14 septembre 2006

L'Homme sans reflet

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Irrémédiablement, l’image Hubert de Maupertuis restait rétive à tout reflet. Aucun miroir ne lui avait jamais rendu son apparence, et cela sans qu’il puisse établir qui de son corps ou du verre dépoli refusait le commerce de l’autre... La souffrance née de cette indisposition était excitée par la prémonition de causes invisibles, d’une éventuelle généalogie immatérielle. Son anathème avait-il été prononcé en châtiment de quelque faute obscure ? De l’impossibilité du corps fallait-il conclure à l’inconsistance de l’âme ? La réponse restait suspendue dans ce vide qui, lorsqu’il fixait la glace, effaçait effrontément sa présence, aucun obstacle ne venant s’opposer à la réflexion de l’arrière-plan dans son ensemble… La pensée de quelques parents mythologiques venait nourrir sa méditation et parfois même en disperser la mélancolie, aux quatre points cardinaux de leurs perspectives. Identique à celle d’Apollon échappant à Psyché, son enveloppe charnelle n’était peut-être pas exactement frappée de transparence, mais en réalité l’objet d’une dérobade, si brusque qu’elle en aurait été presque imperceptible… Les raisons de ce congé soudain demeuraient certes à élucider… Il concentra son attention mais ne vit pas l’ombre fugace susceptible de ratifier cette hypothèse… Il conjecturait se trouver au centre d’un règlement de compte de divinités inférieures, qui avaient doublé le fléau de la transparence de celui de l’oubli… Il en était à ce point d’ignorance où l’on ne peut départager le poids de souffrance que celle-ci induit, de la part de bonheur relatif qu’elle garantit parfois. D’ailleurs, sa poursuite des mystères l’effrayait, il se demandait s’il n’eût pas été préférable d’abandonner cette quête, et d’étouffer en s’y résolvant la douleur de ne pas se voir… Mais le défaut d’une silhouette contournée, l’interdiction de pouvoir observer la vie de ses traits, la mécanique de ses articulations, avaient tôt fait de le rejeter sur la voie du questionnement.

 

Narcisse lui avait évidemment ouvert d’autres perspectives. Il est curieusement méconnu que son châtiment résida davantage dans l’incapacité de se reconnaître dans le miroir des eaux qu’à choir dans celles-ci pour y avoir trop adoré son visage. La perversité des dieux consista à lui ôter la conscience de l’illusion, à punir sa compromission avec le monde des ombres en le privant de la faculté de distinguer le réel de sa pantomime, en ce qui le concernait, de distinguer sa propre image de celle d’un autre. En cela, songeait Hubert, ne partageaient-ils un certaine communauté d’affliction ? Jusqu’à un certain point seulement bien sûr, car ce n’était pas de point se voir dont périt Narcisse, mais de se voir un autre. En abolissant ainsi l’action réfléchissante du miroir, en prêtant à cette dernière le pouvoir d’illusion absolu, le mythe de Narcisse avait toutefois fait glisser sa pensée vers une idée nouvelle, qui voyait dans cet objet quasi magique non plus le seul reflet de notre monde, mais aussi un lieu de passage, l’accès à la dimension cachée. Le reflet fidèle du connu était ainsi destiné à écarter ceux pour qui la fréquentation de l’envers n’était pas possible. Un indice était laissé à l’attention de ceux qui devaient un jour franchir la limite, celui qui consistait à inverser les pôles. Si le mécanisme de l’œil rétablissait une réalité renversée, le basculement des directions opéré par le miroir n’augurait-t-il pas semblable restauration?

 

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Le plus souvent, son sort lui paraissait avant tout être le négatif parfait de celui des spectres : invisibles à l’œil terrestre, ceux-ci viennent hanter, dit-on, la surface des miroirs pour se matérialiser. Tandis qu’Hubert, dont la solidité semblait hors de doute – il se nourrissait, éprouvait la douleur des coups, sentait la caresse du vent - , oncques ne fut réverbérée sa silhouette… Il savait pourtant à quoi il ressemblait. Il avait en effet passé commande à un peintre, de l’école réaliste et d’un art suffisamment impersonnel pour ambitionner une certaine neutralité de trait. Il avait posé à plusieurs reprises, dans différentes postures, dans l’excitation fébrile de bientôt pouvoir se mirer. Il fit ainsi exécuter un portrait un pied, mais demanda également à l’artiste de réaliser une étude détaillée de son visage, ainsi que d’autres représentations sous des angles multiples. Le résultat lui fut un choc, et la révélation brutale de son aspect le plongea dans une forme d’hébétude silencieuse pendant plusieurs jours, durant lesquels il perdit sommeil et appétit. Si l’épuisement venait à le faire sombrer, peu de temps s’écoulait avant qu’il ne soit tiré en sursaut de son fauteuil par le besoin frénétique de scruter les tableaux. La fascination passa cependant, la vie était trop absente des représentations pour éprouver cette sensation de coïncidence qu’Hubert devinait être propre au miroir. Son attachement n’en resta pas moins fort vif. Si bien que ce matin où, pénétrant dans la pièce aux portraits et qu’il constata que son image s’était effacée des toiles, un cri déchira sa poitrine… Son premier mouvement, incontrôlé, fut de se précipiter vers le miroir. Il ne s’y vit pas. Mais il put distinguer une liquidité affleurante, sous la forme de rides plissant par endroit la surface réfléchissante. Il avança sa main qui s’enfonça dans le reflet vide, mais alors que miroir donnait l’illusion de voir Hubert disparaître dans le mur opposé de la pièce, il fut définitivement absorbé par les eaux mouvantes du reflet. Le passage avait eu lieu… Maupertuis venait de pénétrer l’envers… Devant lui s’échappait un long corridor d’obscurité qui semblait devoir déboucher sur quelques clairière de lumière. Là-bas, au pourtour de l’orifice doucement illuminé semblaient danser des créatures ailées, des électrons de feu, comme ces particules qui agitent la rétine après que l’œil a fixé trop longtemps le soleil. Le contre-jour était rougi par ce qui devait être le luminaire de l’envers. Mais comme ces témoins qui rapportent n’avoir aperçu de l’au-delà que cette brève et chaude luminescence, Hubert ne devait pas pénétrer plus avant cet ombilic céleste, mais rejoindre prestement l’ici-bas, non sans avoir toutefois vécu une expérience qui devait apaiser la douleur du retour. En effet, alors qu’il se situait encore sur le seuil de l’envers, voilà qu’il fit volte-face et subit la commotion du premier reflet de son existence… Voici qu’il la dévisageait maintenant cette figure qu’il n’avait pu jusqu’alors voir animée par le jeu des muscles et des nerfs, répondant aux stimuli de sa vie intérieure ! Voici qu’il s’ébranlait ce pantin de chair figé dans la captivité des œuvres picturales ! Mais bientôt, par un mystérieux décret, aussi inexplicablement qu’il avait foulé l’invisible, il fut projeté en amont du reflet, ne pouvant à nouveau que déplorer l’absence de son corps dans le miroir…

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Alors qu'il considérait les minutes ou les heures qui venaient de s’écouler, une hypothèse neuve jaillit. Et si, de la même manière que passées dans notre monde, les âmes transfuges accédaient à quelque consistance éphémère par la vertu des psychés, de même Hubert n’avait-il pas pu enfin s’observer dans cette autre dimension, dans ce monde de l’envers, sis derrière l’illusion de verre ? Le miroir était peut-être la chrysalide de son âme captive, et son être scindé, en équilibre sur deux dimensions… Les raisons profondes de cet exil – enfin de ce retour devait-on estimer en vertu de l’inversion opérée par le miroir - n’avaient pas été ramenées de l’incroyable expédition. Elles devaient sans doute être se trouver au-delà du tunnel, dans les rayons de l’astre qui éclaire l’envers. Pourrait-il s’y rendre à nouveau ? Le glace était redevenue solide et ne présentait plus aucun caractère de liquidité…

Toujours était-il que l’on était en mesure d’établir que le pouvoir des miroirs de manifester la présence d’une âme ou d’une ombre, tenait sans doute à ce qu’ils appartenaient aux deux mondes, en leur qualité de lisière…

 

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Commentaires

"la mécanique de ses articulations, avaient tôt fait de le rejeter sur la voie du questionnement." ainsi chemine-t-on à travers cette enquête "policière" pour "trancher" la question de l'être et de sa représentation et de l'oeil qui s'en mêle, et si l'ombre de l'âme avait englouti le reflet du corps, through the looking glass... je dois le relire très très attentivement mais avant d'avancer trop d'inepties, je serais presque tentée de vous demander des cours de métaphysique:), vraiment, votre raisonnement st non seulement magistral mais il met en perspective toute l'histoire des passions de l'homme, j'entends de l'âme et du corps... Si j'achoppe, je vous demanderais des explicitations, vive Yanké!
C'est un texte manifique qu'il vous faut publier, si ce n'est déjà fait...
Amitiés,
j'y retourne car je ne suis plus accoutumée à une telle densité!
Amel

Ecrit par : Amel Zmerli | 14 septembre 2006

L'envers du jour n'est pas la nuit mais le contre-jour, "rabat-jour", je ne suis pas certaine d'avoir tout saisi...
Merci OrnythOrynque pour ce très beau texte qui creuse nos miroirs intérieurs,
Amel

Ecrit par : Amel Zmerli | 14 septembre 2006

Bonsoir Amel,

Merci à vous. En fait, c'est surtout une petite fantaisie, avec un souci poético-fantastique, mais sans réelle prétention philosophique, je ne m'y risquerais pas vue ma compétence en la matière... :):):)

Pour ce qui du "contre-jour", à vrai dire l'endroit du miroir n'est pas forcément le jour, il y fait nuit aussi...

Ne croyez surtout pas par ailleurs Amel (cf. un message précédent) que mon silence sur "la porte sur la toit" vaille indifférence. D'une part, je ne suis pas forcément très prolixe en commentaires, quel que soit mon avis. De plus, j'ai lu de très belles choses vous, le poème sur Klein, entre autres... Je lirai votre texte sur la poésie arabe - je ne l'ai pas encore fait.

Amicalement.

Ecrit par : OrnithOrynque | 14 septembre 2006

L'opaque ne féfléchit pas parce qu'il ne renvoie pas la lumière, d'où ma forrmule laconique : l'ombre avale le reflet, je persiste à penser que cette "fantaisie" poétique est fondée philosophiquement. La prolixité peut dissimuler une timidité ou une peur de ne pouvoir dire. Il y a une archéologie de la parole qui s'articule autour de la réserve ou du silence, je ne sais pas bien... Ce qui me fait plaisir est enfantin, voir apparaître un nom sur un tableau austère avec des colonnes pour enregistrer des flux:)
Je dois méditer votre texte au moins le temps que vous avez mis pour l'écrire....
Amitiés,
Amel

Ecrit par : Amel Zmerli | 15 septembre 2006

Quelques minutes d'évasion (trop rares) comme à chaque lecture de vos textes.

Ecrit par : Pharamond | 18 septembre 2006

Merci de votre lecture fidèle cher Pharamond qui, je me répète mais je le pense sincèrement, m'est très précieuse.

A bientôt chez vous.

Ecrit par : OrnithOrynque | 18 septembre 2006

bonjour cher maître, les idées ce sont quelques peu bousculées tout au long de ma lecture, hubert serait il un trou noir ? les autres le voient il ? et puis le re-foulement de l'invisible..., jusqu'à ce que je me dise que les miroirs étaient déjà peuplés de la totalité universelle des reflets, que dans chaques miroirs nos images était déjà là, quelles nous attendais, surement un brin triste, quelles attendais qu'on leurs lance notre paquet de photon pour pouvoir exister un peu, sages comme des images certains diront
hue

Ecrit par : cheval argent | 23 septembre 2006

Belle intuition cheval argentique! Je crois bien que vous avez raison, les miroirs ont une mémoire.

A bientôt l'amippocampe.

Ecrit par : OrnithOrynque | 24 septembre 2006

Cher OO, c'est toujours un plaisir de vous lire. Ce texte est fabuleux. À quand un recueil ?

Ecrit par : Lambert Saint-Paul | 13 février 2007

Merci beaucoup à vous Lambert, c'est bath de votre part. J'ai en effet accumulé ici une petite matière... Je ne veuxpas trop y croire, pour ne pas chuter trop bas, mais je vais essayer tout de même.
A bientôt.

Ecrit par : OrnithOrynque | 13 février 2007

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