03 mars 2007

La Baleine Aérolithe

 

 

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Je peux le confesser aujourd’hui : je suis arrivé dans la vie comme dans un vestibule, poussé par la tempête, détrempé, la silhouette découpée par la foudre dans l'embrasure, un maelström dans le dos... Depuis, mes yeux n’ont jamais cessé de refléter le convoi des étoiles en transhumance, les montagnes en apesanteur qui figurent l’orée d’un pays caché, les promontoires célestes poinçonnés par le soleil déchiré, Atlantide blanche et bouffante, matrice d’une mythologie insolite, d’une ménagerie de nuages, la baleine à l’énorme gueule, les chevaux à plusieurs têtes qui explosent cabrés dans l’azur, le ciel se réverbérant dans l’asphalte humide, verni-craquelé comme une toile d’un maître anglais du XVIIIe siècle…

Puis je reçus en héritage cette tour de contrôle, dans la forêt profonde, enlianée, habitée de son vivant par ce fou de mon grand-oncle, mort au Amériques Septentrionales d’avoir trop distillé l’alcool des rêves… Rien ne me retenait plus à Paris, je n‘y distinguai plus le jour de la nuit, tout m’était devenu une pénible carmagnole de lampions blafards, la nausée était mon ombre, mes amis eux-mêmes avaient à souffrir de cette pénible coloration de boue, comme celle que l’on voit rouler sous le Petit-Pont, aux pieds de Notre-Dame… Je vidai le maigre pécule qui garnissait encore mon compte en banque, avant qu’il ne fût converti en Mezcal, Armagnac ou notes de musique. Aussi bien, je n’étais plus rien pour mon pays, et la zone internationale de l’aéroport m’apparut pour ma vraie patrie… puis même plus... Je devais d’ailleurs égarer définitivement ma personne civile dans un tout-à-l’égout mexicain où se perdit mon portefeuille, dont j’imaginais la flottaison et l’odyssée débonnaire dans les eaux sales, identique à celle de certain inébranlable et fabuleux soldat de plomb… Peut-être, retrouverais-je mes papiers au fonds du ventre d’un poisson-globe, dans l’arrière-salle d’une cantina? Après douze heures d’avion qui ramollirent les horloges, quinze de bus brinquebalant, deux jours de marche ininterrompue dans la forêt amazonienne, ivre de solitude, du haut d’une vallée, je contemplais enfin où il m’échoyait de naufrager, la tour prenant corps, brusquement surgie hors du double creuset de mon hypothalamus et de la carte laissée par mon aïeul. Qui avait pu avoir l’idée d’édifier une tour de contrôle aérien en pleine forêt tropicale ? Selon les notes et confidences de mon fantasque parent, ce phare céleste datait des temps primitifs de l’aviation, et avait été aux longs courriers, de continent à continent, d’océan à océan, ce que les relais de chevaux furent aux voyageurs médiévaux… Nous étions ici à l’enseigne de Pégase, en réalité à celle de la baleine volante, comme je l’apprendrais bientôt…

Dans la famille, l’on ne prêtait guère attention aux allégations et aux débandades de cette vieille cervelle calcinée, jamais tout à fait rafistolée d’un accident de biplan… Lorsque l’Oncle revenait pour quelques jours de ses péninsules, j’étais à peu près son seul auditoire, les écoutilles bien écarquillées, les yeux béants, tout en n’ignorant pas, à la manière d’un transbordeur lysergique, que ce liquide qui me coulait suave sur l’âme n’était un onguent, puissant certes, mais non moins illusoire que celui vendu à la criée par quelque docteur charlatan de l’Ouest Lointain… Et, voilà que tout autour de moi, sous les ors d’un crépuscule guarani, se matérialisait maintenant ce que nous avions pris pour des chimères… La crénelure des temples aztèques au loin, qui forment la cité sacrée encaissée à l’autre extrémité de la vallée, des fruits gros comme des têtes humaines et colorés comme des perroquets, des perroquets polyglottes aux yeux de rubis, des trois-quarts déesses indiennes entr’aperçues par fragments de couleurs et de métaux précieux à travers des feuilles d’arbre larges et longues comme des pirogues… Et surtout les lambris dorés du soir irisant l’air d’une transparence de jonquille, d’un reflet d’absinthe où tout voltige en apesanteur, les songes remontant au ciel comme des bulles… Tout était là, incontestable…

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La première nuit, éreinté, je m’assoupissais, et mon sommeil fut foulé par d’improbables mais familières créatures… C’est ainsi que je vis des caravelles nées de l’horizon nocturne lissé par les eaux d’une pluie qui remontait au ciel… Les nefs étaient proprement ailées, de tailles diverses et coulissaient le long de différentes hypothèses astronomiques – car simultanément à leur éparpillement au ciel de mon songe, elles avaient tiré à elles la draperie galactique, le linge étoilé -, et nul doute qu’elles improvisaient elles-mêmes alors de nouvelles et secrètes constellations… Une fois révolu ce considérable charroi, à la faveur d’une rétractation du fouillis cumulo-nimbique, par un complot inédit de la stratosphère, depuis les quatre horizons s’en fut un monstre marin, un cachalot aérien, un cétacé céleste : c’était la baleine voltigeuse, celle-là même, à n’en pas douter, dont m’avait entretenu mon Oncle, le regard halluciné, prévenant par le chuchotement les quolibets familiaux qui mécaniquement pleuvraient à son évocation enfiévrée ; c’était le moment le plus drôle de sa divagation, celui qui faisait encore rire même lorsqu'on le connaissait déjà... On ne pouvait s’habituer à tant d’extravagance… La dernière fois que nous le vîmes, il me glissa avant de partir, opaque : " La nausée est mon ombre, tous ces visages sans vie dansent une morne carmagnole dans ma chambre noire… "… Puis, on ne l’a jamais revu… Nous n’avons appris son décès qu’en raison de l’écrasement d’un avion dont la trajectoire, déviée par erreur, se résolut avec fracas contre un flanc de vallée andine, pour avoir prêté créance aux signaux lumineux qu’envoya par mégarde la tour de contrôle, le buste de l’Oncle trépassé les ayant allumés en s'affaissant sur le tableau de bord… C’est du moins ce que rapportèrent les autorités locales, qui mirent plusieurs semaines à identifier le macchabée farfelu, pour finalement joindre son écume à celle de l’Amazone… Personne ne put reconnaître le corps…

 

Je fus réveillé par la brise. Je m’étais endormi dans le cockpit de la tour, dont l’appareil était fort simple et évoquait plus volontiers une cabine marine. En regardant à travers la grande vitre qui permettait d’avoir de la forêt une vue contemplative, comme au travers d’un hublot, un peu à la manière dont Nemo pouvait observer les fonds marins, à cette différence que l’habitacle vétuste était poreux aux vents et aux bruits de la vie sauvage… En attardant un peu mon regard au midi de la cabine, je distinguai des arbres plus jeunes qui avaient poussé sur l’ emplacement de la piste de décollage aujourd’hui disparue, et formaient une haie rectiligne… Sous la grande baie vitrée qui avait servi d’écran aux visions solitaires et technicolores de mon Oncle, se trouvait ce que, faute d’un plus ample savoir technique, je nommai un tableau de bord. Sur un plan métallique incliné, une myriade de boutons avaient du clignoter un jour ; ce n’était plus le cas… Cette table de commandes était transpercée par un réseau de lianes et recouverte par endroits de feuillage… Un levier plus imposant que les autres attira mon attention, je l’actionnai par réflexe, convaincu que rien ne pouvait advenir dans une telle ruine, étranglée par la végétation… Quelle ne fut pas mon étonnement d’entendre un cliquetis fort sonore, immédiatement suivi d’une violente illumination, puis de voir tournoyer au-dessus de la tour un large faisceau photonique, difficilement visible en raison du jour… Je rabaissai le manche, la lumière s’arrêta… Mais la machinerie semblait avoir repris vie, tirée d’un long sommeil par le bref électrochoc qui venait de lui être prodigué, vibrant de son âme retrouvée… Je sortis inspecter un peu plus soigneusement les alentours… Des câblages longeaient le bâtiment et plongeaient sous terre, en quête du générateur qui devait alimenter la tour en énergie électrique… Il y avait également, jouxtant la tour de quelques coudées, une grande citerne de forme oblongue qui avait servi à contenir le kérosène, elle aussi étouffée par les lianes constrictrices

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 En regagnant la cabine, je fus surpris de trouver un perroquet vivant posé sur le dossier de l’unique chaise de la pièce, celui-ci avait déposé sur la table le produit d’une charitable cueillette… Le volatile piaffa le nom de mon Oncle à plusieurs reprises ; m’identifiant sans doutes à lui, interprétant ma présence comme le retour d’une antique compagnie… Quotidiennement, à heures fixes, il déposait ainsi sur ma table le repas du jour… De mon côté, j’élargissais chaque jour un peu plus le périmètre du connu autour de la tour… Mon enveloppe se tannait, je perdais toute distinction occidentale, qu'elle fût vestimentaire, alimentaire ou linguistique - je ne pensais ni ne rêvais plus en français, ni à vrai dire en aucune langue… Mais, en dépit de ses beautés et de ses dangers, cet environnement ne suffisait pas étancher une soif que je sentais se forer de plus en plus profondément en moi, notamment lorsque le soir je regagnais la tour… Quand je commençais à appréhender la masse métallique à travers les taillis que j’entamais à la machette, et que bientôt sa verticalité se révélait soudain dans tout son élan, j’étais comme hypnotisé, et il me semblait que de son côté, elle détectait ma présence comme auparavant celles des aéroplanes…

Et bien sûr, l'on ne me croira pas et j’encours à mon tour la moquerie universelle, mais voilà qu’une nuit que j’actionnai quelques boutons et leviers, tentant d’extirper à la nuit quelque confidence, de presser son être pour lui faire rendre son essence, je l’ai vue à mon tour nager dans l’horizon, la baleine, rassembler sa chair immaculée de nuage, s’approcher lentement, raser la cime des arbres tropicaux, venir me cueillir et m’avaler comme un Jonas aérien… Elle pèlerine, transhume ainsi, à l’écoute de ceux qui discernent sa carcasse dans l’azur… Un jet de matière subtile jaillit de son évent, trou de serrure par lequel, depuis son ventre, l'on peut fixer la jungle stellaire dont les scintillements sont les cris de la faune... Son corps lui-même fint par refléter les moires des siècles qui ne parviennent qu'aujourd'hui...

Je fus recraché sur une grève ensoleillée, indéterminée, nue, dont les sables s’étendaient à perte de vue…

Commentaires

Un texte stellaire...

Ecrit par : Alain Bagnoud | 05 mars 2007

Merci de votre message-comète Alain, furtif et chaleureux. Je vois que vous êtes de la même terre - prodigue en écrivains - que JLK.
Belles auspices.
:)

Ecrit par : OrnithOrynque | 05 mars 2007

En trempant votre clavier et votre souris dans l'eau de mer, vous m'avez remis en mémoire la disparition du cher Arthur Cravan dans le golfe du Mexique.
Et aussi donné l'idée qu'après tout le prophète Jonas avait peut-être usé d'un transbordeur lysergique.

Ecrit par : Mauricette Beaussart | 07 mars 2007

Bonsoir Mauricette, j'en feuilletai hier justement chez Gibert du Cravan, mais j'étais déjà un peu abruti par la bouquinite... Juste après avoir rencontré par hasard l'affable Tlön (j'espère qu'il ne me tiendra pas rigueur de ce dévoilement... ) qui m'aborda via le SchrummSchrumm de Combet dont je m'étais saisi et, surtout, qui portait une cravate avec des motifs... de baleine, absolument véry(Moby)Dick... Quelques miles plus loin, sous une pluie contre laquelle, je ne sais pourquoi, je ne me défendais pas en actionnant les baleines de mon Iso-Tonnerre, je tombai évent-à-évent avec la première réédition (1982) de "Baleine" de Gadenne (c'est l'espèce de livre qu'on ne vous rend jamais quand vous le prêtez, or je l'ai prêté... ), pour une bouchée de plancton, qui plus est! C'était une chance, pas comme Pinnochio et Gepetto que je cherchais pour ma Fée clochette (il paraît que la poudre de Peter Pan, c'est du lysergique, dixit JP Bourre, le guerrier du rêve, le voyageur au pays d'enfance... ), introuvables chez les agitateurs depuis je ne sais plus trop quand... Au lieu de s'agiter comme ça, commencez par nous rendre Pinnochio (introuvable, essayez vous verrez) ! La Fnac en travaux on dirait du Escher mécanique, ça monte, ça descend, dans une jungle de fils et de câbles...

D'ailleurs, le jour avait commencé par des sons dont l'aigu a crescendé vers l'aquatique : un cri de bébé d'abord (à babord), curieusement imité, en plus strident donc, à tribord, par une sorte de marteau-piquouze dans le lointain, indéfinisssable, comme depuis un bosquet Hardelletien, puis enfin sur le quai de la gare, totalement hallucinant, au plus lointain encore, l'ultime, la tierce, ce que j'identifiais comme émanant probablement de la même source et qui ressemblait à un cri de baleine, mais réellement.... Very (Moby) Dick... Abracad-Achab...

Et je m'aperçois ce soir que dans vos liens, je figure juste en dessous d'un blog dit "Oh la baleine"... Est-ce que ça commence pas à faire beaucoup? J'ai du la provoquer l'albâtre, la déloger de sa constellation, et elle me fait signe...

Et, je jure que je n'avais rien transbordé d'Hoffmanien... Ou alors une remontée... Un effluve...

Hello to Lucien, meilleures odyssées :):):)

Ecrit par : OrnithOrynque | 07 mars 2007

Ce fut d'ailleurs un moment fort agréable.

Ecrit par : Tlön | 08 mars 2007

Et réciproquement!

Ecrit par : OrnithOrynque | 08 mars 2007

J'ai vu un très beau portrait de vous sur le blog "lignes de fuite" (via Silo académie 23). Amicalement.

Ecrit par : L. S. | 13 mars 2007

Il y a quelque chose, indéniablement Lucien! :)

"Lignes de fuite" est le blog de C. Génin, créatrice du Labyrinthe.

Bien à vous.

Ecrit par : OrnithOrynque | 13 mars 2007

Eau dessus chez Mauricette, en plongée chez vous. Un plaisir des profondeurs.

Souffle amical.

Ecrit par : Balein | 16 mars 2007

Veuillez agréer l'expression de mon souffle de vapeur le plus cordial.
Mysticètement.

Ecrit par : OrnithOrynque | 16 mars 2007

...

Ecrit par : Jonavin | 14 avril 2007

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