07 avril 2008

Carmagnole Macabre

 

1343799684.jpg

Isidore longeait maintenant l’église de Saint-Germain-des-Prés à la hauteur de cet angle de ruines attenant au vide, laissé par la destruction de l’ancienne prison de l’Abbaye que signalent aujourd’hui encore quelques moellons disloqués. La mousse sur la pierre y semble comme enflée, ombrée par le sang qui ruissela abondamment lors des massacres de septembre 1792. En pratiquant mentalement une coupe longitudinale, l’on peut constater qu’il correspond à l’autel. Comme sur le pavé de la Place de la Concorde, la coagulation n’est jamais parvenue à son terme, et le guetteur des Siècles, embusqué sous les arcades de la rue de Rivoli, dont le regard acerbe luit dérobé derrière les grilles du Jardin des tuileries, dont le rire tonne sous cape, sait de quoi retournent ces chutes inopinées de corps grotesques qui s’observent parfois sur le pavé glissant de l’esplanade plantée d’un dard pharaonique… Il voit quels gisants soudainement ressuscitent de leur sommeil de pierre, et par quels fils invisibles sont agitées les marionnettes amnésiques… Un sarcasme à particule… Un hoquet à jabot… La raillerie bruyante d’une guillotine dont le grincement fuit amplifié le long des décennies écoulées, sans discontinuer, écho croissant brisé en de monstrueux tessons de rire…

Ce parcours, qui à grandes enjambées ramenait Isidore de la rue de Rennes au boulevard Saint-Germain, pour le rapprocher de la rue Visconti où il logeait, selon des formules aléatoires empruntant autant au caprice des vents qu’à l’inclinaison d’un arbre, à la courbure des bâtiments anamorphosés par les flaques qu’à la voussure de l’espace-temps, lui était quotidien. Et si pendant un temps, certains détails lui étaient apparus plus nettement, découpés dans la clarté hivernale mêlée de bourrasque ensoleillée – plusieurs continuaient toutefois de jaillir à sa vue, anticipés quelques mètres avant que d’apparaître, comme ce dragon forgé au surplomb de l’aile droite d’un square au nom de diplomate uruguayen -, la plus grande partie du paysage s’avérait érodée par l’habitude, stagnant à demi effacée dans l’arrière-plan trouble, tapi dans la possible résurgence, au hasard objectif d’une sollicitation incidente, d’une oscillation ardente… La familiarité a de ces conséquences cinétiques, elle égalise le pas, bien qu’une absolue indifférence aux contingences autorise également une meilleure réactivité aux soubresauts internes. Aussi Isidore fut-il surpris de voir son pas ralentir en dépit de son vouloir… Lorsqu’il se réveillerait quelques instants plus tard, sonné par l’événement qui venait de l’assaillir, il tiendrait ce soudain ralentissement pour une prescience, l’éblouissement circulaire d’un phare posté dans le lointain de son paysage intérieur... Au moment même où sa fugue était ainsi, non seulement freinée, mais encore déviée vers la grille qu’il frôlait alors, une scène de grande barabarie vint en effet brusquement envahir et affoler son champ de vision… Depuis le porche latéral, des hommes et des femmes hurlant d’effroi, étaient jetés dans la cour de l’église au milieu de laquelle se dressait un monticule formé par l’empilement de leurs vêtements ; les corps nus, écorchés, sanguinolents, ricochaient de sabres en baïonnettes, sur les lames effilées que pointaient des gardes en uniformes dépareillés, décrivant le cercle qui les gardait captifs, voués à l’immolation… L’hallucination était muette – contrairement à celles qui allaient se succéder, au cours d’une journée placée sous le signe de la vision -, et l’expression d’horreur sur les visages n’en gagnait que plus de précision et de volume… Là commença une phase une phase d’altération violente du réel, Paris devenant un carrousel maléfique, un kaléidoscope d’effroi… Ces êtres à prendre subitement corps, ces cris à venir tout à coup surimprimer le fonds sonore de la ville, ces teintes nouvelles et infernales à graver la capitale à l’acide nitrique d’un Méryon, étaient-ils prélevés sur une réalité non moins cachée que vivace, ou bien n’étaient-ils que le fruit d’une illusion, imputable au détraquement personnel d’Isidore, ou encore à la malice démoniaque d’une entité agissante ?

1958973313.jpg

La statue de Danton se rapprochait maintenant, aux abords de l’Odéon, cahotant dans le demi horizon, le visage déformé et beuglant du tribun – le sculpteur officiel avait tenté de muer en sainte fureur laïque la bestialité de son faciès en éructation – exerçait sur lui une telle fascination hypnotique que, de la fixité de son regard découlait l’impression vive que la silhouette de pierre se déplaçait à sa rencontre… L’index que celle-ci pointait indéniablement à son intention était lourde de griefs…

L’entrée sur sa gauche du passage Cour du commerce Saint-André - là même où Danton avait logé dans un appartement de sept pièces - crevait le bâtiment à sa base comme une incartade dans le temps. Isidore s’enfonça dans la venelle pavée. A travers la porte battante du Procope, une cacophonie provenait des salles, il entra et aperçut des citoyens dispersés par groupe de deux ou trois, les uns entonnant de joyeuses ritournelles révolutionnaires à l’attention des autres, compagnons de tablée qui, décapités, ne pouvaient de ce fait ni arborer le bonnet phrygien, ni apporter la réplique… Le crescendo ne connaissait point de station et devenait assourdissant. Il lui sembla distinguer un groupe moins braillard que les autres, en conciliabule au fond de l’estaminet. " Quelques meneurs ", pensa-t-il, " des théoriciens, des comploteurs… ". Il détourna rapidement le regard de peur d’éveiller l’attention et alors que la tavernier s’apprêtait à prendre commande, il fit volte-face et franchit le seuil de l’établissement en sens inverse. Le Passage avait recouvré ses oripeaux modernes, une motocyclette de faible cylindrée coupa la trajectoire d’Isidore, manquant de le chambouler : il était bien rendu à 1989…

1402669435.jpg

Il se sentit gagné par le besoin de fréquenter un rivage, d’être dégrisé par la quiétude des bords de Seine. La rue Mazarine lui permit de toucher prestement le Pont-Neuf. Là il s’attendait à tout, voir les eaux sequanaises s’empourprer du sang des victimes de la Terreur, pleuvoir des salamandres, s’écrouler tous les ponts de Paris sous le châtiment d’un domino providentiel… Il n’en fut rien. Seuls à cet instant les drapeaux oranges de la Samaritaine, vide et borgne comme un vaisseau échoué, paraissaient des flammes ondulant au vent, dardant l’ardeur de leur brasier, fantasmagorie dont il était aisé de se déprendre… Descendant le cours du fleuve par la rive droite qu’il venait d’atteindre, légèrement pacifié, il se faufila entre les piliers de facture classique qui ceignent l’entrée de la Cour carrée du Louvre et téléportent le passant en un oasis de paix, sauf du tumulte parisien pour quelques précieux instants. Une mélodie résonnait au loin, sous la voûte opposée qui faisait coulisser les badauds de toutes origines vers la pyramide de verre. Les accents sylvestres, tendrement dionysiaques, de la flûte de Pan, s’entremêlaient aux sinuosités graves et enjouées d’un violoncelle… Isidore pensa aborder là le quai de sérénité, cette sorte d’endroits qui par sortilège, s’étant attirée les bonnes grâces du hasard, combinant l’élection d’un lieu et l’aléa d’un moment, restaurent l’âme vagabonde. Son étonnement fut d’autant plus vif et douloureux, lorsque, assis sur la margelle d’une colonne, il vit, amassée autour de lui, une foule de parisiens visiblement accoutrés à la mode de l’Ancien régime finissant… Avant de s’engouffrer dans la cour suivante qui n’était pas encore devenue musée, il se retourna, distingua quelques riches toilettes… Il crut aussi discerner dans la pénombre où officiait le flûtiste, les traits de l’antique divinité, jouant elle-même de l’instrument dont la mythologie lui attribue la paternité…

1432893154.jpg

Une jeune étrangère, japonaise selon toute vraisemblance, s’adressait à lui comme à travers une paroi translucide et déformante… Elle était entourée de plusieurs touristes nippons, tenant colloque dans leur langue, dont Isidore ne connaissait pas le moindre rudiment. Il se découvrit assis sur l’asphalte, adossé au pied d’une des arcades de le rue de Rivoli… " Hé bien mon vieux, on peut dire que vous ne l’avez pas loupée ! "… La voix, celle d’un garçon de café, lui décrit comment, après une course somnambulique, son corps était venu percuté avec fracas l’un des piliers qui soutiennent cette partie des arcades regardant le Jardin des Tuileries… Bafouillant un remerciement, il ne s’attarda pas, refusant poliment le dé de Fine que lui proposait l’homme de l’art et pressa le pas… Dans les allées du Jardin qu’il arpentait maintenant, aux aguets de quelque révolution nouvelle de son environnement, son attention fut attirée par un réseau de bruits métalliques, entrecoupés de rires entendus et de réflexions à voix haute… Il passa la tête entre les deux haies du bosquet d’où émanait l’étrange soliloque… Un automate joueur d’échecs y livrait bataille contre lui-même… Son visage de bois, surmonté d’une perruque grand siècle, au sourire et au regard figés, ne détecta pas tout de suite sa présence… Pétrifié, Isidore observait les pièces se déplacer sur l’échiquier tandis que le pantin, mu par ses mécanismes, continuait de s’esclaffer en commentant la partie… Il tourna brusquement son buste taillé dans l’ébène, fixant ses prunelles de faïence sur le spectateur inattendu… " Mais asseyez-vous donc cher ami ! Enfin un adversaire ! Me ferez-vous le plaisir d’accepter mon invitation ! ". Isidore s’attabla avec une angoisse que redoubla la remise à zéro bruyante de l’échiquier. Lui-même n’avait jamais excellé en la matière, mais avait tout de même acquis quelques notions en compagnie de son ami serbe, Dragan, avec lequel il accélérait parfois le temps sur les banquettes des tavernes de la Montagne Sainte-Geneviève… La machine inaugura les hostilités, il n’en pouvait aller autrement, les blancs étant rivés à son abdomen, et le dispositif, si ingénieux fût-il, ne semblant pas permettre une interversion des couleurs… Les bibelots glissaient sur la surface vernie… L’automate continuait à ne s’adresser qu’à lui-même, se comportant avec Isidore comme s’il avait été semblablement dépourvu de singularité, sans plus de nerfs qu’une horloge… D’une certaine manière, ce constat le rassura… Jusqu’à ce que les pièces se révélassent sculptées de nouveaux traits… Il reconnut d’abord dans le Roi noir la figure de l’un des fomentateurs de sédition aperçus dans l’arrière-salle du Procope… Sa Reine, toute d’albâtre, saignait du cou… Les pions ennemis ricanaient odieusement… L’allure de son Fou, lorsqu’il empruntait les diagonales, dégingandé et insensiblement penché en avant comme cornaqué par la nouveauté du dehors, ne pouvait que lui rappeler sa propre démarche, élastique et avide, telle qu’il l’apercevait dans les vitrines, un peu honteux de son empressement naïf… Les Tours blanches, les siennes, avaient pris la forme de celles de la Bastille ; celle de droite s’émietta lorsqu’il voulut s’en saisir pour aller menacer la Reine de charbon, aux atours de catin babylonienne… L’événement le ramena dans la société de l’automate … Pris de tremblements, celui-ci délirait, réclamait de l’eau-de-vie… Isidore prit congé sous ses quolibets hystériques. Alors qu’il rejoignait l’allée centrale, laissant l’arc de triomphe du carrousel à sa gauche, s'alignant sur l’axe qui trace une perspective depuis le Louvre jusqu’aux reflets crépusculaires de l’Arche de la Défense, il reconnut, sur un piédestal, la traînée royale aperçue sur l’échiquier. Sa transposition statuaire exacerbait sa laideur, ses dents pourries empestaient la vue de qui les regardaient… Un regard dément trouait deux fois son visage ridé comme un céleri… Son vêtement était en lambeaux… Afin de conjurer la vision, et alors que la citoyenne effroyable entamait une carmagnole macabre, Isidore fixa la Grande Roue qui scintillait à l’Ouest. Mais bientôt celle-ci ne fut plus surmontée d’aucune pointe d’Obélisque et, sous l’effet de sa propre rotation incandescente, s’effaça, découvrant une cavité obscure tapissant le fond du champ de vision d’Isidore… Une clameur en provenait, des cris assassins… Au ciel se formait un maelström dont la spirale noire semblait continuer en l’inversant l’office de la Grande Roue, isolant bientôt un œil en son centre, qui plantait son iris dans ceux d’Isidore… La lame d’une guillotine venait de frapper lourdement le billot…

1957431807.jpg

 

 

 

 

Commentaires

La Révolution hante toujours les bords de Seine et notre pauvre pays n'en finit pas de la digérer. Superbe cauchemard !

Ecrit par : Pharamond | 16 avril 2008

Bonsoir Pharamond, merci à vous. Cela fait du bien de savoir que vous êtes toujours là! Le dernier semble-t-il... :)

Je vous conseille plus que vivement le texte qui m'a (modestement) inspiré : Les Fils de la veuve, de Jean-Marc Tisserant, ed. La Différence, style magnifique, la dérive de personnages contre-révolutionnaires - pour simplifier - dans un Paris magnétique... Talmont de Terrains Vagues aime beaucoup aussi je crois.

Bien à vous.

Ecrit par : OrnithOrynque | 17 avril 2008

Bonsoir, OO... Votre Isidore semble surgi du côté obscur de la force carrollienne...

Ecrit par : Alina | 17 avril 2008

Bonjour Alina... En effet... La face cachée du Lapin de Mars :)... Il surgit du terrier, des royaumes souterrains...
Bien à vous, "Es la reina y"...

Ecrit par : OrnithOrynque | 18 avril 2008

Bonsoir OO et tous, et toutes,

En vous remerciant encore pour vos contributions sur ce site si riche, je voudrais vous signaler la prochaine publication d'un livre un peu, beaucoup ou pas du tout macabre sur Fulcanelli et l'alchimie:

http://thot-arqa.org/boutique/boutique.html

Bien à vous,

A.

Ecrit par : ARCHER | 29 avril 2008

Bonjour cher Archer,

Merci pour l'information et félicitations! En librairie, cet éditeur est-il facile à trouver? La commande est-elle le moyen le plus sûr? A la librairie Trédaniel peut-être? Ou à l'annexe spiritualités de Gibert, face à Notre-Dame (à quelques pas de l'ancienne Librairie des études Traditionnelles)?

Pour ma part, j'ai un peu tenté ma chance, infructueusement jusqu'à présent, seules les Editions de la Différence ont fait montre d'un certain enthousiasme (au passage , anecdote drôle : Sollers qualifié cet éditeur d'"ésotérique" comme le rapporte Nabe dans son Journal intime :)), mais elles n'ont malgré tout pas donné suite. En même temps, je comprends : un peu trop alambiqué de forme et de contenu! :)

Bien à vous.

Ecrit par : OrnithOrynque | 01 mai 2008

Ah ah ! le Gibert Spiritualités ? Esotérisme, tu veux dire. La dernière fois que j'y suis allé, je suis resté collé à un livre en présentation. J'en ai oublié le titre, ainsi que le nom de l'auteur, mais ça parlait du contrôle des gouvernement humains par les reptiles, qui nous manipulent tous, les fourbes !

Ecrit par : Transhumain | 05 mai 2008

Salut Olivier,

:)

"Gibert Esotérisme et Sirop"! :):):) "Gibert Gélatine et Métaphysique"!!! :):):) "Gibert Occultisme et Calissons!"

Moi il m'y est arrivé un jour une expérience assez irrationnelle, cher Gibert Raël. Je cherchai un bouquin précis (Les écrits de "Maître Philippe de Lyon", tu peux t'esclaffer... ), et après avoir arpenté tous les rayons de long en large, m'apprêtant à repartir bredouille, je vois le titre en question ostensiblement posé devant les étagères - non pas à moitié sorti mais réellement posé - , dans une posture où il n'avait rien à faire, où il ne pouvait être depuis longtemps, pas plus qu'il ne pouvait y rester indéfiniment...

Mais en racontant ainsi ma misérable vie, je donne le Caducée pour me faire rouer.... :)

En rentrant dans la librairie tu aurais pu trouver, qui sait, un Abellio! J'y ai vu un jour le livre (illisible) de Parvulesco sur cet auteur.

Quel est le sens de tout ça? Je suis persuadé que PPDA (qui est un reptile en réalité) s'adresse directement à moi tous les soirs, que le 20h00 m'est spécialement dédié... :):):)

Bref, "Reprenons pied sur le réel" comme disait Nerval... Enfin juste avant cela (ce commentaire prend des proportions Montaltiennes!), je te redonne les références d'un bouquin (chez Lot 49), il s'agit de Jim Dodge, "Stone junction" qui a vraiment l'air génial, univers foutraque qui utilise tout l'attirail ésotérico-etc... Autant comme élément de dérision que comme détonateur d'une pensée magicienne, mais bon il faut que je finisse cette phrase ça commence vraiment à devenir n'importe quoi...

Je voulais surtout te dire que j'ai lu ton codicile à peu près au moment où tu venais de le publier. J'ai ri mais surtout j'ai admiré. Belle intégrité + style. A la place de l'auteur "critiqué" - ce n'est pas vraiment une critique je sais - je prendrais cette absence de concessions comme une immense preuve de respect de ma personne et de mon travail.

Ecrit par : OrnithOrynque | 05 mai 2008

Tiens, sur le forum de Nabe, quelqu'un demande de l'information sur EBB...

http://marc-edouard-nabe.forumactif.com/actualites-f2/definitivement-indisponible-t651-20.htm#5256

Attention, lieu pas toujours cordial, bocal agité...

Ecrit par : OrnithOrynque | 05 mai 2008

Oui, il y a des Abellio chez Giberzébuth. J'ai même trouvé dans une sorte d'encyclopédie ésotérique, un article co-signé par Abellio et Alan Watts (l'auteur d'Amour et connaissance).

Mon codicille : j'espère que tu as apprécié l'illustration !

Et merci pour Stone Junction !

Ecrit par : Transhumain | 06 mai 2008

Chhhhhhhhhhhhtok !
Je sens encore le froid de l'acier sur ma nuque.
Bad trip.

Ecrit par : Pierre-André Rosset | 19 août 2008

Écrire un commentaire