01 décembre 2008

Egaré

Je m’étais égaré dans les entrailles d’une ville dont le blanc des murs et la course rapide des ruelles situaient la position sur les bords de la mer Méditerranée… Un renfoncement égéen, violacé, Smyrne peut-être ; un port du Proche Orient, Saint-Jean d’Acre, Damiette… Entraîné par l’une de ses pentes, l’âme en tournesol, comme diffractée, je dévalai droit dans le miroir incendié et oscillant des eaux éblouies de soleil, bien décidé à le fracasser pour passer de son autre côté… Le labyrinthe de chaux se rehaussait des brèves cursives turquoises et or que peinturlurent les coupoles byzantines sur le contre-jour. Une voix lâchait dans l’air sa psalmodie sinueuse, depuis une hauteur que je n’apercevais pas, enfouie dans le massif cubiste des maisons immaculées aux volets verts et bleus. Je fus rendu au pavé par un homme, à vrai dire un clochard, une pauvre hère dont l’apparence décharnée m’arrêta tout à fait. Du gouffre de sa bouche, qui trouait une méchante barbe, s’écoulait un filet de voix rauque, borborygmes débités en cascade d’eau sale presque tarie, écho d’égout… Son haillon grisâtre se mêlait à sa peau de telle manière que la misère semblait y avoir décalcomanié son anathème, en phrases d’ombre fraisant sa chair… De ce monticule de déveine, de cet assemblage incertain de charogne et d’os brisés sur place, sourdait toutefois un rayonnement mystérieux, une attraction inexplicable… Les bribes de mots qui me parvenaient me restaient tout à fait obscures... Cela pouvait être imputé à mon ignorance quasi absolue de la langue locale... Ce n’était pas de l’hébreu, que je reconnaissais sans pouvoir le comprendre pour l’avoir entendu ânonner dans les synagogues de mon enfance, et parfois encore en songe… Son ton était apocalyptique, et je ne parvenais pas à distinguer si j’étais le seul objet de ses imprécations… Elles semblaient bien plutôt prendre à témoin la ville entière, les îles qui brûlaient chaque soir dans le lointain lorsque l’on se postait en haut des roches du littoral… Bientôt, l’homme fut aspiré par une sorte de guérite qui tenait du tonneau et de la barque fracassée, comme un crustacé rentre dans sa carapace...

 La nuit arrivait, le mauve marin se communiquait au ciel. Le vaste brasier qui quelques instants auparavant m’aveuglait délicieusement et me procurait la transe, s’était résorbé en un feu calme, une amande de lumière sur la mer, une virgule de moires saupoudrées… Des lampes à huiles s’allumaient les unes après les autres dans les ruelles ; comme des étoiles naufragées, à l’agonie… Le réseau de ces halos formait une sorte de dédale lumineux… Son magnétisme devint plus puissant que celui des eaux en contrebas, prises dans un sarcophage de nuit. Comme si ma dérive avait consisté en l’apparition de figures symboliques, en l’abattement successif et hypnotique de lames de tarot, une nouvelle vision me surprit à quelque distance de là. Au moment où j’allais emprunter un escalier qui descendait à droite, débouchant sur une petite place plantée de quatre cyprès, un carrosse, tout à fait improbable sous cette latitude, de couleur noire, me barra la route. Les pans du rideau qui surmontait la porte du véhicule, s’ouvrirent sur un visage de femme à demi oblitéré par les plis d’une mantille noire. Ses yeux me broyèrent l’abdomen de leur douceur douloureuse. Ils m’exhortaient à rejoindre une patrie que je connaissais sans pouvoir la cartographier… Je sentais mon corps devenir un pointillé… Le rideau retomba et la voiture disparut dans les grincements des roues de bois cahotant sur le pavé... Depuis la petite place, où cette rencontre me déposa, hagard, se distinguaient les îles en proie à l’incendie, régate de vaisseaux en flammes qui semblait se diriger aveuglément vers la fin des océans, déplaçant au-dessus d’elle une traînée rougeoyante, saignant l’horizon, flottille des rêves consumés, cargaison fantôme appareillant pour le néant…

 Le sommeil me foudroya. Je m’observais courir le long d’un pont de structure métallique, sans fondations, une passerelle au-dessus de la mer ; et cette course nocturne n’avait pas de fin. Au réveil, la peau cuite par la pierre, je retrouvais la mer constellée d’écailles de soleil, comme je l’avais quittée la veille, apaisante et gaie. A quelques centaines de mètres à l’Est du belvédère où je me trouvais, la cavalcade des édifices depuis les hauteurs de la ville était brisée nette par une forêt de citronniers, sorte de parenthèse magique dans la ville. Le corps jaune et sensuel des fruits sur le point d’être récoltés, se multipliait à perte d’horizon, piquant d’étincelles fixes le vert foncé, immense et touffu du feuillage, allant se perdre au-delà de la baie… A plusieurs reprises, j’ai voulu pénétrer cette presqu’île végétale, arpenter ses alvéoles de safran, son architecture sauvage… Bien que scintillante, elle semblait dormir sous l’effet d’un sortilège. Je n’ai pu trouver le chemin qui menait à son orée ; les obstacles de toute nature se relayaient pour m’empêcher d’y accéder, quand un chien ne me retenait pas en mordant mon pantalon, une charrette obstruait brusquement le passage… Ici un barrage militaire entravait la circulation, là un marchand de babioles m’immobilisait pendant de longues minutes en me serrant le bras, et m’indiquait une nouvelle direction qui s’avérait rapidement fausse… La vision des citronniers se réverbérait parfois comme un mirage, et ce qui m’apparaissait à distance comme une porte, un corridor, se révélait une grossier trompe-l’œil, une réclame pour citronnade tapissant un cul-de-sac…

Je ne suis qu’un égaré  et pour l‘heur je dois continuer d’errer. Mais où mène le pont métallique de mes nuits ?

Commentaires

Ton apparition en haillon a pour nom Elie. Jadis, Dieu l'envoya lutter contre les disciples de Baal, ralliés par le roi d'Israël. Des siècles plus tard, à Nantucket, il tenta d'empêcher certain matelot et son amant harponneur d'embarquer avec un damné dont le nom n'était autre que celui du roi impie. Il est dit que l'homme et l'enfant le croiseront à la fin des temps, sur la Route.

J'ai soif.

Ecrit par : Transhumain | 02 décembre 2008

Miss you so much :'o(

Ecrit par : * | 02 décembre 2008

Rare mais bon.

Ecrit par : P/Z | 02 décembre 2008

Bonsoir les amis,

Ah ah Olivier! Excellente Transchronie! N'y-a-t'il pas un épisode avec Jonas? Si je me rappelle bien Elie ne meurt pas mais monte au Ciel (si j'étais critique et érudit je dirais : Dormition ;))... En attendant en effet de revenir sur un char pour le Boss de fin de tableau! J'espère que c'est pour bientôt. Après toutefois que nous aurons eu le temps de vider les citernes du Péret, en pompant à même le robinet à pression, comme des personnages de Jérôme Bosch!

Marie, alors Petrograd? :) Moi aussi, je suis en manque, d'encre violette.

P/Z, autant de la part de Ceaucescu je m'en foutrais, mais de la vôtre, ça me fait sincèrement plaisir!

Ecrit par : OrnithOrynque | 02 décembre 2008

Bonjour,

ça doit sentir bon "une forêt de citronniers" !
:-)

Ecrit par : Sylvie | 06 décembre 2008

Comme une odeur de cent étés! :)

Bonjour à vous Sylvie!

Ecrit par : OrnithOrynque | 08 décembre 2008

Excellente idée, au moment redoutable du franchissement du solstice d’hiver, d’évoquer à nouveau l’ombre du "Wanderer" (mis en musique par Schubert sur un poème de Georg Philipp Schmidt) :

Ich komme vom Gebirge her,
Es dampft das Tal, es braust das Meer.
Ich wandle still, bin wenig froh,
Und immer fragt der Seufzer, wo?

Die Sonne dünkt mich hier so kalt,
Die Blüte welk, das Leben alt,
Und was sie reden, leerer Schall;
Ich bin ein Fremdling überall.

Wo bist du, mein geliebtes Land?
Gesucht, geahnt, und nie gekannt!
Das Land, das Land so hoffnungsgrün,
Das Land, wo meine Rosen blühn.

Wo meine Freunde wandelnd gehn,
Wo meine Toten auferstehn,
Das Land, das meine Sprache spricht,
O Land, wo bist du?

Ich wandle still, bin wenig froh,
Und immer fragt der Seufzer, wo?
Im Geisterhauch tönt´s mir zurück:
"Dort, wo du nicht bist, dort ist das Glück:"

Puis peint par Caspar David Friedrich (il n’y a pas d’album chez vous) et, enfin, cloué au panthéon du tragique par Friedrich Nietzsche :

Der gute Vogel schweigt und spricht:
'Nein, Wandrer, nein! Dich lock' ich nicht
Mit dem Getön --
Ein Weibchen lock' ich von den Höhn --
Was geht's dich an?
Allein ist mir die Nacht nicht schön.
Was geht's dich an? Denn du sollst gehn
Und nimmer, nimmer stille stehn!
Was stehst du noch?
Was that mein Flötenlied dir an,
Du Wandersmann?'
Der gute Vogel schweig und sann:
'Was that mein Flötenlied ihm an?
Was steht er noch? --
Der arme, arme Wandersmann!'

Mais, il n’est pas dit que ce soit si grave que ça : si votre
pont métallique ressemble à celui de Caillebotte, vous êtes
simplement sur le "Pont de l’Europe" (vous n’êtes toutefois pas sorti de l’auberge pour autant, à voir le personnage à droite du tableau et le nom de l'ouvrage).

Ecrit par : P.A.R. | 12 décembre 2008

Bonjour à vous P.A.R.! Merci pour vos mesages! Alors vous avez supprimé les "Mélanges"!? Vous vous êtes jetés du pont de l'europe? :)

Ecrit par : OrnithOrynque | 13 décembre 2008

En grande forme, OrnithOrynque.

Ecrit par : Christian Cottet-Emard | 13 décembre 2008

Bonjour Christian! Bienheureux de votre signe! J'écris toujours :)!

Ecrit par : OrnithOrynque | 14 décembre 2008

Oui, j'ai cessé de bloguer (d'ailleurs on dit le genre condamné): le retour sur investissement intellectuel & moral n'étant celui que j'avais espéré.
Brièvement, j'ai encore créé un machin financier pour comparer l'audience respective des deux styles (croissance exponentielle dans le deuxième cas), pour enfin retourner cultiver mon jardin d'honnête homme du XVIIe et enrichir mon cabinet de curiosités.
Je vous donne le bonjour, cher auteur.

Ecrit par : P.A.R. | 15 décembre 2008

Une communauté de passionnés de littérature (lecture & écriture) vous invite sur sa plate forme utopique :) http://epopee-litteraire.com

Ecrit par : Maxime | 09 juin 2009

j'ai soif aussi
bisous

Ecrit par : andrea | 09 septembre 2009

Qui va là je te prie?!

Ecrit par : Maurice | 11 septembre 2009

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