05 janvier 2007
Le nuage, là-bas...
A l’extrémité de pontons de bois, des hommes entrelacés de lambeaux de brumes s’étaient regroupés et guettaient à travers ces ténèbres blanches les petits lampions signalant le passage d’embarcations silencieuses. En celles-ci, ils semblaient avoir placé leur salut, lançant des appels de détresse lorsque l’une d’entre elles découvrait suffisamment ses guenilles de brouillard pour laisser apparaître une silhouette semblable aux antiques navettes funéraires. Elles ressemblaient à des sarcophages éventrés où s’étaient entassés de nombreux fétiches - objets guerriers, bijoux, chevelures, cornes, grimoires brûlés… - et, à la proue, des chandelles scintillaient comme des étoiles dont l’éclat fût mouillé par la condensation atmosphérique. Leurs coques étaient plantées de deux petits mats que joignait un chapelet de carrés de verre multicolores, fébrilement agité par la brise soufflant depuis le large, profond et invisible large, qui s’abouchait dans le lointain à quelque trou noir océan, à la manière d’un tourniquet formidable, où le ciel allait se confondre avec la mer, consumant l’eau, le ciel et le feu, pour en distiller la quintessence, l’azur noyé dans les fonds marins comme l’huile et les couleurs se mêlent pour former un léger tourbillon à la surface d’un récipient...
De l‘opacité immaculée, devait ainsi surgir ceux qui détacheraient les hommes de la rive, pour les guider outre dimension. Du désordre qui s’emparait des troupeaux massés au bord de l‘eau, chutaient parfois un ou plusieurs corps, qui ne parvenaient que rarement à remonter… Il arrivait aussi qu’une barque mue par un invisible pilote vint à côtoyer les pontons ; indescriptible alors était le vacarme de ceux qui se cognaient, se mordaient les uns les autres, s’arrachaient yeux et cheveux pour être admis à appareiller. Après que le combat s’était prolongé dans l’eau, ne finissant qu’avec la noyade des défaits, le plus ardent du lot se hissait à bord de la chaloupe fantôme, basculant avec un empressement qui manquait de la faire chavirer, puis celle-ci virait de bord. L’homme s’asseyait à la poupe, le regard arrêté par le nuage descendu sur terre, qui l’avalait bientôt complètement, à la manière d’un colossal monstre marin, sous les yeux incrédules, envieux et terrifiés de ceux que le rivage gardait captifs… Ce continent de matière nuageuse, qui était comme un double vertical de l’océan, formait un barrage sans début ni fin. Il imprimait l’âme qui le considérait d’un sentiment mêlé de magnificence et d’effroi. Sous le tissu d’albâtre, dont les effilochures à maints endroits, au lieu de l’altérer, en démultipliaient la noblesse, se devinait un grouillement de créatures fantastiques et amphibies, dont le thesaurus n’a pas encore été établi, faute d’explorateurs revenus... On imaginait ainsi de grands volatiles au corps recouverts d’écailles dont le mouvement tenait tout autant de la nage, Et la mythologie des hommes du littoral était peuplée de cette faune aux caractéristiques célestes et maritimes.
Au solstice d’hiver, les barques étaient nombreuses à s’extraire ainsi des brumes, et, si l’on gagnait un peu d’altitude, en la contemplant en particulier depuis cette haute roche solitaire d’où, plus encore que d’ailleurs, l’on surprenait l’horizon à alambiquer son or, c’était une vision extraordinaire que de voir les nefs au fil de l’eau progresser en canon, comme tirées en douce rafale depuis les pontons. Ces hauteurs présentaient aussi cet avantage de scruter le faîte de l’immense cumulus arrimé à l’océan. Sans la beauté d’une banquise en apesanteur, aux sourdes dérives, ce privilège fût resté bien vain en vérité, car la portée de la vue humaine ne distinguait pas si loin que l’on put élucider le mystère de ce qu’occultait la masse blanche et brumeuse en réclusion de laquelle nous vivions. Pour ma part, j’ai toujours combattu l’attraction qu’exerçaient sur nous les vaisseaux sans maîtres, bien que je comprisse ce qui pouvait pousser mes semblables à vouloir disparaître, à se donner l’illusion d’échapper au gouffre en se jetant d’une falaise, à boire goulûment l’orviétan du départ… Au bout de la anse que forme la côte où sont maintenus les pontons, il m’était arrivé, par temps clair, de distinguer une longue bande solide, et je conjecturais fort qu’il s’agissait d’une jetée. Celle-ci s’enfonçait dans la brume au bout de quelques lieues dont l’élan laissait supposer qu’elle pénétrait plus avant le nuage, de marcher sur l’eau, et peut-être de se rendre là où les barques filaient sans bruit, d’entreprendre par une crête inconnue cet œil qui semblait ne jamais nous quitter à travers le nuage…
Le bois des pontons était à se vermouler sous les assauts conjugués du sel et de l’eau. Je résolus de joindre la mystérieuse digue qui tapissait le fonds de la baie. J’y parvins, m’engageai sur la fine langue de pierre perçant le grand nuage, et ce fut un long pèlerinage dans une brume onirique traversée par des séquences d’orage magnétique, où la blancheur s’illuminait d’éclairs ne précédant aucun tonnerre. Après quelques kilomètres – la jetée ne semblait pas devoir trouver son terme – mon passage était parfois survolé par des spécimens ressortissant à d’insolites espèces ornithologiques : de larges oiseaux marins, naviguant par bans de dix à quinze dans ce ciel qu’on eût dit d’une terre creuse… Après avoir tournoyé quelques instants au-dessus de moi, ils plongeaient à pic dans l’eau et n’en ressortaient que de longues minutes plus tard, en un lieu assez lointain de celui de leur impact dans l’eau, contre-plongée que j’entendais plus que ne la voyais… Ma marche le long de la digue, qui forait le brouillard, fit se presser à ses abords une faune aquatique dépareillée. Je distinguai d’abord le cliquetis des cornes des Narvals, escrime fabuleuse aux ferraillements lents et gémissants, puis ce fut un peuple de méduses phosphorescentes qui se groupa là, comme aimantées par le passage d’une âme, et enfin de minuscules poissons d’argent qui étincelaient en fuyant… Mais le plus souvent, je n’observais ni n’entendais aucune trace de vie aux environs ; j’avais cette impression familière des passagers du désert de déplacer avec moi une portion identique de paysage, renouvelée à l’infini, se recréant devant moi à la mesure qu’il se dérobait dans mon dos…
Il est inutile de préciser que dans de telles conditions de déplacement, la notion du temps s’estompe pour disparaître bientôt tout à fait. Il ne se connaissait ni jour ni nuit sous ce chapiteau humide. Je songeai à cette hypothèse scientifique qui veut que la nature chimique d’un nuage varie selon son origine et soit composée en proportions variables d’émanations humaines autant que naturelles (déserts, océans, volcans, êtres vivants)… La voûte nuageuse était une sorte de précipité de tout ce qui se trouvait ici-bas, une sorte d’écume solidifiée, une matière totale condensant les différents règnes… Mais, une fois usé le recours à la méditation, je fus rendu à ma misérable individualité et commençai bientôt à déplorer la vanité de ce périple. Avais-je bien eu raison de tenter pareille aventure ? Est-il bon de chercher à percer ce qu’il ne m’a pas été donné de connaître par des voies naturelles ? J’envisageai de rebrousser chemin lorsque une source de lumière tamisée saisit mon attention. A quelques lieues de là, à gauche, au-dessus des eaux, frayait un essaim de lumignons… C’étaient les conques à la proue illuminée, chacune un homme à leur bord, en provenance des pontons… Elles s‘acheminaient lentement vers leur destination. Ces quelques points de lumière étouffée, sourde, décrivaient une constellation en mouvement, de celles que l’on peut contempler dans les planétariums, dont les figures dansent, se défont puis se rassemblent à une vitesse qui pour être mieux appréhendée par l’œil doit s’accélérer tout en restant cependant très inférieure à la célérité réelle des astres. Les barques défilaient à intervalles longs mais réguliers, c’était comme des salves, des vagues, une flotte intermittente et muette qui convergeait vers un domaine inconnu. La lumière à m’avoir été communiquée par les premiers lampions observés, s’avéra l’annonce d’un feu qui gagna bientôt tout le champ de vision, l’oracle d’une puissance ignée qui embrasait toute la cavité de ce se ciel maudit... J’en voyais maintenant la source dont le spectacle était fantastique et douloureux. C’était une spirale, une tornade de flammes, une colonne de feu, et les barques y affluaient… Les visages des hommes à la poupe s’illuminaient à son approche et devenaient écarlates au point de disparaître, le corps happé par les tresses de feu qui les élevaient à quelques mètres, dansant et ricochant contre les parois de la fournaise… Puis leurs enveloppes devenaient translucides et l’on croyait voir des corps glorieux, avant de les voir s’engloutir, fondues…
Où allaient-elles ? Je ne sais.
01:35 Publié dans Ecrevisses de lune | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Un jour sans doute nous monterons dans la barque...
Ecrit par : Pharamond | 13 janvier 2007
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