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22 janvier 2007
Pèlerinage à l’Usine à Gaz
Où l’on rencontre un apôtre de l’immatériel, sosie de Gérard de Nerval ; où la mémoire de quelques librairies parisiennes disparues est ensuite furtivement évoquée , nostalgie dont le vagabondage nous propulse sans plus de procès en terre d’alchimie comme Gérard en son Valois, comme si nous avions chevauché le traîneau à hélice de Julien Champagne…
Un clair jour d’hiver, à cet endroit de la rue Cujas où se dérobe une entrée méconnue de l’imposante Sorbonne, nous fûmes, un camarade et moi-même, soudain entrepris par un passant stupéfié de l’usage que nous faisions à voix haute de cette langue des faubourgs que l’on nomme verlan – nouvel appendice dont il faudrait augmenter la petite étude de Marcel Schwob sur l’argot - qui consiste à inverser les lettres des mots ou plutôt leurs syllabes, et qui, de surcroît, étrange prélude à l’enchevêtrement d’événements qui allait s’ensuivre et qui va être ici rapporté, était l’anagramme parfait de l’illustre poète dont l’homme s’avérait être le sosie : Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval. Il se trouvait que j’étudiai alors l’œuvre de ce poète immense, germaniste émérite dont la gloire littéraire précoce fut inaugurée par la traduction du Faust de Goethe ; cet autre homme aux semelles de vent mauvais, que le siècle n’apprit pas à désigner ainsi car sa psyché avait été un hurlevent aux cavités sifflantes, et les blizzards qui avaient porté son errance, de ceux qui soufflent depuis l’Orient boréal, froids et durs comme des lances de givre, où Gérard distinguait les murmures d’une mère morte dans le sillage d’un mari docteur de la Grande Armée, ensevelie dans un sillon gelé de la Bérézina, appel du linceul que firent à Gérard le froid et la neige de la nuit du 25 au 26 janvier 1855.
La réplique physique de Gérard était apparue, littéralement, selon un mode bien plus aérien que terrestre, jaillissant de l’invisible plus que du coin de la rue, et il disparaîtrait ainsi, regagnant l’envers du temps, où celui-ci se rit de l’illusion dont il accable ici-bas. Ses premiers mots furent pour nous mettre en garde, sur un ton prophétique, contre cette manière hérétique de renverser les sons dans la phrase. Pénétré de la conviction kabbaliste de la toute-puissance créatrice du Verbe, sa torsion, quelle qu’elle fût, a fortiori son inversion, lui semblaient lourdes de menaces… Par nos préoccupations, nous étions, mon ami et moi-même, fort disposés, sinon à admettre, du moins à écouter tel discours. Aurions-nous d’ailleurs été réfractaires à toute hypothèse immatérialiste que le mystère qui émanait de ce personnage sans ascendance, le feu de sa parole, nous eussent capturés par leur force d’attraction. A son invitation, nous avions quitté la rue et nous étions déportés derrière les larges vitres dépolies d’un estaminet – la réalité extérieure en paraissait ainsi légèrement altérée. La conversation se poursuivait avec entrain, chacun de ses méandres découvrant toujours plus à quel point nous entretenions une singulière communauté de pensée, à cette différence toutefois, que l’homme ne se contentait pas comme nous d’onomatoper quelques rudiments métaphysiques mais apportait des réponses circonstanciées et précises aux questions graves qui traversent avec fracas les cervelles adolescentes. L’origine de sa sapience demeurait opaque mais l’autorité naturelle avec laquelle il en proférait les articles, lui donnait un poids indéniable. Il officiait dans une librairie du quartier des Halles, baptisée du nom d’un grand fleuve africain ou sud-américain, je ne sais plus, non loin d’où " Geai rare " se pendit. Dans un rayon de quelques centaines de mètres, de part et d’autre de la Seine, englobant les Îles Saint-Louis et de la Cité dont les extrémités respectives en figuraient l’Orient et l’Occident, contenu au Sud par la Montagne Sainte-Geneviève, vivotaient alors encore de nombreux débits de livres ésotériques, depuis la modeste échoppe en bois sur les quais, à la mythique Librairie des Editions Traditionnelles Quai Saint-Michel, éditrice des œuvres de René Guénon, sans omettre une infinité de propositions intermédiaires qui excédaient rarement la taille moyenne d’une chambre mansardée, locaux souvent obscurs, parfois souterrains, sis en différents points du labyrinthe de l’ancienne Lutéce, où sifflait aussi les vents magnétiques… En somme à la bordure du Quartier latin, ces enseignes circonscrivent le périmètre d’un Quartier oriental, ce dernier, à mesure qu’il se rapproche des eaux, tentant de corriger la cécité ultra-rationaliste du premier, et en est comme l’antichambre, la presqu’île secrète. La plupart de ces librairies ont disparu aujourd’hui, j’en connais même une d’emmurée ! Celle qui se trouvait au coin de la rue du Chat qui Pêche, drolatique et crasseux goulot permettant le passage du quai Saint-Michel à la rue de le Huchette avec laquelle il forme un angle. La plupart ont été supplantées par de criardes boutiques de souvenirs, des restaurants rapides, ou encore des marchands de vêtements d’une effroyable disgrâce. Notre homme a sans doute du disparaître avec celle où il affirmait être employé – que nous n’avons jamais visitée au demeurant, en dépit de son invitation -, de la même manière que nous le voyions maintenant, sans préambule, quitter son siège, et après une aussi cordiale que brève salutation, prendre congés, la silhouette absorbée par la rue dont la rumeur fauve, à travers la porte ouverte du café, nous rejoignit quelques instants, réveillant l’hypothèse du large en nos esprits…Cette rencontre fut réellement de celles dont on se demande si elles n’ont pas été songées, et sur lesquelles, à la longue, l’absence de preuves matérielles – une carte de visite, un parapluie ou une boîte d’allumettes oubliés… -, jette un doute irréductible… Après nous avoir entretenu du danger qu’il y avait à culbuter le langage, avoir abordé d’autres sujets du même intérêt, il avait conclu, en bout de spirale, par la conception cyclique de l’Histoire qu’il avait faite sienne ; nous étions selon lui sur le point d’en toucher le Nadir. Kali-Yuga, Kali-Yuga… Âge de ferraille, de rouille, folie meurtrière de Caïn servie par la fausse lumière de Prométhée désenchaîné pour un temps…
Où l’on appareille pour quelque(s) " banlieue(s) spongieuse(s) ", en empruntant le Route des Flandres ;où l’on relate une longue mais résonante anecdote, à nouveau en butte aux mystères de la coïncidence…
Comme chaque soir, je regagnais au crépuscule la banlieue Nord où j’habitais la demeure familiale. Du balcon sur lequel donnait ma chambre à l’entresol – cet accès permanent au large me permettait de le gagner et d’en revenir à volonté, rapatriant au grand jour l’écume des nuits – je pouvais voir, en m’avançant un peu, la frontière immatérielle qui séparait Sarcelles de la ville où je vivais, Sarcelles au blason frappé de noirs volatiles et où, selon la geste alchimique, Eugène Canseliet, disciple de Fulcanelli, le mystérieux adepte de l’Art à l’identité jamais percée, réalisa en 1922 ou 1923, la transmutation du plomb en or, étape décisive sur le chemin de la Pierre Philosophale, que les grimoires affublent de vertus extraordinaires, en particulier la domination du temps et de la matière. Elle confère quasiment l’immortalité dès ici-bas, du moins la jouvence, en permettant de se sculpter un corps glorieux par l’ascèse. On n’a, semble-t-il, jamais retrouvé la sépulture de ceux qui l’ont réalisée…. Cet arrêt du temps ne peut s’obtenir qu’au terme d’un long et lent travail de purification, exempt de tout orgueil – l’alchimiste, brûle les scories de son âme à mesure qu’au creuset il dissous celles de la matière -, œuvre dont l’exigence confine à la sainteté et, de fait, éloigne les malandrins alléchés par la conversion des métaux. Son pouvoir n’est confié qu’à ceux qui en leur sein en ont oblitéré le désir… Mais où est passé le Christ dans tout ça ?
Dans le train qui me ramenait de Paris, dont le tracé épouse celui de l’antique Route des Flandres, je ne pouvais détourner ma pensée du sosie de la rue Cujas, d’autant plus que la brusque inflexion que cette voie marque vers le Nord-Est à l’emplacement exact de ma station, fut souvent empruntée par Nerval, lorsque, comme le narrateur de Sylvie, il entreprend de rejoindre la terre ancestrale du Valois… Le pays où je descendais précède celui du Valois, il le préfigure, il en est comme l’élan, la zone frontalière, l’orée où déjà des effluves de réalité modifiée filtrent depuis la matrice… Si l’on se laisse contraindre par le coude qu’observe ici la Route des Flandres – et un peu plus que cela encore car en vérité la voie ferrée n’en pénètre pas le territoire, resté vierge -, on aura bientôt dépassé le Château d’Ecouen, puis l’on s’enfoncera dans ce pays dominé par les flèches gothiques, clairsemé d’étangs et de lacs et d’îles couronnées de ruines, Cythères délabrées, baignées par la lumière du Nord qui reflue déjà depuis la Flandre, pays avant tout enceint par l’immémoriale forêt, à perte de vue, océan de végétation, houle de nervures… L’on parvient enfin à Mortefontaine où grandit Gérard chez l’oncle qui l’avait recueilli, non loin de l’Abbaye de Châalis, près de Senlis dont la vocation médiévale a providentiellement détourné le tracé de la voie de chemin de fer. Je dois ici descendre du fiacre et narrer une anecdote extraordinaire, presque incroyable, mais absolument authentique. Le hasard voulut en effet qu’un soir d’été, une amie organisât la fête de ses noces en plein Valois, à l’épicentre du pays nervalien, dans un petit village très proche de Mortefontaine, dont son frère était alors maire. Le vin d’honneur fut servi à plusieurs lieues de la maison du notable, sur un flanc de coteau, au milieu d’essences dont je crois me rappeler avec étonnement qu’il s’agissait de conifères, et d’où l’on pouvait, malgré la faible altitude, apercevoir la courbe formée par le versant opposé de la vallée, appuyé sur l’horizon, moutonnant du sommet des arbres … L’irréalité de cette escapade sylvestre, m’étais-je alors dit, à l’affût de coïncidences, possédait un charme indéniablement nervalien, en raison d’abord du cadre particulier du Valois où de hauts murs de vieilles pierres longent les chemins de forêt, derrière lesquels on scrute l‘écho du chant intemporel d’une jeune femme au type florentin, enveloppée de velours et de brouillard, mais aussi en cela que notre marche figurait celle d’une compagnie d’archers, au diapason de la sylve primitive, et enfin parce qu’il régnait parmi les convives une humeur particulière, de douceur et de nostalgie, qui s’accommodait du silence comme de son élément naturel. De plus, signes et coïncidences se pressaient en nombre au portillon de ma conscience en alerte… Le marié était franc-maçon, or Gérard, grand amateur de bric-à-brac ésotérique, prétendait également devoir être compté au nombre des Fils de la louve - on sait toutefois que cette revendication n’était pas dénuée de fantaisie, comme le démontrent ses connaissances nombreuses mais souvent approximatives d’une matière qui fut avant tout fantastique… Par ailleurs, je rencontrai mon ancien professeur d’allemand, sur les terres du plus éminent des poètes germanistes que compte notre histoire littéraire… A la nuit tombée, après que nous aurions festoyé, un acteur déclamerait d’anciens fabliaux, à l’imitation de ceux qui attirèrent toujours l’attention de Gérard au cours ses pérégrinations, en Orient ou dans le Paris nocturne, et qu’il a volontiers rapportés dans ses récits… Je n’ignore pas que les coïncidences aiment à se jouer de ceux qui les pistent avec un peu trop d’avidité, en tissant un réseau d’illusions dont la toile n’a d’autre dessein que de paralyser notre plus élémentaire raison, mais un fait extraordinaire vint me convaincre que j’étais bien entré en résonance. Dans le jardinet où les tables du banquet étaient disposées, un détail passé inaperçu aux yeux des autres convives m’électrocuta d’un frisson dont la seule évocation suffit à le ressusciter aujourd’hui : une plaque métallique avait été arrachée à la rue dont elle déclinait l’identité, qui était précisément la rue Sylvie... C’était le nom de la maîtresse de maison, que son mari avait sans doute voulu honorer d’une plaque éponyme. Peut-être ne l’avait-il pas dérobé, mais avait profité des facilités que lui procuraient sa charge de Maire pour l’obtenir, dans la ville voisine de Mortefontaine… Il y avait donc bientôt trois heures que je sillonnais le pays, sentant monter en moi toute son âme, dont le personnage de Sylvie est la quintessence, et voilà qu’au terme du périple, ce panneau me faisait signe, lui dont l ‘existence découlait directement de l’écriture de la longue nouvelle où le poète décrit le fatal désenchantement d’un retour au pays de son enfance... L’ultime indice qui achevait de renvoyer l’écho nervalien était cette ironie douce qui sépare le souvenir de la réalité retrouvée lorsque ceux qui veulent pénétrer " l’édifice immense de la mémoire" tentent de la faire par effraction... Tout en effet suintait d’un reflet dégradé, rien ne se départissait d’une mélancolie de carnaval défunt dans l’aube grisâtre, où le déguisement s’abîme dans la contemplation triste de son débraillé… La fête n’avait-elle pas été elle-même la parodie d’une somme personnelle de souvenirs de l’œuvre de Gérard, assurément caricaturale, scènes dont la remémoration avait déjà été déjà pour lui une expérience de la ruine, perpétuant le souvenir tout en en exhibant la catastrophe ? Nous avions bu le nectar du passé dans des gobelets en plastique… Labyrinthe de miroirs dont la déformation s’amplifie en se reflétant à l’infini, le retour que j’effectuais au pays onirique était pareillement fissuré par le prosaïsme qui, de mes songes, me livrait une version déformée, légèrement grotesque, pas assez toutefois pour basculer dans la farce, stagnant dans cet entre-temps entre le réel et sa grimace…
Mais voici encore que ma mémoire se déroule en volutes comme le lierre sur les pierres des vieux murs hauts qu’il transperce, menaçant de l’étouffer et de l’abattre un jour, au terme d’un lent et invisible office … " Reprenons pied sur le réel ", comme le dit le narrateur de Sylvie. Remontons dans le fiacre. Si l’on continue donc plus loin encore, quittant le Valois intrinsèque et touchant à une période plus plate, plus austère de la Picardie, l’on parviendra aux alentours de Beauvais, où il est à signaler qu’Eugène Canseliet vécut ses dernières années, auteur de la transmutation alchimique de l’usine à gaz de Sarcelles… Ainsi, le pays nervalien est un centre, le lieu concomitant de la plénitude et de la chute, qui semble avoir engendré un premier cercle concentrique, marqué par de grandes figures de l’Ars, Canseliet au Septentrion, Fulcanelli et Champagne au Sud, et sans doute, si l’on s’employait à les débusquer, d’autres anneaux en perpétue l’office sous une forme neuve, à mesure que s’enfuit l’onde…
Où ma bicyclette voudrait se faire aussi quantique que celle du Docteur Hoffmann ; de la déconvenue, sans doute préférable, qui en a inévitablement procédé …
Ma destination n’était pas ce soir-là le cœur du pays magique, et, toujours occupé de la pensée du sosie, je posai le pied sur le quai du " bourg vulgaire " où je logeais, ainsi que le qualifie Nerval à ce moment de son exode en terre enfantine. Parvenu à mon domicile, le corps jeté sur ma couche, j’écoutais les soubresauts mécaniques de la chaudière rugissant au sous-sol comme un dragon électrique, toussant, crachant, brinquebalant pour enfin souffler de longs jets de flammes à peine domestiquées... Je m’endormais sur un tapis de feu, au pied d’un arc-en-ciel… Ma maison est située au confluent de plusieurs lieux liés à la mémoire de Jean-Julien Champagne, l’illustrateur des œuvres de Fulcanelli.. Il y a tout d’abord, un peu au Sud, tout près de la demeure de la famille de mon épouse, le cimetière où il est enterré, avec le secret de l’identité réelle de Fulcanelli. Prévalut un temps l’hypothèse qu’ils puissent en réalité ne constituer qu’une seule et même personne, le personnage de Fulcanelli n’ayant alors été qu’une mystification. Canseliet essuya pour sa part le même soupçon, notamment parce qu’il a participé à la mise en forme des œuvres que le maître lui aurait confié, sous forme de manuscrit scellés à la cire. Ainsi de sa dernière œuvre restée inédite, " Finis Gloria Mundi ", où selon des extraits dont l’authenticité est à démontrer, il évoquerait une apocalypse prochaine, par une submersion consécutive à un basculement des pôles, ainsi qu’un éventuel déluge de feu... Pour rejoindre la tombe de Julien Champagne, il me suffisait d’emprunter un chemin de traverse qui contourne une ferme, profaner, l’espace de quelques dizaines de mètres, l’immense parc d’un château, et prendre à revers le bosquet qui débouche sur la petite nécropole et ses allées de tombes. Il me souvient d’un jour de deuil terrible où nous nous étions rendus avec un ami sur la pierre tombale d’un parent proche qu’il venait de perdre, sous une pluie violente, dont les sanglots de mon malheureux compagnon, à mesure qu’ils s’intensifiaent, semblait augmenter le torrent. Cela se passa tout près de la sépulture de Champagne. Deuxième endroit rattaché à la mémoire d’" Hubert " - tel était en effet le surnom de Champagne -, il y a, au Nord-Ouest cette fois-ci, le lieu-dit de l’Ermitage, aujourd’hui disparu mais dont une rue a hérité le nom, où il aurait vécu quelques années. Il se trouve, en l’occurrence, qu’un autre de mes amis habita longtemps ce périmètre, dont la maison était signalée au loin par un monumental tronc d’arbre calciné, qui dut être visible de toute la région avant d’être foudroyé. Elle était située quelques mètres avant que le bout de la rue ne s’ouvre sur une étendue de vergers, d’où, à l’horizon, dépasse une improbable usine peinte d’un jaune très vif et d’un bleu tout aussi incongru, qui en font une sorte de jouet monstrueux et naïf. Cette usine, d’où s’élève une éternelle fumée, je ne voulais pas en connaître la destination, possédé par l’intuition que c’était là qu’eut lieu la transmutation de plomb en or réalisée par Canseliet, en présence de Champagne et d’un certain Gaston Sauvage, personnage ténébreux, figure des milieux occultistes de l’entre-deux-guerres, surnommé le " grand lunaire ".
Le lendemain matin, je fus réveillé par l’un de ces traits de soleil qui venaient s’écraser sur les carreaux opaques de ma porte-fenêtre, et diffracter la lumière. Je ne sais exactement comment ni pourquoi mon esprit avait tissé un lien entre l’insolite rencontre de la veille et ce désir, toujours repoussé jusqu’alors de retrouver l’emplacement exact de l’usine à gaz, mais j’enfourchai ma bicyclette hollandaise noire, décidé à pénétrer cette zone paradoxale, cette arche de tôle au milieu des champs, qui semblait un îlot de fer peint, séparé du continent par une mer d‘épis de blé dont les douces vagues dorées ondulaient et venaient battre ma roue. Après quelques tentatives, je compris que mon véhicule ne pourrait me conduire là où je le voulais, du moins par le chemin que j’avais projeté d’emprunter. Le lieu se refusait, hérissant le parcours d’obstacles naturels – arbres, ronces, orties, mais aussi des objets manufacturés, comme cette barricade de pneus crevés, ou ce grillage impénétrable qui brisa définitivement l’élan me poussant à travers champ… Voilà qu’elle se dressait interdite dans le contre-azur, la Jérusalem métallique, dont la paroi a subi les assauts dissolvants de mon rêve, qui l’a déjà transmutée ; et sans doute cette tenue à distance est-elle préférable à la confrontation réelle, vouée à la parodie… Ainsi m’approchant de l’usine par la voie de bitume, ayant contourné plus avant la défense que s’était fabriquée l’usine, je détournai vivement mon regard au spectacle sinistre des allées et venues poids lourds qui venaient déposer les déchets, dont la monde technicien est si prolifique et qu’il s’agissait d’incinérer ici…Je rebroussai chemin, de peur que le paysage ne se mette à vaciller et ne voit ses fondements s’écrouler autour de moi…
Certains esprits autrement plus éminents en la matière, rapportent qu’en 1938 on put constater une curieuse simultanéité entre la réalisation d’une coction alchimique par Eugène Canseliet, toujours plus proche du Grand Œuvre, et la gigantesque aurore boréale qui eut lieu cette année. Pour ma part, au-dessus de tous ces lieux qui viennent d’être évoqués, je n’ai vu s’élever que la mémoire de ceux qui, de leurs âmes, en ont cachetés la cire. Mais je dois bien reconnaître que celles-ci distillaient dans l’éther un halo de lumière pourpre striée de filaments violets.
11:45 Publié dans OrnithOrynque Hors-les-Murs | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : Nerval, Fulcanelli, Hardellet, Alchimie, Valois, Sarcelles
Commentaires
Bravo, l'Ornithorynque, pour ce beau texte aux accents si nervaliens.
Le songe, le rêve, la méditation comme moyens d'accéder à la surréalité sont à mon sens indubitablement alchimiques.
Tenez, un traité classique d'alchimie s'intitule Le songe vert...
Pour en revenir à Sarcelles, votre usine à gaz m'intrigue fortement, et je serais preneur - réellement cette fois - de documents à son sujet.
Je m'interroge également sur cette famille d'ésotéristes que vous évoquez. Peut-elle avoir un lien avec Fulcanelli, Canseliet, Champagne ou Sauvage?
Pas de problème bien sûr pour utiliser la photo comme vous me le demandez. Au plaisir de vous lire.
L'archer
Ecrit par : archer | 27 janvier 2007
C'est en effet un très beau texte, qui, par la qualité du style et la justesse du propos sur l'alchimie, tranche sur le lot commun des cacographies misérables qui envahissent la blogosphère.
Ecrit par : C.C. | 28 janvier 2007
Bonsoir les amis, vous êtes bien bons avec mézig, merci sincère.
Archer, je connais de mon côté "le sorcier vert" de La Varende, qui n'est pas un traité alchimique mais réellement la biographie d'un sorcier contemporain (livre dont l'édition que je possède, a d'ailleurs été réalisée à Villiers-le-Bel... ).
Pour rentrer dans le vif du sujet, je n'ai pas vraiment d'informations sur la relation entre l'usine de traîtement de déchets, jaune et bleue, et celle qui nous occupe, mon rapprochement est purement intuitif. Vous rappeleriez-vous de l'adresse exacte de l'usine en question, je crois que fulgrosse donne la rue ? A vérifier aussi le lien entre le lieu-dit de l'Ermitage (merci pour la photo!) et la rue qui porte aujourd'hui ce nom...
Pour ce qui est de cette famille ésotérique, je ne crois pas qu'elle soit Arnouvilloise de très longue date - elle ne l'est plus en tout cas, mais mon ami qui quitta la maison un moment, vient de la racheter - , et c'était plutôt une sorte de fratrie de clochards célestes, gros consommateurs de chanvre, en effet très portée sur la spiritualité sous toutes ses formes (sauf la catholique romaine, qu'elle détestait au plus haut point), tous ses membres vivant sous l'égide d'une figure paternelle, imprécatrice, qui aujourd'hui habite, je crois, un des points les plus au sud de France, au pied des Pyrénées (mais pas à Hendaye!)... Enfin tout cela est donc un peu décevant... J'essairai vraiment de me renseigner sur l'avenue Viollet-le-duc et l'usine à gaz....
Constantin, juste comme ça, cela n'a aucun rapport, mais je crois que vous aimez Hardellet : je le découvre (il fut d'ailleurs à l'origine de notre premier contact avec l'Archer - Fulcanelli est cité dans Lady Long Solo), et je sens qu'il va prendre place dans mon panthéon, à côté de Vialatte. J'avais l'idée, par ailleurs de vous offrir à mon tour un passage de ce dernier, mais je n'arrive pas à retrouver le passage : il s'agissait en fait d'un très beau passage de "La Métamorphose" de Kafka, traduit par lui, celui où la soeur de Samsa joue du violon et soulage la souffrance de son frère.
Mawie, si tu passes par-là, j'ai trouvé excellente et drôle ton idée de photos ! Et d'ailleurs, en ce qui me concerne tu étais assez proche de la vérité, il y a de ça (enfin quand j'avais ton âge..., aujourd'hui ce serait plutôt Bernard-Pierre Donnadieu :):)):). Dobar vetcher, большая мне...
Bonsoir Colette aussi!
Ecrit par : OrnithOrynque | 28 janvier 2007
...les précisions de Fulgrosse:
"l'usine à gaz de Sarcelles de la compagnie Georgi, Société Départamentale d'Usines à Gaz par Georgi - siège dans le 43, rue Saint-Georges, des Etablissements Charles Georgi"...
http://www.fulgrosse.com/article-2402853.html
Ecrit par : archer | 29 janvier 2007
http://leschauffeursdelimousinepensentaussi.blogspot.com/ : ceci est une adresse de blog qui circule aujourd’hui partout sur le net (deux amis à moi l’ont reçue). Quelqu’un sait qui est l’écrivain qui se cache là-dessous ? À suivre en tout cas, tout cela m’intrigue…
Ecrit par : Armand | 01 février 2007
OO
Walter Grosse confirme pour l'adresse de Georgi, celle qu'on connaît est parisienne.
Reste donc à trouver les ocoordonnées de l'usine à gaz de Sarcelles, vers 1922.
A.
Ecrit par : ARCHER | 06 février 2007
Très bien et merci cher Archer, c'est bien ce que je pensais... Et je renote au passager - petit péché d'orgueil - ceci : "Ernest Laviole, organiste en titre de l’église de Saint-Eustache, habitait une demeure sans âge située dans les hauteurs de la rue Saint-Georges, entre la Trinité et le Sacré-Cœur" http://ornithorynque.hautetfort.com/archive/2006/10/16/les-grandes-orgues-de-saint-eustache.html
Je pense qu'il n'existe que très peu d'indices sur l'usine à gaz de Sarcelles. Peut-être faudrait-il se tourner vers le service archives de la ville? C'est ce que je vais faire déjà dans un premier temps pour Arnouville, afin de savoir si la rue viollet-le-Duc et le quartier de l'Ermitage ont bien comme je l'espère une relation avec la petite rue qui porte actuellement ce nom. J'ai voulu faire cela par Internet mais pas de contact sur le site de la ville... Puis Sarcelles, donc!
Bien à vous Archer. Et je salue aussi au passage le travail passionnant de Fulgrosse http://www.fulgrosse.com/
Ecrit par : OrnithOrynque | 07 février 2007
Merci beaucoup par l'éloge sur mon travail.
L'adresse de l'usine à gaz de Sarcelles était : rue Taillepied à Sarcelles... Aujourd'hui nous pouvons voir la salle André-Malraux en lieu de l'usine, détruite dans la décennie de 1950 sous la direction de M. Couillaux (25 ans, maire-adjoint), que dirigea l'usine de 1937 à 1951...
Cordialement, Fulgrosse
Ecrit par : Walter Grosse | 08 février 2007
Merci de l'information Walter. L'usine ne se trouve donc pas dans le périmètre auquel je songeai, et n'a rien à voir avec l'usine bleue et jaune qui jouxte Villiers-le-Bel, l'hypothèse était séduisante. Je ne crois pas mêtre déjà rendu rue Taillepied. Cela-dit un de mes amis habité tout près de ce côté de Sarcelles, à Saint-Brice, je dois le voir bientôt peut-être en profiterai-je pour aller pour rêver un peu ; pour ce qui est des informations vraiment intéressantes et utiles à votre travail et celui de l'Archer, je ne suis pas sûr que cela vous donnera beaucoup de matière...
Bien à vous.
Ecrit par : OrnithOrynque | 09 février 2007
votre blog est génial mais en voici un autre génial également (attention, c'est épicé !!) :
www.leschauffeursdelimousinepensentaussi.blogspot.com
Ecrit par : Marinette | 16 février 2007
Infiniment heureux de vous decouvrir. La Tour des Quatre Vivants ne cesse donc pas de rayonner. Ouf.
Du neuf en images :
http://philippepissier.canalblog.com/
Bonne continuation et bravo.
Geai rare not dead.
Philippe Pissier.
Ecrit par : Philippe Pissier | 01 mars 2007
Bonjour à vous et bienvenue,
Merci pour vos encouragements. Heureux également de rentrer en contact avec un amateur d'oiseau rare et de tour abolie, voire foudroyée.
A bientôt!
Ecrit par : OrnithOrynque | 02 mars 2007
Si vous voulez voir Julien Champagne et Raymond Roussel devant le Rocher de la Vierge à Biarritz et bien d' autres choses.
http://in-memoriam-raymond-roussel.over-blog.com/
Ecrit par : doraymi | 05 février 2009
Merci pour ce lien Doraymi, où il est bon - parce que rare - de retrouver quelques Supérieurs inconnus (plus tant que ça me direz-vous).
Ecrit par : OrnithOrynque | 09 février 2009
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