21 mars 2007

Les carnets du Capitaine Violette

Ce texte est paru dans La Presse Littéraire (dossier Julien Gracq, décembre 2006).

 

Tel qu’on le distingue sur le cliché noir et blanc, avec une certaine difficulté, en haut, à gauche indique la légende, le Capitaine Violette semble sur le point de se dématérialiser, à fleur d’invisible, captif déjà de l’orbite du point nodal ; et cela au même titre que les autres surréalistes qui occupent cette photographie prise dans les années cinquante… Il est incommode d’établir si, à l’inverse, l’indécision du contour des corps et l’état généralisé d’extrême imminence qui sourdent de la photo ne caractérisent pas davantage une apparition en cours, une émergence depuis les hauts-fonds, plutôt qu’une évaporation… Avènement ou disparition, allée ou venue, il est impossible de le définir avec certitude. Cependant quelle que soit la polarité exacte du phénomène, c’est le franchissement d’un seuil dont la nouvelle nous parvient. L’immobilité règne sur le portrait de groupe, sans doute par volonté de se dérober aux regards importuns – comme une bête menacée mime la mort. Mais ce figement statuaire est assez dense et oscillant pour révéler aux autres une présence fractale, à l’envers des gestes, disséminée aux pointes d’une rose des vents occulte, tapie en deçà, dans quelque méandre souterrain.

Certes, il y a ceux qui, scrutant le noir et le blanc de tel daguerréotype, n’en devinent point l’immergé, comme exactement il y a ceux des lecteurs qui tiennent les textes retrouvés dans la pelisse du Capitaine Violette pour de simples partitions cristallines, puissantes mais - selon leur cécité - vaines machines d’illusion. Ils ne comprennent manifestement pas que c’est bien ce en quoi ils ne sont que rats d’Hamelin, menés où il était voulu qu’ils le soient, de peur de les voir souiller la source du rêve. Les écrits du sous-officier sont les minutes d’une greffe de l’immatériel, le relevé sismographique de l’affleurement du songe. La pluie et la tuméfaction causée par le temps font parfois apparaître sur les murs de grandes auréoles aux formes d’une infinie variété ; seuls quelques uns parmi nous ont vu qu’en réalité celles-ci dessinaient une cartographie insulaire, indiquant les inflexions innombrables qu’emprunte la rêverie pour infuser le réel, démêler son lacis…

Alors que la grande débâcle nous avait jeté le long de sentes délaissées, à l’affût de points d’eau claire ou de baies sauvages, nous ne doutions pas qu’au tréfonds du silence immense qui nous enveloppait à la manière d’une armure, le mutisme du Capitaine en particulier constituait un rempart contre l’arsenal des pensées nocives. Notre longue marche était jalonnée par les vents qui, par leur vitesse, rendaient justice à la légende voulant qu’ils aient été la matière première dont furent pétris les chevaux… Et nous croyions en effet en deviner les silhouettes se former dans le lointain, en bout de course, à la manière de traits de fusain coupant l’horizon de lignes courbes et acérées comme des sabres ottomans ou des caractères arabes. La faim et la fatigue expliquent sans doute le délire de nos sens. Mais jamais nous n’avons donné prise au venin des visions malades que Violette détournait sur sa personne. Notre imagination galopait souvent dans les étendues du panorama, pourchassant le point de fuite de sa perspective, de préférence dans la mordorure du crépuscule… Parfois même la bride était si lâche que nous semblions avoir renoncé à contrôler le flux d’images déferlantes. Le soir, le chemin dans lequel nous nous enfoncions toujours plus avant, après tant de jours qu’il était impossible de les dénombrer, nous apparaissait quelquefois comme une grève humide où la lumière venait éclabousser, et dont le terme se dérobait à mesure que nous pensions l’atteindre enfin. Le Capitaine Violette était toujours posté quelques mètres en avant de notre maigre peloton, la besace obliquement plaquée sur le versant gauche de sa haute corpulence. Il en extrayait un crayon et un carnet lorsqu’il était lui-même en proie aux visions, semblables aux nôtres – nous ne le découvririons que bien plus tard - , tournoyantes à la manière des saynètes enchantées d’une lanterne magique, aux couleurs perlant du tourbillon de leur spirale, sous l’effet centrifuge du principe onirique… Nous ne comprîmes également qu’a posteriori que son dessein lui était tout à fait limpide, la Patrie à l’abordage de laquelle il nous menait étant semblablement régie par la domination du songe. Son uniforme fané, aux médailles arrachées, nous l’apercevions le plus souvent de dos, à contre-jour, et son pas régulier et fervent semblait en permanence frôler les précipices. Il parlait fort peu, des bribes de langage nous parvenaient parfois à son insu, et nous étions en peine de distinguer sa voix de la psalmodie des vents. Il fredonnait, priait peut-être…

Nous observions de longues pauses lorsque le Capitaine trouvait certains échantillons minéralogiques sur le bord de la route. Il les détaillait pendant de longues minutes, et à mesure que notre odyssée progressait, un sourire imprimait de plus en plus nettement le parchemin de son visage. Il s’abîmait littéralement dans leur contemplation, ses yeux fixant le minerai, fascinés et reflétant la flamme secrète qui les embrasait. Il paraissait accéder à une vie infinitésimale, avec laquelle tout disait en lui qu’il entretenait une parenté profonde et pour laquelle il ne se connaît pas de vocable apte à sa désignation. Il y eut cette fois où le pourpre s’empara de ses joues, alors qu’il venait de ramasser un éclat de roche d’une brillance remarquable. Il reprit la route d’un pas plus preste. Nous arrivâmes à hauteur d’une sorte de portail de verdure. De part et d’autre d’une voie de chemin de fer désaffectée dont les rails patinés de rouille fuyaient au cœur d’une futaie obscure, buissons et massifs de fougères formaient l’entrée d’un affluent caché de notre pèlerinage. Nous pénétrâmes ce tunnel de végétation qui, à perte de vue, était surmonté d’une voûte de branchages feuillus joignant les deux bords du chemin et ne laissant parvenir du ciel que d’intermittents éclats de lumière… Nous nous y coulâmes pendant plusieurs jours, sans paroles ; seule la faune invisible du lieu faisait parfois résonner l’air d’un signe de vie. Violette prit alors beaucoup de notes. Les rails filaient implacablement vers l’avant, semblant ne jamais devoir buter sur aucun terme. Les lattes de bois qui les maintenaient parallèles, étaient pourries par l’humidité ; toute une flore, longtemps contenue par le passage des locomotives, regagnait l’espace spolié par la technique, corrompu par le métal... La forêt s’épaississait de chaque côté, et nous crûmes à maintes reprises discerner à mi distance, dans l’enchevêtrement des branches, des habitations désertées que le lierre avait déjà recouvertes d’oubli… Il faut aussi dire qu’à mesure que nous avancions, les différentes essences et espèces d’arbuste échappaient toujours davantage à nos connaissances botaniques - il est vrai modestes. La taille croissante de la végétation non seulement étaient inhabituelle, mais la forme des feuilles, le dessin et le pigment des fleurs et des fruits devenaient également toujours plus insolites. En relisant le carnet de Violette qui retrace ce moment de l’expédition, nous lirions que celui-ci passa tous ces jours le long des rails dans la conviction qu’une licorne escortait notre marche… Il rapporte ainsi comment, dès le premier soir de notre pénétration de la forêt, il vit l’animal immaculé, fumer sous les rayons de lune. Au cours des deniers kilomètres, la pente s’aiguisait quelque peu, et nous parvînmes à un promontoire, évasement brusque de clarté, où les rails se brisaient brusquement au surplomb d’un fleuve : nous étions sortis de la forêt. Le Capitaine jeta un genou en terre, nous levâmes nos yeux, éblouis par l’afflux brusque de lumière, accoutumés à l ‘obscurité après plusieurs jours de cavalcade dans le sombre massif forestier. Toutefois il n’y avait pas que les retrouvailles du plein soleil à nous éblouir, mais encore cet or particulier qui recouvrait mystérieusement toute chose, qui plus précisément semblait en émaner…

De l’autre côté du fleuve, un château surmontait une roche plongeant abrupte dans l’eau et marquant le point où celle-ci se fendait pour s’aller rassembler un peu plus loin, une fois l’îlot dépassé. Un radeau de rondins assemblés nous a mené silencieusement sur l’autre rive. Le Capitaine Violette escaladait la paroi avec rapidité et agilité, comme un enfant du pays qui aurait eu connaissance de la moindre de ses anfractuosités. Le château paraissait beaucoup plus imposant maintenant que nous foulions ses abords, surgissant d’un temps fort reculé, malaisément datable. Des arbres au feuillage noir bouffaient à ses entours immédiats. Il n’y avait que quelques meurtrières à trouer ses murs en ruine, quelques écoutilles à laisser l’air pénétrer dans ce qui figurait un vaste vaisseau fantôme flottant au-dessus de la lande, où il découpait sa silhouette… La solitude imprégnant chaque moellon de la forteresse indiquait une désertion déjà ancienne. Le lieu n’avait pas été conçu pour de longs séjours, comme l’indiquait de sommaires installations intérieures, dans les grandes salles vides que nous traversions. Point de mobilier, si ce n’était une grande table de pierre entourée de quelques tabourets en bois grossier… Le Capitaine Violette était pour sa part transfiguré.

- " Nous sommes arrivés à la Patrie", nous dit-il, " et je retrouve ici le domicile d’une lignée de veilleurs… Pour vous, vous emprunterez la lande pendant quelques jours encore et atteindrez une ville vers laquelle affluent les rescapés, son sol est jonché de pierres précieuses, mais ses habitants n’y prêtent guère attention, ses fontaines prodiguent une eau puisée aux sources des monts qui l’enceignent, où viennent s’infuser le bleu du ciel et l’or des étoiles… L’enfance y est éternelle, le rêve sans entrave. L’empire du songe prête à ses habitations l’illusion d’une perpétuelle apesanteur ; lorsque vous l’apercevrez de loin vous serez convaincus de découvrir une cité chimérique née de quelque lagune...".

Dehors, au-dessus de la lande et de ses bruyères dansantes, une boule de feu rougeoyait et commençait à nous attirer à elle, à nous convoquer en son large, à forer en nous l‘écho de son appel… Aux arrêtes des rayons de cuivre, des bans d’oiseaux surgissaient, se déployaient en larges volutes, modulant leur mouvement, se groupant et se désagrégeant en vertu d’un instinct de synchronie dont le mystère ne pouvait laisser de fasciner, s’abattant comme des filets pour renaître comme en gerbes de feu… Lorsque nous laissâmes le Capitaine, derrière nous pour la première fois, un chant céleste résonna dans le fortin, et la voix séraphique accompagna notre traversée du bras de rivière ainsi que les premiers instants de notre descente vers la ville. Ce n’était assurément pas la sienne. Aucun de nous ne revit le Capitaine Violette, vigie veillant sur la Patrie, Orphée qui nous avait rapatrier depuis les Ténèbres… Nul ne put lui témoigner sa gratitude. Un matin de septembre, peut-être une décennie plus tard, un convoi funéraire traversait la ville, et je reconnus le corps du Capitaine enveloppée de sa pelisse aux galons abolis. Je me joignis à la cérémonie, profitant d’un moment d’inattention des commis pour dérober les carnets qui enflaient encore sa besace, invariablement fixée à hauteur de hanche, sur le côté gauche. J’y retrouvai consignée la chronique des extraordinaires images qui jaillissaient en lui. Je revécus le périple qui fut le nôtre. Je n’ai pas toutefois osé décacheter ceux de ses écrits portant sur la période antérieure. Ni même vraiment sur celle qui suivit, celle de son retrait dans le château. Tout juste remarquai-je en parcourant les différents titres, et en pratiquant une lecture diagonale, que ses dernières années avaient moins été consacrées comme auparavant au relevé systématique des éclats de songe qu’à l’approfondissement des visions anciennes. C’était comme si, à mesure que le Capitaine sentait approcher le terme de sa vie, il avait voulu jeter sur le papier la quintessence du rêve éveillé, en exposer les linéaments. Peut-être, aussi, la source fantasmagorique, au contraire de celles qui alimentent la ville, n’est pas intarissable ? Toujours est-il que pour adopter un cap inédit, en profondeur, en analyse, sa dernière manière n’en pas moins magnifique dans son expression. Les officiers des pompes funèbres firent glisser le corps de Violette dans la caveau, avant de refermer sur lui la pierre tombale dans un fracas sourd, inconscients du paradoxe qu’il y avait à croire ainsi emmurer une âme au moment même où celle-ci, après avoir passé son existence à pratiquer des allées et venues entre l’invisible et le visible, s’affranchissait définitivement.

Commentaires

Comme cela fait longtemps que je n'ai pas laissé de commentaire benêt sur votre blog, je dirais deux choses : votre plume est toujours aussi enchenteresse et j'apprends que vous avez déjà publié dans des magazines (sous votre véritable identité ?). Voilà, c'est fait.

Ecrit par : Pharamond | 15 avril 2007

Bonjour Pharamond, merci à vous, c'est vraiment très chic de votre part, et bienfaisant.
Amadeo Del Duca, le nom sous lequel je signe les textes parus dans la Presse Littéraire, est un pseudonyme (c'est aussi celui de ce blog). Dans le numéro actuellement en kiosque de la PL, j'ai participé au dossier Alain-Fournier. Une des caractéristiques de la PL est d'accueillir (enfin aujourd'hui un peu moins peut-être) des plumes issues de la blogosphère, Joseph Vebret son chef d'orchestre, est très large.

A bientôt Pharamond.

Ecrit par : OrnithOrynque | 16 avril 2007

Mais pourquoi prendre un pseudo dans la revue? Cela m'intrigue.

Ecrit par : Feuilly | 24 avril 2007

Bonsoir Feuilly,

Le pseudonyme tout simplement pour isoler différentes sphères de ma vie dont le contact pourrait faire des étincelles... Aurait pu du moins, car cela est moins vrai aujourd'hui, et je pourrais révéler mon identité sans plus subir les conséquences dont la crainte me poussa initialement à user d"un masque. Toutefois, je ne le ferai pas car la pratique m'a prouvé que j'avais été bien inspiré de procéder ainsi... Et si les raisons primitives ne prévalent plus, l'anonymat reste une défense contre les trolls - pas forcément anonymes, un peu trop "nonymes" même... - qui aiment à détruire - sous prétexte de rendre la Justice bien sûr -, comme certain nous l'a démontré à de multiples et malhonnêtes reprises...
Mais il est vrai - et je crois me rappeler que c'est Dominique Autié qui le disait - que le fait de voiler son identité crée et entretient une certaine inadéquation à soi-même, qui peut entamer notre authenticité et d'une certaine manière invalide notre parole (enfin je déforme un peu dans doutes).
C'était peut-être ça aussi le but après tout : écrire sous pseudonyme pour refléter notre propre inadéquation à nous-même. Ou alors aussi, chercher à nous oublier, à nous débarasser un peu de nous, nous croire un autre? C'est une sorte de liberté, illusoire mais parfois bienfaisante. Je n'en connais pas les conséquences à long terme, peut-être dangereuses? Alina reyes rappelait aussi récemment en quoi beaucoup de gens qui écrivent rejettent le nom du père, afin de s'émanciper. Enfin, j'imagine que tout cela a déjà été dit mille fois!

Mais, au passage, pourquoi l'usage d'un pseudonyme se justifierait-t-il plus dans le cas d'un blog que dans celui d'une revue?

Ecrit par : OrnithOrynque | 24 avril 2007

Dans un blogue, cela permet de rester discret. Comme vous, je préfère que certaines sphères de ma vie (par exemples mes collègues, avec qui je m'entends bien mais qui ne comprennent rien à la littérature) ne se télescopent pas. Une simple recherche sur Google permettrait à n’importe qui de retrouver mes traces. Le risque alors est qu’on vienne vous reprocher vos opinions ou qu’on vienne ironiser sur tel ou tel propos extrait de son contexte.

Il y a une autre raison. Vu l’agressivité de certains sur Internet, je n’ai pas spécialement envie de voir mon nom associé à des querelles aussi vulgaires que stériles. Le pseudo est donc une protection, qui permet par ailleurs de compartimenter mes différentes vies.

Par contre, dans les revues de Vebret j’ai toujours signé de mon nom par honnêteté intellectuelle. C’est un texte écrit, qui laisse des traces. Je que je dis dans ces articles est mon opinion personnelle. Je trouve normal qu’on puisse s’y opposer, comme il est tout aussi normal que je puisse défendre mon point de vue.

Ecrit par : Feuilly | 25 avril 2007

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