée à sa mémoire, protégeant l’entrée de Notre-Dame, sans jamais menacer de s’éveiller nuitamment... Ce fut, je crois, par la révélation d’un visage, aperçu dans l’un de ces passages qui se dérobent brièvement depuis la place du marché, que s’infiltra en moi l’intuition d’une vie souterraine.
En dépit de la quadrature qui caractérise cette place, où se répondent symétriquement quatre pavillons dévolus chacun à une famille alimentaire (viande, poisson, fruit, légumes), c’est sur elle que sont greffées les uniques tentacules du songe, les seuls boyaux qui rendent possibles l’avènement brusque de l’inconnu. En effet, même si, là encore, la régularité géométrique n’est jamais détrompée, l’étroitesse des passages qui trouent chacun des coins de la place, leur pavage accidenté, le miroitement des ombres sur les murs, les porches qui sont comme des portiques, tout cela, pour quelques instants immerge à nouveau l’esprit dans l’hypothèse d’une faille. C’est sans doute pourquoi, en raison de cette vibration nocturne, antiquaires et bouquinistes ont choisi d’y installer leur échoppe plus qu‘ailleurs. Je fouillai ainsi la poussière de quelque caisse à vieux livres, lorsqu’une ombre découpa sa chinoiserie à contre-jour, depuis le porche situé à une dizaine de mètres à ma droite, sous l’arc duquel elle venait de s’engager… Marcel P. avance que les figures d’une époque se ressemblent plus entre elles que chacune ne se reconnaît séparément aux différentes périodes de son existence… Or, l’ombre qui venait de pénétrer le passage et me frôlait maintenant, de toute sa chair, dégageait un air insolite, d’un perturbant exotisme temporel. Cela ne provenait pas de son vêtement, ordinairement contemporain, mais plutôt de son pas, sans pesanteur. Ses yeux, deux spirales où les époques se télescopaient, étirèrent les quelques secondes au cours desquels je parvins à m’y plonger. Elle emmenait dans son sillage une étrange et invisible traînée de silence habité, de confidences chuchotées au-dessus des siècles. Des casiers métalliques, sans fond, s’ouvraient dans ma conscience, pour se refermer aussitôt dans un claquement sec, comme le son d’une cravache sur la croupe immatérielle du rêve...
Je cherchais un titre éditée aux éditions Tchou, qui eût trait à un hypothétique forage de galeries souterraines partant du château et innervant la cité, afin de permettre, peut-être, l’évacuation de la personne royale, ou même simplement son déplacement secret dans la ville et alentour… sinon jusqu’à Paris, du moins au domaine royal de Marly et sa stupéfiante machine à eau… Je ne trouvai rien de tel. Un gramophone attira mon attention de par le titre curieux du disque posé sur la platine, La Symphonie Absinthe, dont je crus me souvenir qu’il comptait parmi ceux que quêtait fiévreusement mon ami Mortemare… Bien qu’il s’agît peut-être d’une pièce de valeur, je ne m’en portai pas acquéreur, je n’en eus pas le loisir, saisi que je fus par une vision quasi-narcotique. Rarement il me fut donné d’admirer œuvre plus sidérante. Dès que je franchis le seuil, mon œil fut immédiatement saisi par une sculpture clouée au mur. Son positionnement en surplomb entendait sans doute rappeler celui qui avait du être le sien, avant que d’être arrachée au galion dont elle avait été la figure de proue… L’artiste inconnu avait eu cette curieuse idée de ciseler une sirène dans le bois, l’une de ces créatures que redoutent pourtant le plus les marins, comme le feu de Saint-Elme… Vraisemblablement avait-il voulu tourner les puissances adverses vers l’extérieur, à la manière dont les constructeurs des cathédrales ont taillé les gargouilles, comme expulsées des nefs, déviées par la Grâce… Le matériau dans lequel était ouvragée la créature océane était également remarquable. Il s’agissait d’un bois noir, que je ne parvins pas à identifier, et dont la noirceur – il était difficile de le décider – était peut-être en partie imputable au ravage du feu… La lave durcie pouvait tout aussi bien avoir donné sa chair à cette figure féminine, dont les traits et le rayonnement sourd empruntaient aux vierges noires médiévales… La faculté de séduction attribuée à son chant, réputé irrésistible, avait infusé tout son être. Sa contemplation virait inexorablement à l’hypnose, et son corps, qui semblait onduler d’une vie secrète, exerçait une sorte de sorcellerie sur celui qui se laissait capturer par le moire de ses écailles admirablement marquetées.
Non loin de la place du marché, au coin d’une rue, se dresse la carcasse d’un ancien châtelet dont la coupole grise est devenue le royaume des oiseaux égarés. Après avoir été converti en hôpital à la Révolution, son faste n’est plus aujourd’hui que de ronces et de lierres, prodiguant la seule médecine du souvenir. J’y ai passé de longs moments à scruter les rayons qui transpercent le dôme crevé… A peine dépassé le mur en ruine, que traverse un fer rouillé et mis à nu, l’on se retrouve dans un cloître de lumière et de temps suspendu… Je vins m’y guérir quelques instants du tintamarre urbain, et méditer sur les deux rencontres que je venais de faire, l’ombre atemporelle et la figure de proue, qui m’avaient toutes deux épuisé à la proportion exacte de leur enchantement. Le vent sifflait par la multitude de conduits que les années ont creusés dans le corps de cette parenthèse de pierre. Les volatiles voletaient d’un bord à l’autre du cercle tracé par la base de la coupole, faisant clignoter les lances de lumière qui la transperçaient. Les deux Mélusines avaient fait surgir les parois d’un dédale au sein de la ville… qui maintenant, je le distinguai clairement, ne résonnait plus des mêmes échos ; ceux-ci s’étaient fait plus profonds, comme répercutés par des murailles plus hautes…
J’ai laissé entendre que je n’escomptais pas démêler ici l’énigme des pliures du réel, en défaire l'origami ; Versailles me plaît ainsi sans que je veuille me dégriser à comprendre qui, et comment, entretient sa surface lisse, sans qu’une fois revenu au recto du miroir, je me risque à en dissiper la prestidigitation, tentant de mesurer la dernière onde qui, s’ébrouant de mon retour au tridimensionnel, ride le verre dépoli de son expansion concentrique. Mais l’idée s’est insinuée en moi que c’était sans doute la ville elle-même qui se couvrait ainsi d’un revêtement de plomb, se figeant dans l’immobilité afin de se prémunir du danger imminent, comme certains insectes le font en accordant leur couleur à celle des feuilles et des branches qui les soutiennent…
Plusieurs mois s’écoulèrent de la sorte, Versailles se refusait à moi, feignant la mort, finissant presque de me convaincre de la véracité de sa morne réputation. Et puis il y eut ce jour de plein automne où, comme parfois le dimanche après-midi, je longeai la voix désaffectée qui mène aux quais de la gare fantôme de Versailles-Matelots. J’ai dit que la ville vivait sous le joug de l’angle droit. Cela est vrai du centre historique, à partir duquel, toutefois, s’évasent plusieurs cercles, le premier constitué d’une banlieue sans charme, le deuxième d’espaces en friche, soit par nécessité (telle que la proximité d’installations militaires), soit par abandon. Les spectres des marins qui arpentent les quais de cette gare désertée appartiennent évidemment à cette dernière catégorie. Quelques centaines de mètres avant de pénétrer sous le bitume de l’imposante et populeuse station Versailles-Chantiers, les voyageurs en provenance de l’ouest peuvent encore apercevoir les panneaux qui signalent l’ancien embarcadère ferroviaire. Pour ma part, me dirigeant en direction opposée, je dépassai le vieux wagon bleu aux flancs frappés de vestiges d’écriture dorée, dont les lettres presque entièrement passées, dessinaient un filigrane, peut-être un palimpseste… Le vent qui soufflait avec force, déblayait les abords de la voie ferrée de toutes sortes de scories, déchets plastiques, cadavres métalliques et feuilles mortes… Je m’enfonçai dans une zone inconnue qui, je le savais pour en avoir aperçu la perspective depuis le train, rejoignait un des côtés les plus excentrés du parc du château. Dans la lande silencieuse séparant les entrepôts vides de Versailles-Matelots du rempart végétal obstruant l’accès au domaine royal, lande occupée par les herbes folles, la tôle ondulée et les éclats de pierre noire qui tapissent les rails, se dressait, en ruine, l’ancienne maison d'un garde-barrière. Alors que les premiers arbres du parc étaient en vue et que je pressai le pas, car à cet endroit, le passage des locomotives se faisait particulièrement proche, je vis, nettoyé par le vent, le pas d’une porte basse, à demi ensevelie dans le tertre qui servait de bas-côté… Il me fut facile de la forcer, son bois mort cassa sans résistance. J’étais persuadé, si proche du château, d’avoir trouvé l’une des entrées de ce réseau de galeries dont, quelques semaines plus tôt, je cherchai la trace chez les bouquinistes… Il n’en fut rien. Le long couloir chthonien était rectiligne et me conduisit directement dans la cour de l’Hôtel du Cheval rouge, sis à l’un des coins de la place du marché…
J’y pris une chambre, pour une durée indéterminée. Je retournais souvent admirer la beauté de la sirène noire, englouti pendant de longues minutes dans les plis de sa chevelure et les courbes de son corps hybride, dont le mystère m’apparaissaient chaque jour davantage comme l’écho d’un chant perdu… Un rêve me prit une nuit à l’Hôtel du Cheval rouge : quantité de matelots s’écoulaient des entrepôts vides et couraient le long de la voie ferrée, bientôt avalés par l’entrée du tunnel secret, comme des colonies de fourmis rappelées par la Reine… Au réveil, j’éprouvai le besoin obsédant de retourner dans le sous-sol… Après une marche rapide d’un quart d’heure dans l’obscurité du couloir souterrain, je fus surpris de découvrir un passage qui m’avait totalement échappé lors de ma première maraude… et s’ouvrait sur la droite, en direction du nord-est selon toute vraisemblance… Je m’y glissai et parcourus encore plusieurs centaines de mètres au long desquels le plafond ne cessait de s’élever… Je m’en rendis compte à l’écho plus clair et plus lointain de mes pas… L’ombre s’éclaircissait à mesure que l’espace s’agrandissait au-dessus de moi et sur mes côtés (je ne pouvais plus toucher les deux murs simultanément, comme je le faisais jusqu’alors pour me guider)… Mon étonnement franchit un degré supplémentaire, proche du paroxysme, lorsque je compris que ce je prenais pour des gouttes suintant des parois recouvertes de salpêtre étaient en réalité le clapotis d’une eau calme, qui doucement venait battre un rivage… Je me trouvai dans un port, de taille modeste mais à la destination avérée… Plusieurs anneaux de fer étaient prisonniers de la pierre, afin de pouvoir retenir les amarres des embarcations qui mouillaient dans ce port enseveli… Je reconnus bientôt, par recoupements géographiques, le cours de la Bièvre qui s’écoule cachée depuis qu’elle a été recouverte, il y a plusieurs décennies, continaunt d'affluer secrètement vers la Seine… Les destinations pour lesquelles on emprunte désormais son cours, n’appartiennent plus au visible… Les galions sur lesquels on y appareille ont des figures de proue sculptées dans l’ébène ou la lave, dont le chant ouvre les écluses du temps… Voilà ce que je me disais en rangeant les quelques effets personnels qui composent ma maigre valise, à l’Hôtel du Cheval rouge…
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06 août 2008
La Symphonie Absinthe

" Entendez-vous le ressac du temps ? ". Alors que ces mots culbutaient dans le silence, l'index droit de Monsieur de Mortemare maintenait le saphir en apesanteur au dessus du sillon noir, qui continuait de tourner à 33 tours par minutes d’éternité, soustrayant ainsi l’auditoire à la rotation hypnotique du phonographe, tournoiement qui est au son ce que la valse lente et enchantée de la lanterne magique est à l’image, cahots de machines à trouer le temps dont la destination finale est invariablement le Pays d’Enfance, quels que soient les chemins par lesquels il faille bifurquer avant d’accoster..." N’entr’apercevez-vous pas au moins l’évaporation de ses eaux éphémères, après que celles-ci ont bruni le sable", renchérit Monsieur de Mortemare ? ". Il actionna le bras mécanique de manière à briser complètement la danse des cercles concentriques décrits par l’engin, et poursuivit son récit sous l’œil torve de la lampe tempête, soleil obscur qui ciselait la nuit, ambrant les contours de la petite cour de pierre où, en ce soir d’été, Mortemare entretenait quelques amis des sortilèges d’une pièce musicale, fort rare quoique fameuse, qui attisait la curiosité des mélomanes depuis sa création, et dont il avait enfin trouvé un enregistrement chez un antiquaire, fortuitement, sur la platine d’un gramophone d’occasion, ravalé à une position strictement décorative :
" La Symphonie Absinthe fut entendue pour la première fois à Vienne, à la fin du XVIIIème siècle, dans une salle de concert aujourd’hui détruite. Dès sa création, elle fut jouée sous le sceau de l’anonymat, comme les musicologues l’ont maintes fois rapporté dans l’abondante littérature qui, jusqu’à nos jours, a tenté en vain d’en épuiser le mystère. Si selon les versions, les conditions de son apparition souffrent quelques divergences, les grandes lignes semblent acquises. Tout d’abord, la partition calligraphiée à l’encre violette fut bien retrouvée dans une barque vide, échouée sur une échancrure de la rive sud du Danube, là où, à la lisière des faubourgs, prolifère une végétation sauvage, un peuple de formes hallucinées. Le parchemin brinquebalait enroulé dans un tube de verre grillagé d’or, cacheté par une capsule armoriée d’un blason inconnu : un hippocampe noir voguant sur un ciel étoilé, cerclé de lunes... Rainer Klops, l’enfant mi sauvage et difforme qui débusqua la chaloupe derrière le rempart de feuillage, cognant le rivage comme une bête la porte de son étable, conserva la partition à l’abri des regards pendant un certain temps. Il avait d’abord pensé la monnayer discrètement au colporteur monténégrin, la troquer peut-être pour un tarot de Marseille, un livre d’images compulsant les merveilles des mondes dérobés, déclinant le bestiaire fabuleux des monstres marins et de la faune sidérale, ses amis, ses semblables !… Mais, obscurément, à mesure qu’elle le capturait en son orbite, la beauté du flacon, minérale, pénétrante, le convainquit bientôt de n’en rien faire. L’enveloppe de verre semblait veinée de lumière mauve, parcourue d’une énergie douce et invincible, dont l’effet sur l’humeur était semblable à celui que diffuse un plein ciel, précipitant tout à la fois le repos et l’exaltation … S’il pressentait ne pouvoir éternellement garder l’objet hors de l’attention des hommes, il n’appréhendait qu’avec trop d’acuité le tintamarre inévitable, lorsque les regards s’immobiliseraient sur cette monstrueuse physionomie qui le conformait aux gargouilles végétales que sculpte la nuit aux bords du fleuve… Il résolut de rendre la capsule au courant, mais le soir où il devait s’exécuter, il fut trouvé profondément assoupi sous l’escalier, ceignant la fiole fantastique de ses bras noueux et malingres comme des sarments, à demi consumés de l’intérieur par un incendie secret, comme tout l’appareil de ses chairs misérables... On ameuta le faubourg et, quelques heures plus tard, l’objet reposait sur un coussin de velours grenat, au milieu d’un parterre rassemblant ce que la société Viennoise comptait de plus élevé, chuchotant, en proie à toutes les conjectures… Les ecclésiastiques firent peu de cas de ce qui s’apparentait selon eux à un vil tour de bohémien, et quittèrent la grande salle, dans un arrogant chuintement de robes… Le Grand Duc était quant à lui tout autrement fasciné, visiblement captif de l’oscillation sourde et enivrante qui émanait du mystérieux tube. Une fois établi que la partition ne constituait point quelque document chiffré, qu’elle était entièrement dénuée d’intérêt politique, celle-ci fut officiellement, quoique dans la plus grande discrétion, remise à Heinrich Von Kleiber, l’organiste de la Basilique Sainte-Hildegarde…

…C’est, rappelons-le, du journal intime de ce dernier, que nous tenons le premier témoignage circonstancié concernant la Symphonie Absinthe. En qualité de premier chef d’orchestre à avoir dirigé l’œuvre, ses indications sont du plus haut intérêt. Le jour même de la remise de l’étrange pneumatique de verre, au soir duquel Heinrich Von Kleiber approfondit sa lecture de la partition, son journal consigne certains faits remarquables. Il formule quelques remarques sur la structure inouïe de la pièce, il évoque des " …manières de spirales incandescentes, volutes de cristal liquide où se réfracte une lumière intense, violente aux entrailles, s’élèvant inexorablement vers le paroxysme, pour se fracasser brusquement au moment attendu de leur accomplissement ; elles ne se libèrent que dans leur disparition […]. La volatilité caractérise cette œuvre tissée d’effondrements soudains et de brusques rémissions, qu’entrelacent les courbes d’une spirale ébranlée, tour à tour ascendantes ou déclinantes, et dont l’image du Maelström fournit l’image la moins infidèle […]". Il ajoute, au sujet de la tonalité et de la couleur de la symphonie, que " les sensations y explosent comme des volcans réveillés en sursaut, crachant une lave de cuivre rouge, illuminant les consciences sur lesquelles elle vient couler, laissant dans son sillage une nuée ardente… […]. L’ensemble créé l’équivalence sonore de la phosphorence, un ondoiement permanent, puissant et fébrile, menaçant à tout moment de s’éteindre de sa volonté même de rayonner au plus intense […] "… Von Kleiber poursuit en évoquant le compositeur inconnu, dont " […] l’œuvre n’a pu être imaginée que par un esprit maître non seulement de l’antique savoir musicologique, pythagoricien, mais encore de vue assez haute pour entrevoir par-delà les siècles, là où le regard commun ne peut porte ; sourcier de l’avenir… ". Dès le premier abord, dans le salon du Grand Duc, Von Kleiber note également avoir ressenti, à mesure qu’il déchiffrait la partition, une ivresse grandissante, " non celle que prodigue le vin, qui finit toujours par abrutir", précise-t-il, " mais bien plutôt celle que délivre l’opium, dont la paix irradie le corps et l’esprit, déployant un univers étrangement familier, comme, lorsqu’en songe, une ressouvenir chimérique nous saisit ; toutes choses se couvrent alors d’une buée scintillante, qui semble les reléguer dans un lointain où elles paraissent pourtant plus vivantes… […]. "

Pendant les répétitions qui devaient aboutir à la première présentation de l’œuvre, l’organiste reviendra souvent sur cet aspect psychotrope, qui ira non seulement en augmentant mais prendra bientôt un tour hallucinogène, ainsi que le note le commis impérial à la musique, le 23 mai 1797, soit deux semaines après s’être vu confier la partition :
" Voici qu’aujourd’hui de luxuriantes visions ont fait le siège de mon imagination. Alors que l’orchestre entamait le deuxième mouvement, se peignirent brusquement des jungles inédites, des ville inconnues et bariolées où j’errais le long de rue désertes, gagnant des places immenses, où régnait une sensation de flottaison, de suspension… Certes, toute musique possède, à un degré ou un autre, cette faculté d’ensorcellement, mais la Symphonie Absinthe est tout à fait différente de ce qu’il m’a été donné de jouer jusqu’à aujourd’hui, et ses effets sur l’esprit sont sans précédents, à ma connaissance, les images qu’elle suscite, sans pareilles… Plusieurs des musiciens ont adopté un comportement étrange. A la joie des premiers jours a succédé une inquiétude. Plusieurs m’ont confié ne plus être occupés que de la Symphonie, être littéralement habités par celle-ci et éprouver un manque douloureux lorsqu’ils ne sont pas à son ouvrage… Les images fabuleuses qui les traversent semblent les avoir détachés du quotidien, et la plupart paraissent absents pendant les interludes, l’œil rivé sur leur intériorité … Michka ne s’est pas présenté aujourd’hui. Il est vrai que son rôle de premier violon, l’expose particulièrement… ".
Mortemare s’interrompit et relança le mouvement circulaire du disque sur la platine, baissa quelque peu le volume du gramophone, puis reprit, alors que les premières notes du deuxième mouvement s’épandaient dans le soir, enchantant la petite cour de pierre qu’elle faisait résonner de ses arabesques, les catapultant au ciel :
"Un détail technique mérite d’être révélé. Lorsqu’elle fut déroulée, la partition présentait à son extrémité plusieurs encoches alignées, qui devaient s’enter sur une mécanique circulaire sans doute spécifiquement conçue à cet usage, consistant à refermer la partition sur elle-même, à lui donner un tour infini, comme si, une fois lancée, elle ne devait plus jamais cesser et éternellement recommencer. Ayant compris cela, Von Kleiber tenta d’arranger la partition en ménageant une forme de cornet, comme il le raconte dans son journal, mais le résultat semble avoir été peu convaincant, le rouleau s’étendant sur une surface trop importante… Et il n’eut pas, semble-t-il, le temps de faire forger telle machine, son décès, comme nous le savons intervenant quelques mois après la première… Nul doute en tout cas, que dans l’idée de son créateur, les dénominations de " morceau " ou de " pièce " trahissent profondément la nature de la Symphonie Absinthe, puisqu’en réalité elle est ce qu’elle décrit et inversement, une totalité, une gyrovagation perpétuelle qui, une fois enclenchée, ne peut trouver de terme… On sait d’ailleurs que la compagnie discographique qui la première (et la seule) grava la Symphonie dans la cire, eut l’idée, à défaut de produire une impossible œuvre incessante, de clôturer sur lui-même le dernier sillon du disque, afin de reproduire cette infinité. Pour être artificiel (et erroné puisque seules les dernières notes sont ainsi répétées, il ne s’observe pas de retour de l’œuvre à son début), le procédé n’en est pas moins ingénieux… Il est non moins certain que les sinus qui obsèdent cette portée musicale, l’arpentent, la dévalent, demeurent aussi insaisissable, aujourd’hui encore, que l’esprit de celui qui mit au monde une telle œuvre… Le jour de la création approchait. Plusieurs musiciens n’étaient pas revenus, parmi lesquels Michka Rodobovorine, premier violon, dont on apprit quelques mois plus tard qu’il avait été envoyé dans cette dépendance du couvent de Sils-Maria qui recueillent les fous ... Un autre, cymbaliste, changea d’état et passa le reste de ses jours à tenter d’exorciser les visions communiquées de manière indélébile par la Symphonie Absinthe, en les projetant sur la toile… Les musiciens étaient alors au service de l’empereur et tout refus de jouer s’apparentait à un manquement au devoir, doublé d’un affront, passible d’exécution capitale, tout au moins de bannissement… Cela d’autant plus que l’Empereur brûlait d’entendre l’œuvre contenue dans cette partition, de voir prendre forme le mystère enfin excipé de ce tube qui l’avait tant subjugué… La personne impériale était d’ailleurs venue assister à plusieurs répétitions dans le théâtre qui devait accueillir la création, et ne fut pas exempte de l’emportement fantasmagorique, de la démence, caractéristiques de la Symphonie… Von Kleiber narre comment l’Empereur lui fit part de toute la ménagerie fantastique qui vint imprimer son esprit, comment des éléphants couverts de pierreries cheminaient alors dans les contre-allées de son imagination troublée, et de quelle manière une armada d’hippocampes stria son ciel intérieur… La création fut un succès et l’œuvre donnée plusieurs semaines à Vienne et dans les capitales européennes, laissant partout derrière elle la même traînée de fascination et le même cortège de visions ... L’effet produit sur le public n’est pas sans évoquer la phénomène d’hallucination collective connu sous le nom d’" ergot de seigle ", observé dans les campagnes au Moyen âge, du nom de ce champignon parasite qui, au-delà d’un certain stade de macération, développe des propriétés hallucinogènes..."

Dans la petite cour de pierre, les invités de Mortemare commençaient à vaciller, les psychés cédaient sous les coups de boutoirs symphoniques, et l’un d’eux prétendit distinguer nettement les anneaux de Saturne s’élever au-dessus du gramophone… Il était préférable de rétablir le silence.
" Les registres des différentes salles où l’œuvre a été jouée, ont permis de retrouver différents témoins, dont les relations concordent. Au-delà d’un certain temps, au milieu du deuxième mouvement, la transe s’emparait de l’assistance, et certains ne pouvaient réprimer de décrire à voix haute les fresques irréelles qui se déroulaient devant eux… Il n’était pas rare qu’une même vision occupe différents spectateurs, comme Von Kleiber l’a lui même raconté. Le concert donné à Naples, le dernier que dirigea le chef autrichien en offre l’exemple, et marque sans doute l’apogée de ces phénomènes d’hystérie collective, après quoi les autorités se saisiront sérieusement de l’affaire et feront interdire toute représentation publique de l’œuvre. Le feu qui dévasta le théâtre de Naples prélude certainement à l’autodafé qu’ordonnera le Saint-Siège, plus d’un un siècle plus tard, des bandes où avait été fixée la Symphonie Absinthe… La presse rapporte les propos de plusieurs témoins oculaires selon lesquels une nuée d’un vert dorée se serait formée au-dessus du brasier, qui se dissipa en dessinant la silhouette d’un hippocampe… Le sort de la partition est beaucoup plus incertain… La trace s’en est perdue au fil des successeurs de Von Kleiber, lesquels ne semblent jamais s’être illustrés par leur longévité… " .
Mortemare, bien que ranimant la flamme de la lampe tempête, ne put ébrouer le profond silence qui s’était emparé de ses amis, et, un instant il crut que ceux-ci s’étaient littéralement pétrifiés… Et il n’est pas impossible qu’ils le fussent… Comme ma main, que je sens s’alourdir, empêchée de tracer le guillemet fatidique…

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26 mai 2008
De différentes sortes de vent
Chers lecteurs, si vous voulez connaître mon identité réelle (j'imagine que ce souci vous obsède et vous taraude!), ruez-vous chez le Slamer, qui vous en réserve aujourd'hui l'exclusivité, se livrant, en bon petit collabo, dans un texte haineux et mesquin, à un acte de délation caractérisée, croyant sans doute par là me faire trembler. Ah ah la bonne blague! Que nenni évidemment, puisque l'épître que je lui envoyai il y une semaine l'a été en sachant pertinemment qu'il disposait de mon matricule. Il ne m'impressionne guère, comme déjà dit, et pas plus maintenant qu'il détient de quoi me salir et me traîner dans sa fiente de dégénéré. Mon blason est sur la place publique? Un névropathe ne me concède pas le droit de choisir mon intimité et de ne révéler mon identité qu'à qui je juge bon de la révéler (d'ailleurs déjà connue de plusieurs en lien ici)? Et bien soit, tant pis. Tout le monde s'en fout, et moi le premier. Tant que bien sûr les attaques ad hominem se limitent à ma personne... Pauvre homme. Quelle misère fondamentale doit être la sienne pour aller ainsi chicaner les autres, s'étonner qu'ils lui répondent, pour enfin tenter de les détruire.
Ajout : je ne résiste pas, pour ceux qui, par dégoût ou par paresse, ne se rendrait pas sur le blog sus-lié (consulté au Japon, en Tasmanie, au Burkina Faso, en Terre de Feu, au centre de la terre, sur la face cachée de la lune, sur Sirius sans doute, et bien évidemment depuis même quelques trous noirs, partout en réalité, sauf dans les salles de rédactions et les comités éditoriaux où notre chromosome supplémentaire enrage tant de ne pas voir ses petits livres portés au pinacle), au plaisir d'extraire de sa quasi-illisible diatribe diarrhéïque un de ses inoffensifs postillons, quoique sans doute infectieux - incontinence sphinctérienne assez décevante au demeurant sur le chapitre de l'éprigramme, on l'a connu plus inspiré notre Léon Bloy de bidet :
"J'ai travaillé huit années durant dans un milieu dit sensible, celui d'une salle des marchés et, que je sache, mon identité de blogueur était connue de tous, du plus simple des grouillots au grand patron en personne [on l'imagine bien volontiers]. J'ai même traîné mes guêtres, comme l'ironise Simard (sans avoir bien compris ce que je pouvais y faire, moi, le contempteur des médias), une année durant sur les bancs déglingués du Celsa sans jamais cacher l'existence de Stalker [c'est un euphémisme j'imagine]. Comment l'aurais-je pu d'ailleurs, puisque mon blog FASCINAIT certains de mes professeurs-journalistes eux-mêmes ?"...
A toutes fins utiles, je tiens à disposition mon code génétique et mon groupe sanguin, ainsi qu'un arbre généalogique, sur les branches duquel je précise qu'aucune chevrette basque n'est, pour ma part, venue se percher, à la faveur de la solitude d'un ancêtre berger... Allez il est temps pour notre ami physiquement disgrâcié (drame de la consanguinité!), à la discrète identité de rentier (rien de mal à ça, ça casse juste un petit peu le mythe - l'ayatollah de la transparence biographique n'aura sans doutes aucun mal à le concéder), de rentrer cette petite voix que tant de personnes ont trouvée si étonnament et drôlatiquement aigue, lorsque radiodiffusée, elle amusa tant par ses exploits en matière d'érudition.
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Rien à voir avec les contrevents et furvents chroniqués ici par le Transhumain...
Le Foliant procède du Nord Africain et efface la peau de celui sur qui il souffle. Un séjour prolongé dans son parage fait disparaître. On rapporte l'exemple de personnes gommées pour partie, qui un bras, qui une oreille, qui une côte, pour n'avoir su préserver leurs enveloppes de ce vent corrosif, à l'aide d'une écharpe bleue ou d'un voile. L'exemple le plus connu - sans doute exagéré - est celui du mendiant de Khartoum qui allait le thorax percé dans le labyrinthe de torchis de l'antique capitale Soudanaise.
Le Silice consiste en une variante du Foliant mais son souffle ne descend que le long de la Corne d'Afrique, arrêté par les éléments naturels, la forêt et les dunes, si bien qu'il est exclusivement essuyé par les côtes de l'Océan Indien. Son action revient à sculpter ce qu'il touche, comme animé d'une intelligence créatrice. Il ne se contente pas de poncer les corps mais leur confère une forme nouvelle. Nouvelle bien que répétitive. Le plus souvent, les corps endormis retrouvés sur les plages de Somalie ou du Mozambique, avaient pris la forme de statues de sable durci, à l'expression aveugle et innocente, systématiquement jetées à la mer par les pêcheurs qui s'en effraient. Un commerçant italien contemporain du Négus a toutefois réussi à en monnayer une, qui peut s'observer dans sa demeure hétéroclite, villa convertie en musée à sa mort et où sont entreposées diverses autres saisissantes curiosités, importées des différents Orients. Le cadavre empaillé d'une sirène nègre... Le sang jamais coagulé du seul empereur Ming jamais suicidé, recueilli dans une coupe de porcelaine subtile...
Le Solal ventile verticalement et enduit la peau de particules dorées, indélébiles, dont la novicité semble nulle. Il est convoité, son passage est interprété comme un signe favorable. Il existe un village érythréen dont tous les habitants phosporent ainsi. La carnation aurifère des épidermes se transmet désormais de génération en génération.
Le Pharsîs est un vent derviche et ne progresse qu'en spirale. C'est une émanation plurielle, à effets multiples. Il matérialise dans son sillage le corps des défunts, qui apparaissent ainsi le temps d'un souffle. Par ailleurs, le déplacement d'air qu'il constitue, arpège le silence, et des notes de bombarde en sont conçues. Longues, sinueuses, enveloppantes. Il prodigue l'ivresse et la danse. On relate des délires collectifs - comme en put occasionner l'ergot de seigle sous nos latitudes - , de par toute la bande de sable qui s'étend d'Est en Ouest, le Pharsîs faisant alors résonner les villes fortifiées qui jalonnent celle-ci, métamorphosant le réseau de ruelles asséchées et les cavités maisons basses de ces villes-caravanes en de monstrueux orgues sifflants, et ses habitants tournant sur eux-mêmes sans répit pendant plusieurs jours.
Le Morée est un vaste et long sinus qui se déplace à la manière d'une vague. Il naît derrière les monts du Liban et perturbe le vol des oiseaux, les embarquant parfois dans un courant cahotique qui ressemble à un manège de fête foraine. Lorsqu'il parvient à son terme, il résout en écume, et le bruit d'un ressac se fait alors entendre.
13:17 Publié dans Ecrevisses de lune | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note
10 décembre 2007
Sur les toits
J’ai élu domicile en apesanteur, sur les toits de la ville. Je me souviens de ce jour où je grimpai les escaliers se dérobant vers le ciel depuis le pallier de ma mansarde. Je progressai le visage tendu vers les nuages fakirs, découpés dans l’encadrement de la trappe pratiquée à même la tôle de l’appentis. Mon esprit avait souvent divagué au plafond de la pièce unique de mon appartement, usant de sa diagonale comme d’une rampe de lancement, les imaginations ricochant aux murs, trampolines verticaux... Je vis désormais de ce côté du miroir où l’on s’aperçoit qu’il est sans tain et que l’on a été longtemps la proie de regards inconnus. Ma vue se perd à scruter la mer de tuiles grises qui ondule et éclate, ici et là, à la manière d’écailles, dans l’argent bleuté d’un reflet d’eau de pluie. Les oiseaux, compatriotes apatrides, copeaux de vent, tournent comme des derviches, à heures irrégulières, jaillissant selon un ordonnancement précis, tournoyant comme des soleils d’artifice, pleurant des flammèches comme le font les débris d’étoiles...
J’ai gardé une attention pour le sol, pour le niveau de la mer. Souvent, je ne baisse pas les yeux volontairement, mais c’est un bruit, l’écho d’une existence humaine, la résonance du métal ou du béton, qui réorientent mon regard vers les rues. Je ne peux pas dire que la nostalgie ne m’étreint pas alors. J’ai des souvenirs, parfois il me semble reconnaître des silhouettes, dont le dessin, bien qu’altéré par la distance, vient épouser la forme de certaines ombres mouvantes qui animent la tapisserie floue ma mémoire. Certes, quelle que fût ma solitude lorsque je vivais arrimé à l’asphalte, au cadastre, l’horizontalité n’était pas dépourvue de sortilèges. Mais il n’y a que là-haut que la beauté, l’invisible, l’inédit puissent refluer à leur juste diapason, comme si le coin de toit que j’occupe figurait un point d’intersection, la pointe effilée d’un entonnoir. Posté face au grand large des nuages qui grondent leurs élans à venir – cela s’observe à un léger tremblement périphérique - , je devine l’instant où ils vont s’élever, déferler et battre le rivage crénelé que dessine la ligne des faîtes. Car je n’oublie pas que pour occuper une station avancée, je n’appartiens pas pour autant au ciel et que tout en moi signe l’extraction terrestre. Je ne suis qu’une estafette, les ailes immatérielles qui m’ont poussé aux épaules n’ont pas pour vocation de me mener au-delà de l’orée du ciel, mais seulement de me placer au seuil du gouffre inverse et bleu. Dès lors, ce sont les marées indigos, le déluge des visions, la cascade des enchantements, la distillation sidérale…
Lorsque j’ai bu assez de reflets bleus, je pars arpenter la surface accidentée des toits. Il y a des moments de plaines, brisés par le départ soudain d’une pente, puis l’on retombe plus bas, et l’on franchit une succession d’ombres pareilles à des dunes… J’aperçois au loin certaines constructions verticales, tours, campaniles, clochers, pylônes, avec qui, en définitive, nous fomentons une manière de conspiration. Ils ébrouent leur lumière dans un halo permanent qui désigne l'office de vigie et de courroie céleste.
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10 novembre 2007
Visiter Venise le jour de son engloutissement
Tout craqua, et si n’avait été un chuchotement de fissure s’étendant à toutes les fondations de la ville navire, fracas mat et léger de porcelaine brisée, l’on n’aurait peut-être rien entendu mais seulement observé la chute lente des palais dans l’onde... J’étais installé à l’arrière d’un vaporetto, gondole motorisée à la proue amputée de ses arabesques comme sa poupe l’était de nautonier vocalisant. Le pilote qui, par son mutisme, m’assurait l’économie d’un exotisme de stuc – bien qu’ici, cela a été dit maintes fois, mais force nous est de le répéter, le masque est devenu visage et la profusion de planchers en apesanteur vouées à l’illusion prodigue à la réalité un reflet d’artifice qui n’est pourtant rien d’autre que sa vérité la plus authentique - avait perdu de sa sereine… Il brisa le cachet de sa discrétion, projeta ses genoux au sol de l’embarcation, seule terre ferme à subsister alentour - ainsi que la faune éparse des nefs qui arpentaient les eaux distillées par les canaux - et sanglota, augmentant le déluge environnant de larmes noires. Certains des esquifs chaviraient déjà sous la poussée de la houle… Notre barque fut assujettie à son tour, avec tant de déchaînement que nous croyions rejoindre les bâtisses qui s’abîmaient autour de nous… Mon capitaine fracassé actionna sa machinerie et nous fûmes soudain à louvoyer entre les vagues sismiques se dressant de bâbord et de tribord… Le spectacle de tant de beauté ancienne à se précipiter ainsi était hypnotique, et je n’en pouvais détacher mon regard… Le Palais des Doges émergeait encore, mais la diagonale qui s’admire depuis le Grand Canal, au-dessus de laquelle les nuages déploient leur fantasmagorie, était rompue… Les lions de la Place Saint-Marc – elle-même crevassée - avaient été parmi les premiers à être engloutis, dépourvus du secours de leurs ailes… Le terme de lenteur ne qualifie pas avec justesse la vitesse avec laquelle la pierre s’engloutissait… Le tempo rythmant notre banqueroute était situé au point précis qui précède l’inertie...
Des pans entiers de façades, en surplomb des canaux, se fissuraient, comme une mosaïque s’écaille, comme un lépreux voit ses chairs s’arracher par lambeaux… Les vitres explosaient sous la constriction des croisées… Le labyrinthe de canaux se disloquait de toutes parts ; parfois nous passions en vue des voûtes et nombreux passages qui foraient l’ancienne Venise d’un réseau de ruelles ; nous contemplions leurs parois s’écrouler à la manière de jeux de construction, en une sarabande irréelle et décomposée de chutes, de convulsions organiques… La ville semblait un gigantesque monstre marin, parvenu au dernier terme, dont on entendait se pulvériser le squelette de verre, gémir sourdement selon un écho lointain que tamisait les eaux, plainte longue, presqu’inaudible…
Dans ce requiem étouffé, où les cris s ‘étaient figés sur les faces humaines, le rêve sur pilotis s’effaçait à la vitesse des nuages dans les vitres incendiées où la nuée semble avaler verticalement la ville, par morceaux, pierre après pierre… Dans ce reflet de vitraux innervés par le sang du jour, dans les éclats de ce kaléidoscope d’effroi, ce n’est plus à présent une noyade qui fractionne son mouvement, mais une ascension, une spirale qui emporte le passé et la foule des visages…
Les ponts sont nombreux à être fracturés par le mouvement tectonique, bientôt ils le seront tous… Et voici que le Rialto vient de céder et d’aller peut-être reconstituer son équerre irrégulière, à l’inverse, dans les soubassements de la lagune… Nous le suivons, son tourbillon nous entraîne à sa suite, dans un sillon mouvant… Le corps du nautonier s’éloigne du mien, happé par un courant froid, son corps ondulant et semblant se déchirer à mesure qu’il est oblitéré par la nuit marine…
Quant à moi, je ne sais pas, aujourd’hui encore, de quel matériau fut façonné le scaphandrier qui me laissa indemne…
A lire, en son riche "Cabinet de curiosités", une nouvelle d'Eric Poindron, en forme d'hommage à Lovecraft.
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18 avril 2007
La Douve effacée
Où une armure devient bathyscaphe…
Chaque jour, je monte au manoir abandonné. Je laisse mon véhicule s’élever doucement au contrefort de la petite montagne, augmentant la distance qui me sépare du village et transforme ses maisons en miniatures, bibelots hallucinés dont le relief s’intensifie, les arrêtes presque grotesques, crûment découpées par les rayons acérés du soleil dardant. L’enceinte de pierre dépravée par le temps, que sertit une éternelle couronne de lierre, se rassemble au portail de métal rouillé. Ce dernier s’ouvre sous le léger coup de front de ma rosse mécanique. Les deux battants qui délimitent l’orée du domaine ne ferment plus jamais tout à fait, béant sur l’inconnu, vers une dépendance de clair-obscur, sans que l’on sache qui, de la moelle noire ici enclose et de ses effluves de nuit captive, ou des brumes extérieures instillées de lumière, infuse l’autre, contamine sa part limitrophe… Chaque colonne embusquée, à son tour, impose son joug, déploie la centurie de ses boucliers, les uns rutilants comme des soleils fixes, les autres délavés comme des lunes de vieil étain… Archers solaires contre lanciers dionysiaques aux tuniques tissées de nuit, incandescences éphémères qui ne durent que le temps de leurs combustions face à la vallée… Après avoir traversé l’ombre des arbres décharnés, au large égal de chacune des rives de la haie qu’ils forment en perspective, je gravis les marches du perron. Le vestibule est gardé par une sentinelle de cuivre, une armure médiévale frappée du blason de la famille qui, comme saisie de prescience, déserta le lopin ancestral peu avant la Révolution, un jour que la rivière tapissant le fond du vallon était en crue… L’affaire fit grand charivari dans ce canton où l’ennui donnait déjà à la chute d’une tuile un écho de précipice. Le marais glauque de la mesquinerie quotidienne se mue alors en mer démontée du scandale, des noires profondeurs de laquelle remontent des monstres marins, moulées dans ce papier dont on fait les folliculaires puis le carton-pâte, et qui ont pour nom de rapaces, homicide, adultère, sorcellerie, tables qui tournent comme des pantins funèbres que l’on ventriloque… C’est cet écho sombre qui résonne dans la poitrine de l’armure lorsque chaque matin je la dépasse comme le seuil d’un nouveau cercle, comme un bathyscaphe s’immerge lentement, scaphandre spatio-temporel…
Où l’on arrête de dire "où"…
Il est une vie qui, lorsqu’elle se donne à contempler, soustrait celui qui la scrute au regard des autres, l’invisibilise en quelque sorte… Je suppose que c’est celle qui a du s’emparer de la silhouette statufiée occupant le cabinet de lecture, tout de suite derrière la première porte à gauche dans le couloir, au-delà de l’armure creuse dont la dextre semble indiquer l’orient… C’est un corps de pierre penché dans une attitude de scribe rédigeant son journal intime, pressant nuitamment le suc du jour écoulé, vigneron de son âme, bouilleur des tréfonds... Un jour, le corps a du se figer… Avec l’encre qui fuyait en volutes et en droites sur le papier, tantôt larges moulinets quichottesques, tantôt profondes et saviniennes estocades, c’étaient la vie et le mouvement mêmes qui attrapaient le dernier fiacre pour l’envers du monde, en congé précipité de cette enveloppe soudainement vacante, comme une ville en proie aux flammes… Je fixe le plafond où j’essaie de déterminer si l’âme échappée du greffier n’est pas allée se décalquer sous l’une des divinités de la voûte où, de par-delà les nimbus chérubiniques, dégringolent des oiseaux comme des kamikazes, plumage marron veste de chasse autrichienne… N’est-elle pas de sel cette statue, en définitive? De quel Ninive immobile et intérieure ce Lot éventuel n’a t-il su détourné son regard ? Cet homme pétrifié est sans doutes le solitaire légendaire qui au sommet du mont supplanta la famille enfuie entre les ravines… La rumeur, comme on ne manquera pas à raison de le supposer, tint une chronique fournie des faits et gestes supposés de l’anachorète du faîte…
Lorsqu’il ne le vit plus descendre au village faire ses maigres provisions – il faisait plus souvent cargaison d’allumettes, de cire, d’encre ou de papier que de viande et de vin -, le curé, au terme de deux semaines de palabres intérieures, monta et découvrit l’homme en sa marmoréenne posture… L’on se représente l’effroi du saint homme, qui pourtant ne nourrissait point, comme tant et trop de ses collègues, la marotte scientiste, et était accoutumé à la société du surnaturel. Il entreprit un exorcisme séance tenante… Qui ne ramena point le paroissien fantôme à une disposition plus courante, marbre obstiné… Il fuit le domaine et en défendit formellement l’accès à quiconque désirait continuer à recevoir les sacrements, décrétant la propriété maléficiée… On sait que cette année là une bordée de flamands bleus venus d’Orient, de cette espèce aux ailes émaillées d’une fine ligne d’argent et au bec peint comme une porcelaine perse, tellle qu’oncques on ne revit, déviée par quelque vent contraire, vint nicher sur les arbres, fabuleux volatiles posés sur les branches silencieux et étonnés comme des points d’interrogations, beaux et insolites comme des clefs de Sol… Et ce fut selon le témoignage des gazettes et la mémoire du pays, un moment de suspension du temps dans la vallée, une entaille verticale…
A la suite des aristocrates en cavale, ainsi qu’à celle du diariste des hauteurs, j’ai à mon tour élu domicile en ce modeste Altiplano, je suis celui qui est venu se glisser dans la généalogie de ses fantasques habitants. Dans l’immense bibliothèque qui capitonne les murs du cabinet de lecture de plusieurs épaisseurs de livres, je voyage sur mon fauteuil, qui devient un aéronef ; je survole les continents, comme Holgersson sur son oie somnambule. Voilà la raison de ma présence quotidienne. Moi aussi, j’encours la suspicion des héritiers de ceux qui s’offusquèrent de la fantaisie de mes prédécesseurs, et les enfants s’écartent à mon passage lorsque je me rends au village.
Longue-vue, prodiges et sortilèges…
Au fonds d’œuvres laissé par les oiseaux au sang bleu – moult recueils de poèmes, des relations d’explorateurs portugais et hollandais, des Mystères médiévaux, des manuels d’alchimie et toutes sortes de curiosités datant de l’Ancien régime, l’ermite sténographe, en sus de son Journal débité en de multiples volumes garnissant les étagères de bois vermoulu, a ajouté nombre de livres, très certainement l’ensemble de sa collection personnelle si j’en juge par la quantité. Elle se constitue en particulier de fables libertines, d’Utopies, mais encore de traités scientifiques. J’y ai moi-même entreposé tout ce vers quoi mon inclination me porte, toute la descendance de Nerval, d’André Hardellet à Julien Gracq, ou Jean-Marc Tisserant, en bifurquant sans empressement par toute la confrérie secrète des sourciers de l’invisible, la phalange des affleurants de la dimension du songe, prompts à infuser l’ici-bas de gloire céleste, à lui remembrer l’existence de son double… Des chasseurs de hasards objectifs et gigognes, des questeurs de synchronies… Et ce dépôt illégal, je l’ai voulu non pour la seule volupté de pouvoir y replonger à l’infini, comme un scaphandrier dont la lente décomposition des gestes dans les Hauts-fonds, redevable au plomb de ses semelles, n’est pas sans évoquer la façon dont ces petits calepins, par le défilé accéléré de leurs pages, procurent l’illusion du mouvement, non ce n’est pas cela, mais pour cacheter le lieu de mon empreinte, comme on le fait d’une cire. Ces œuvres sont les armes frappées sur ma chevalière imaginaire, moi qui ne puis me prévaloir d’aucun faubourg de noblesse, qui n’ai d’autre privilège que celui de voir passer dans la nuit des caravelles soulevées par la houle étoilée… Certes l’esprit du lieu n’est plus tout à fait malléable, les convexités de mon être, ses pointes saillantes, se heurtent à la résistance d’événements dont l’onde n’est pas tarie encore et continue de s’élargir loin d’où le regard peut porter… Des âmes, locataires irrégulières, ont coagulé avec les lieux, et je n’ai d’autre choix que celui de me fondre à leur creuset...
Il y a au revers du cabinet de lecture, de cette pièce-Monde, dont j’ai, par la fréquentation quotidienne, identifié certaines frontières, supputé quelques embarcadères, et peut-être même esquisser la mappemonde, un grand salon attenant, qui tient de la véranda ; il est en effet doté d’une grande verrière. Celle-ci, à partir d’un hublot central qui en est comme l’iris, déploie de grandes pétales de verre et voit ainsi sur toute la vallée. C’est un écrin à la vision, un grand œil dont le cristallin réfracte la beauté, capture les éclairs violets qui marbrent la grisaille semée d’épaisse noirceur les soirs d'orage, rapides comme des coups d’archets… Un matin, il y eut une tempête de fleurs, des vents désordonnés, labyrinthiques, projetèrent dans l’espace qui en fut aussitôt empli, étamines et pistils, et ce ne fut plus que cyans lézardés de jaune, indigos ultramarins piqués de rouge, tiges vertes et renoncules en geyser… On eût dit une grande volière d’oiseaux fantastiques, de flamands bleus en visite silencieuse comme de mystérieux hôtes, porteurs de mancies, une jonglerie des règnes, un kaléidoscope végétal dont les éclats et brisures chromatiques célèbrent une mythologie minérale… Le spectacle des éléments, en faillite ou en parousie, qui dansent dans la vallée, me détourne parfois de la lecture… C’est en jouant un jour avec l’antique longue-vue du Marquis que j’ai aperçu l’île… Mon œil, cerclé d’obscurité, se déplaçait dans le paysage, au gré du petit disque de réalité qui me parvenait à distance par le truchement de la lunette. Soudain la rétine magique, la vision aéroportée, a calé et fait un brusque soubresaut rétroactif… Sur le fleuve, qui figure un flot de lave dans le crépuscule, une virgule de terre ferme, un île, se découpait. Je ne l’avais jamais vue, elle paraissait flotter entre le ciel et l’eau, dépourvue de fondation, en proie à une dérive qui eût expliqué mon ignorance. En son centre était plantée, comme un ombilic, une manière de kiosque, de facture Renaissante, un petit temple, quelques colonnes surmontées d’un petit dôme, plus probablement élevé à la gloire d’une idée que d’une personne… Je décidai de descendre au fonds du vallon pour entreprendre la conquête de l’îlot…
La Cythère des solitaires et des proscrits
Sur un banc de sable que l’on peut rejoindre à pieds secs et dont la mince étrave suffit à échancrer les flots, fendant le courant comme une proue heurtebise, une barque est amarrée… Elle semble échouée, de par sa station en légère oblique et son bois pourrissant… En dénouant la corde qui s’enroulait autour d’un pieu, elle cède au mouvement des eaux, ondulant comme une chevelure, et s’enfonce bientôt dans un tunnel de feuillages, dont le boyau amplifie les sons, presque grotesques, découpés crûment dans l’air qui en est la matière. Cette trouée obscure laisse deviner à son dernier horizon un soleil nain, réduit, miniaturisé, qui grossit cependant comme une étoile qui va crever, qui va se brûler en nova... Alors que la lumière déborde l’orifice, le couloir meurt enfin et dépose ma nef parmi les joncs, à même un tarmac de hautes herbes… Pendant quelques instants, mon embarcation reste ainsi, en catalepsie, mon odyssée se fige… Vais-je à mon tour être voué à la pétrification ? L’humidité me durcit les articulations, certes… Non en réalité, c’est un instant de Grâce sur la berge, les vents refluants comme les âmes du Shéol m’ont rabattu vers un Golfe intérieur de plénitude, dans cette crique où la paix me coule le long de la nuque, comme une huile…
Je n’ai pu débarquer sur l’île, la Cythère des solitaires et des proscrits se défendant par l'irradiation d'une sorte de champ magnétique, réticente… Tentant de stabiliser mon embarcation dans le courant hostile, repoussé sans doutes en vertu d’une polarité trop identique, je croyais voir surgir à tout instant quelque créature mythologique des bosquets… Je n’eus été qu’à moitié étonné de voir un centaure me héler depuis ce pays d’illusion… Comme tous les pirates défroqués, mon destin fut celui un naufragé, et reprenant le chemin inverse, mon esquif s’en est allée se fracasser sur la rive qui m’appelait aussi inexorablement que celle du Styx… Après quelques heures de marche, je parvins enfin sur le versant opposé de la colline au sommet de laquelle se découpait le manoir, attifé de crépuscule, qui ce soir sécrétait un pourpre cousu de fines arabesques d’or. Je n’envisageais pas de lectures dans l’immédiat, bien que tenu en haleine ces jours derniers par le récit d’une exploration du Cap-Vert par un chevalier lusitanien, qu’il me hâtait de poursuivre. D’une manière générale, la nuit m’effrayait en ce lieu, et je ne me connaissais pas le courage d’endurer la compagnie immobile de la statue du solitaire…
Origami à rebours
Alors que je me situai maintenant à équidistance du grand portail oxydé et du perron, que la perspective se rabougrissait, quel ne fut pas mon étonnement de constater que ce que j’avais pris de plus loin pour les premières tâches de nuit à gangrener les bases de la bâtisse, étaient en réalité de petits monticule de terre ! Une douve avait été creusée pendant mon absence... Exhumée plutôt, tant la netteté de son contour indiquait assez que l’ouvrier inconnu qui l’avait pratiquée aux abords immédiats du manoir, n’avait commis d’autre ouvrage que celui d’en épouser le tracé médiéval, disparu lors d’un enfouissement oublié… Je m’approchai de son bord… La nuit avait pris le quart, et je ne sais si c’était l’ivresse de cette journée harassante, mais la surface de l’eau croupie qui redevenait reflet après tant d’années de mutisme, se mit à concevoir des formes… D’abord des nuages indécis, qui se précisèrent en s’allongeant, pour adopter l’humaine figure… Quatre silhouettes en fuite tiraient à eux leurs bagages, dans les gorges qui naissent au sortir de la vallée, en suivant la rivière, s’arrêtaient parfois pour scruter la distance parcourue, le regard traqué… Un scribe se réverbéra à son tour à la surface, il grattait fiévreusement la feuille de sa plume, comme s’il était lui aussi poursuivi par un invisible ennemi… Il prêtait parfois l’oreille à la nuit, en sursaut, persuadé d’entendre dans l’ombre des cris et chuintements, enfants de la démence… Enfin ce fut le kiosque de nouvelle Antiquité, édifié selon les principes de l’Ars nova, qui fut à ciseler sa silhouette dans l’azur nègre de l’eau morte…
J’ai d’abord senti mon corps s’émollier sous la charge des visions, je sentais mes chairs couler dans l’océan, les pieds lestés de plomb, le corps caparaçonné d’un scaphandrier qui me donne l’aspect d’une écrevisse de lune… Puis toute l’horreur des fantasmagories émergées du passé sur le fil de ce miroir d’émeraude ternie, m’a transpercé…
Je n’ai pas pris le temps de vérifier si la statut de sel était encore penchée sur son secrétaire, mais il m’a semblé apercevoir en me retournant un léger mouvement de rideau, une main de pierre posée sur crémone, une présence prenant acte de ma fuite…
En rentrant dans ma mansarde, je trébuchai sur ce calendrier double qui met en regard le temps grégorien et celui tel que les républicains ont voulu l’instituer… Nous étions un 23 vendémiaire, un 2 septembre, date anniversaire du premier jour des grands massacres révolutionnaires… Je ne savais comment interpréter ce glyphe, mais je savais que demain je serais loin, et que, régulièrement, je scruterais le rétroviseur… Toutefois, je sais aussi qu’il faut se garder de fixer trop longtemps les surfaces réfléchissantes… Je n'en connu aucune à vrai dire qui ne fût sans tain...
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21 mars 2007
Les carnets du Capitaine Violette
Ce texte est paru dans La Presse Littéraire (dossier Julien Gracq, décembre 2006).
Tel qu’on le distingue sur le cliché noir et blanc, avec une certaine difficulté, en haut, à gauche indique la légende, le Capitaine Violette semble sur le point de se dématérialiser, à fleur d’invisible, captif déjà de l’orbite du point nodal ; et cela au même titre que les autres surréalistes qui occupent cette photographie prise dans les années cinquante… Il est incommode d’établir si, à l’inverse, l’indécision du contour des corps et l’état généralisé d’extrême imminence qui sourdent de la photo ne caractérisent pas davantage une apparition en cours, une émergence depuis les hauts-fonds, plutôt qu’une évaporation… Avènement ou disparition, allée ou venue, il est impossible de le définir avec certitude. Cependant quelle que soit la polarité exacte du phénomène, c’est le franchissement d’un seuil dont la nouvelle nous parvient. L’immobilité règne sur le portrait de groupe, sans doute par volonté de se dérober aux regards importuns – comme une bête menacée mime la mort. Mais ce figement statuaire est assez dense et oscillant pour révéler aux autres une présence fractale, à l’envers des gestes, disséminée aux pointes d’une rose des vents occulte, tapie en deçà, dans quelque méandre souterrain.
Certes, il y a ceux qui, scrutant le noir et le blanc de tel daguerréotype, n’en devinent point l’immergé, comme exactement il y a ceux des lecteurs qui tiennent les textes retrouvés dans la pelisse du Capitaine Violette pour de simples partitions cristallines, puissantes mais - selon leur cécité - vaines machines d’illusion. Ils ne comprennent manifestement pas que c’est bien ce en quoi ils ne sont que rats d’Hamelin, menés où il était voulu qu’ils le soient, de peur de les voir souiller la source du rêve. Les écrits du sous-officier sont les minutes d’une greffe de l’immatériel, le relevé sismographique de l’affleurement du songe. La pluie et la tuméfaction causée par le temps font parfois apparaître sur les murs de grandes auréoles aux formes d’une infinie variété ; seuls quelques uns parmi nous ont vu qu’en réalité celles-ci dessinaient une cartographie insulaire, indiquant les inflexions innombrables qu’emprunte la rêverie pour infuser le réel, démêler son lacis…
Alors que la grande débâcle nous avait jeté le long de sentes délaissées, à l’affût de points d’eau claire ou de baies sauvages, nous ne doutions pas qu’au tréfonds du silence immense qui nous enveloppait à la manière d’une armure, le mutisme du Capitaine en particulier constituait un rempart contre l’arsenal des pensées nocives. Notre longue marche était jalonnée par les vents qui, par leur vitesse, rendaient justice à la légende voulant qu’ils aient été la matière première dont furent pétris les chevaux… Et nous croyions en effet en deviner les silhouettes se former dans le lointain, en bout de course, à la manière de traits de fusain coupant l’horizon de lignes courbes et acérées comme des sabres ottomans ou des caractères arabes. La faim et la fatigue expliquent sans doute le délire de nos sens. Mais jamais nous n’avons donné prise au venin des visions malades que Violette détournait sur sa personne. Notre imagination galopait souvent dans les étendues du panorama, pourchassant le point de fuite de sa perspective, de préférence dans la mordorure du crépuscule… Parfois même la bride était si lâche que nous semblions avoir renoncé à contrôler le flux d’images déferlantes. Le soir, le chemin dans lequel nous nous enfoncions toujours plus avant, après tant de jours qu’il était impossible de les dénombrer, nous apparaissait quelquefois comme une grève humide où la lumière venait éclabousser, et dont le terme se dérobait à mesure que nous pensions l’atteindre enfin. Le Capitaine Violette était toujours posté quelques mètres en avant de notre maigre peloton, la besace obliquement plaquée sur le versant gauche de sa haute corpulence. Il en extrayait un crayon et un carnet lorsqu’il était lui-même en proie aux visions, semblables aux nôtres – nous ne le découvririons que bien plus tard - , tournoyantes à la manière des saynètes enchantées d’une lanterne magique, aux couleurs perlant du tourbillon de leur spirale, sous l’effet centrifuge du principe onirique… Nous ne comprîmes également qu’a posteriori que son dessein lui était tout à fait limpide, la Patrie à l’abordage de laquelle il nous menait étant semblablement régie par la domination du songe. Son uniforme fané, aux médailles arrachées, nous l’apercevions le plus souvent de dos, à contre-jour, et son pas régulier et fervent semblait en permanence frôler les précipices. Il parlait fort peu, des bribes de langage nous parvenaient parfois à son insu, et nous étions en peine de distinguer sa voix de la psalmodie des vents. Il fredonnait, priait peut-être…
Nous observions de longues pauses lorsque le Capitaine trouvait certains échantillons minéralogiques sur le bord de la route. Il les détaillait pendant de longues minutes, et à mesure que notre odyssée progressait, un sourire imprimait de plus en plus nettement le parchemin de son visage. Il s’abîmait littéralement dans leur contemplation, ses yeux fixant le minerai, fascinés et reflétant la flamme secrète qui les embrasait. Il paraissait accéder à une vie infinitésimale, avec laquelle tout disait en lui qu’il entretenait une parenté profonde et pour laquelle il ne se connaît pas de vocable apte à sa désignation. Il y eut cette fois où le pourpre s’empara de ses joues, alors qu’il venait de ramasser un éclat de roche d’une brillance remarquable. Il reprit la route d’un pas plus preste. Nous arrivâmes à hauteur d’une sorte de portail de verdure. De part et d’autre d’une voie de chemin de fer désaffectée dont les rails patinés de rouille fuyaient au cœur d’une futaie obscure, buissons et massifs de fougères formaient l’entrée d’un affluent caché de notre pèlerinage. Nous pénétrâmes ce tunnel de végétation qui, à perte de vue, était surmonté d’une voûte de branchages feuillus joignant les deux bords du chemin et ne laissant parvenir du ciel que d’intermittents éclats de lumière… Nous nous y coulâmes pendant plusieurs jours, sans paroles ; seule la faune invisible du lieu faisait parfois résonner l’air d’un signe de vie. Violette prit alors beaucoup de notes. Les rails filaient implacablement vers l’avant, semblant ne jamais devoir buter sur aucun terme. Les lattes de bois qui les maintenaient parallèles, étaient pourries par l’humidité ; toute une flore, longtemps contenue par le passage des locomotives, regagnait l’espace spolié par la technique, corrompu par le métal... La forêt s’épaississait de chaque côté, et nous crûmes à maintes reprises discerner à mi distance, dans l’enchevêtrement des branches, des habitations désertées que le lierre avait déjà recouvertes d’oubli… Il faut aussi dire qu’à mesure que nous avancions, les différentes essences et espèces d’arbuste échappaient toujours davantage à nos connaissances botaniques - il est vrai modestes. La taille croissante de la végétation non seulement étaient inhabituelle, mais la forme des feuilles, le dessin et le pigment des fleurs et des fruits devenaient également toujours plus insolites. En relisant le carnet de Violette qui retrace ce moment de l’expédition, nous lirions que celui-ci passa tous ces jours le long des rails dans la conviction qu’une licorne escortait notre marche… Il rapporte ainsi comment, dès le premier soir de notre pénétration de la forêt, il vit l’animal immaculé, fumer sous les rayons de lune. Au cours des deniers kilomètres, la pente s’aiguisait quelque peu, et nous parvînmes à un promontoire, évasement brusque de clarté, où les rails se brisaient brusquement au surplomb d’un fleuve : nous étions sortis de la forêt. Le Capitaine jeta un genou en terre, nous levâmes nos yeux, éblouis par l’afflux brusque de lumière, accoutumés à l ‘obscurité après plusieurs jours de cavalcade dans le sombre massif forestier. Toutefois il n’y avait pas que les retrouvailles du plein soleil à nous éblouir, mais encore cet or particulier qui recouvrait mystérieusement toute chose, qui plus précisément semblait en émaner…
De l’autre côté du fleuve, un château surmontait une roche plongeant abrupte dans l’eau et marquant le point où celle-ci se fendait pour s’aller rassembler un peu plus loin, une fois l’îlot dépassé. Un radeau de rondins assemblés nous a mené silencieusement sur l’autre rive. Le Capitaine Violette escaladait la paroi avec rapidité et agilité, comme un enfant du pays qui aurait eu connaissance de la moindre de ses anfractuosités. Le château paraissait beaucoup plus imposant maintenant que nous foulions ses abords, surgissant d’un temps fort reculé, malaisément datable. Des arbres au feuillage noir bouffaient à ses entours immédiats. Il n’y avait que quelques meurtrières à trouer ses murs en ruine, quelques écoutilles à laisser l’air pénétrer dans ce qui figurait un vaste vaisseau fantôme flottant au-dessus de la lande, où il découpait sa silhouette… La solitude imprégnant chaque moellon de la forteresse indiquait une désertion déjà ancienne. Le lieu n’avait pas été conçu pour de longs séjours, comme l’indiquait de sommaires installations intérieures, dans les grandes salles vides que nous traversions. Point de mobilier, si ce n’était une grande table de pierre entourée de quelques tabourets en bois grossier… Le Capitaine Violette était pour sa part transfiguré.
- " Nous sommes arrivés à la Patrie", nous dit-il, " et je retrouve ici le domicile d’une lignée de veilleurs… Pour vous, vous emprunterez la lande pendant quelques jours encore et atteindrez une ville vers laquelle affluent les rescapés, son sol est jonché de pierres précieuses, mais ses habitants n’y prêtent guère attention, ses fontaines prodiguent une eau puisée aux sources des monts qui l’enceignent, où viennent s’infuser le bleu du ciel et l’or des étoiles… L’enfance y est éternelle, le rêve sans entrave. L’empire du songe prête à ses habitations l’illusion d’une perpétuelle apesanteur ; lorsque vous l’apercevrez de loin vous serez convaincus de découvrir une cité chimérique née de quelque lagune...".
Dehors, au-dessus de la lande et de ses bruyères dansantes, une boule de feu rougeoyait et commençait à nous attirer à elle, à nous convoquer en son large, à forer en nous l‘écho de son appel… Aux arrêtes des rayons de cuivre, des bans d’oiseaux surgissaient, se déployaient en larges volutes, modulant leur mouvement, se groupant et se désagrégeant en vertu d’un instinct de synchronie dont le mystère ne pouvait laisser de fasciner, s’abattant comme des filets pour renaître comme en gerbes de feu… Lorsque nous laissâmes le Capitaine, derrière nous pour la première fois, un chant céleste résonna dans le fortin, et la voix séraphique accompagna notre traversée du bras de rivière ainsi que les premiers instants de notre descente vers la ville. Ce n’était assurément pas la sienne. Aucun de nous ne revit le Capitaine Violette, vigie veillant sur la Patrie, Orphée qui nous avait rapatrier depuis les Ténèbres… Nul ne put lui témoigner sa gratitude. Un matin de septembre, peut-être une décennie plus tard, un convoi funéraire traversait la ville, et je reconnus le corps du Capitaine enveloppée de sa pelisse aux galons abolis. Je me joignis à la cérémonie, profitant d’un moment d’inattention des commis pour dérober les carnets qui enflaient encore sa besace, invariablement fixée à hauteur de hanche, sur le côté gauche. J’y retrouvai consignée la chronique des extraordinaires images qui jaillissaient en lui. Je revécus le périple qui fut le nôtre. Je n’ai pas toutefois osé décacheter ceux de ses écrits portant sur la période antérieure. Ni même vraiment sur celle qui suivit, celle de son retrait dans le château. Tout juste remarquai-je en parcourant les différents titres, et en pratiquant une lecture diagonale, que ses dernières années avaient moins été consacrées comme auparavant au relevé systématique des éclats de songe qu’à l’approfondissement des visions anciennes. C’était comme si, à mesure que le Capitaine sentait approcher le terme de sa vie, il avait voulu jeter sur le papier la quintessence du rêve éveillé, en exposer les linéaments. Peut-être, aussi, la source fantasmagorique, au contraire de celles qui alimentent la ville, n’est pas intarissable ? Toujours est-il que pour adopter un cap inédit, en profondeur, en analyse, sa dernière manière n’en pas moins magnifique dans son expression. Les officiers des pompes funèbres firent glisser le corps de Violette dans la caveau, avant de refermer sur lui la pierre tombale dans un fracas sourd, inconscients du paradoxe qu’il y avait à croire ainsi emmurer une âme au moment même où celle-ci, après avoir passé son existence à pratiquer des allées et venues entre l’invisible et le visible, s’affranchissait définitivement.
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03 mars 2007
La Baleine Aérolithe
Je peux le confesser aujourd’hui : je suis arrivé dans la vie comme dans un vestibule, poussé par la tempête, détrempé, la silhouette découpée par la foudre dans l'embrasure, un maelström dans le dos... Depuis, mes yeux n’ont jamais cessé de refléter le convoi des étoiles en transhumance, les montagnes en apesanteur qui figurent l’orée d’un pays caché, les promontoires célestes poinçonnés par le soleil déchiré, Atlantide blanche et bouffante, matrice d’une mythologie insolite, d’une ménagerie de nuages, la baleine à l’énorme gueule, les chevaux à plusieurs têtes qui explosent cabrés dans l’azur, le ciel se réverbérant dans l’asphalte humide, verni-craquelé comme une toile d’un maître anglais du XVIIIe siècle…
Puis je reçus en héritage cette tour de contrôle, dans la forêt profonde, enlianée, habitée de son vivant par ce fou de mon grand-oncle, mort au Amériques Septentrionales d’avoir trop distillé l’alcool des rêves… Rien ne me retenait plus à Paris, je n‘y distinguai plus le jour de la nuit, tout m’était devenu une pénible carmagnole de lampions blafards, la nausée était mon ombre, mes amis eux-mêmes avaient à souffrir de cette pénible coloration de boue, comme celle que l’on voit rouler sous le Petit-Pont, aux pieds de Notre-Dame… Je vidai le maigre pécule qui garnissait encore mon compte en banque, avant qu’il ne fût converti en Mezcal, Armagnac ou notes de musique. Aussi bien, je n’étais plus rien pour mon pays, et la zone internationale de l’aéroport m’apparut pour ma vraie patrie… puis même plus... Je devais d’ailleurs égarer définitivement ma personne civile dans un tout-à-l’égout mexicain où se perdit mon portefeuille, dont j’imaginais la flottaison et l’odyssée débonnaire dans les eaux sales, identique à celle de certain inébranlable et fabuleux soldat de plomb… Peut-être, retrouverais-je mes papiers au fonds du ventre d’un poisson-globe, dans l’arrière-salle d’une cantina? Après douze heures d’avion qui ramollirent les horloges, quinze de bus brinquebalant, deux jours de marche ininterrompue dans la forêt amazonienne, ivre de solitude, du haut d’une vallée, je contemplais enfin où il m’échoyait de naufrager, la tour prenant corps, brusquement surgie hors du double creuset de mon hypothalamus et de la carte laissée par mon aïeul. Qui avait pu avoir l’idée d’édifier une tour de contrôle aérien en pleine forêt tropicale ? Selon les notes et confidences de mon fantasque parent, ce phare céleste datait des temps primitifs de l’aviation, et avait été aux longs courriers, de continent à continent, d’océan à océan, ce que les relais de chevaux furent aux voyageurs médiévaux… Nous étions ici à l’enseigne de Pégase, en réalité à celle de la baleine volante, comme je l’apprendrais bientôt…
Dans la famille, l’on ne prêtait guère attention aux allégations et aux débandades de cette vieille cervelle calcinée, jamais tout à fait rafistolée d’un accident de biplan… Lorsque l’Oncle revenait pour quelques jours de ses péninsules, j’étais à peu près son seul auditoire, les écoutilles bien écarquillées, les yeux béants, tout en n’ignorant pas, à la manière d’un transbordeur lysergique, que ce liquide qui me coulait suave sur l’âme n’était un onguent, puissant certes, mais non moins illusoire que celui vendu à la criée par quelque docteur charlatan de l’Ouest Lointain… Et, voilà que tout autour de moi, sous les ors d’un crépuscule guarani, se matérialisait maintenant ce que nous avions pris pour des chimères… La crénelure des temples aztèques au loin, qui forment la cité sacrée encaissée à l’autre extrémité de la vallée, des fruits gros comme des têtes humaines et colorés comme des perroquets, des perroquets polyglottes aux yeux de rubis, des trois-quarts déesses indiennes entr’aperçues par fragments de couleurs et de métaux précieux à travers des feuilles d’arbre larges et longues comme des pirogues… Et surtout les lambris dorés du soir irisant l’air d’une transparence de jonquille, d’un reflet d’absinthe où tout voltige en apesanteur, les songes remontant au ciel comme des bulles… Tout était là, incontestable…
La première nuit, éreinté, je m’assoupissais, et mon sommeil fut foulé par d’improbables mais familières créatures… C’est ainsi que je vis des caravelles nées de l’horizon nocturne lissé par les eaux d’une pluie qui remontait au ciel… Les nefs étaient proprement ailées, de tailles diverses et coulissaient le long de différentes hypothèses astronomiques – car simultanément à leur éparpillement au ciel de mon songe, elles avaient tiré à elles la draperie galactique, le linge étoilé -, et nul doute qu’elles improvisaient elles-mêmes alors de nouvelles et secrètes constellations… Une fois révolu ce considérable charroi, à la faveur d’une rétractation du fouillis cumulo-nimbique, par un complot inédit de la stratosphère, depuis les quatre horizons s’en fut un monstre marin, un cachalot aérien, un cétacé céleste : c’était la baleine voltigeuse, celle-là même, à n’en pas douter, dont m’avait entretenu mon Oncle, le regard halluciné, prévenant par le chuchotement les quolibets familiaux qui mécaniquement pleuvraient à son évocation enfiévrée ; c’était le moment le plus drôle de sa divagation, celui qui faisait encore rire même lorsqu'on le connaissait déjà... On ne pouvait s’habituer à tant d’extravagance… La dernière fois que nous le vîmes, il me glissa avant de partir, opaque : " La nausée est mon ombre, tous ces visages sans vie dansent une morne carmagnole dans ma chambre noire… "… Puis, on ne l’a jamais revu… Nous n’avons appris son décès qu’en raison de l’écrasement d’un avion dont la trajectoire, déviée par erreur, se résolut avec fracas contre un flanc de vallée andine, pour avoir prêté créance aux signaux lumineux qu’envoya par mégarde la tour de contrôle, le buste de l’Oncle trépassé les ayant allumés en s'affaissant sur le tableau de bord… C’est du moins ce que rapportèrent les autorités locales, qui mirent plusieurs semaines à identifier le macchabée farfelu, pour finalement joindre son écume à celle de l’Amazone… Personne ne put reconnaître le corps…
Je fus réveillé par la brise. Je m’étais endormi dans le cockpit de la tour, dont l’appareil était fort simple et évoquait plus volontiers une cabine marine. En regardant à travers la grande vitre qui permettait d’avoir de la forêt une vue contemplative, comme au travers d’un hublot, un peu à la manière dont Nemo pouvait observer les fonds marins, à cette différence que l’habitacle vétuste était poreux aux vents et aux bruits de la vie sauvage… En attardant un peu mon regard au midi de la cabine, je distinguai des arbres plus jeunes qui avaient poussé sur l’ emplacement de la piste de décollage aujourd’hui disparue, et formaient une haie rectiligne… Sous la grande baie vitrée qui avait servi d’écran aux visions solitaires et technicolores de mon Oncle, se trouvait ce que, faute d’un plus ample savoir technique, je nommai un tableau de bord. Sur un plan métallique incliné, une myriade de boutons avaient du clignoter un jour ; ce n’était plus le cas… Cette table de commandes était transpercée par un réseau de lianes et recouverte par endroits de feuillage… Un levier plus imposant que les autres attira mon attention, je l’actionnai par réflexe, convaincu que rien ne pouvait advenir dans une telle ruine, étranglée par la végétation… Quelle ne fut pas mon étonnement d’entendre un cliquetis fort sonore, immédiatement suivi d’une violente illumination, puis de voir tournoyer au-dessus de la tour un large faisceau photonique, difficilement visible en raison du jour… Je rabaissai le manche, la lumière s’arrêta… Mais la machinerie semblait avoir repris vie, tirée d’un long sommeil par le bref électrochoc qui venait de lui être prodigué, vibrant de son âme retrouvée… Je sortis inspecter un peu plus soigneusement les alentours… Des câblages longeaient le bâtiment et plongeaient sous terre, en quête du générateur qui devait alimenter la tour en énergie électrique… Il y avait également, jouxtant la tour de quelques coudées, une grande citerne de forme oblongue qui avait servi à contenir le kérosène, elle aussi étouffée par les lianes constrictrices…
En regagnant la cabine, je fus surpris de trouver un perroquet vivant posé sur le dossier de l’unique chaise de la pièce, celui-ci avait déposé sur la table le produit d’une charitable cueillette… Le volatile piaffa le nom de mon Oncle à plusieurs reprises ; m’identifiant sans doutes à lui, interprétant ma présence comme le retour d’une antique compagnie… Quotidiennement, à heures fixes, il déposait ainsi sur ma table le repas du jour… De mon côté, j’élargissais chaque jour un peu plus le périmètre du connu autour de la tour… Mon enveloppe se tannait, je perdais toute distinction occidentale, qu'elle fût vestimentaire, alimentaire ou linguistique - je ne pensais ni ne rêvais plus en français, ni à vrai dire en aucune langue… Mais, en dépit de ses beautés et de ses dangers, cet environnement ne suffisait pas étancher une soif que je sentais se forer de plus en plus profondément en moi, notamment lorsque le soir je regagnais la tour… Quand je commençais à appréhender la masse métallique à travers les taillis que j’entamais à la machette, et que bientôt sa verticalité se révélait soudain dans tout son élan, j’étais comme hypnotisé, et il me semblait que de son côté, elle détectait ma présence comme auparavant celles des aéroplanes…
Et bien sûr, l'on ne me croira pas et j’encours à mon tour la moquerie universelle, mais voilà qu’une nuit que j’actionnai quelques boutons et leviers, tentant d’extirper à la nuit quelque confidence, de presser son être pour lui faire rendre son essence, je l’ai vue à mon tour nager dans l’horizon, la baleine, rassembler sa chair immaculée de nuage, s’approcher lentement, raser la cime des arbres tropicaux, venir me cueillir et m’avaler comme un Jonas aérien… Elle pèlerine, transhume ainsi, à l’écoute de ceux qui discernent sa carcasse dans l’azur… Un jet de matière subtile jaillit de son évent, trou de serrure par lequel, depuis son ventre, l'on peut fixer la jungle stellaire dont les scintillements sont les cris de la faune... Son corps lui-même fint par refléter les moires des siècles qui ne parviennent qu'aujourd'hui...
Je fus recraché sur une grève ensoleillée, indéterminée, nue, dont les sables s’étendaient à perte de vue…
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