11 février 2006
Gérard (VI) - Sur le fleuve
Je n’avais pas vu tous ces ponts écroulés derrière moi…Ce doit être le salaire de ceux qui courent à l’abîme sans se retourner…Entre les ruines des piliers, parmi les pierres éboulées dans le fleuve comme des îles spontanées, c’est le cadavre du passé qui flotte au fil de l’eau, les lèvres mauves et boursouflées ; c’est le spectre des amitiés révolues qui, dolent, dérive. De nombreux voyageurs du temps ont raconté comment, ayant posé le pied sur le quai d’une destination erronée, une attraction irrésistible les empêchait toutefois de le quitter – ils habitent une mythologie où une femme aux prunelles fixes et dilatées figure la destinée…Il y eut bien quelques âmes gratuites à se poser sur le bas-côté, à me héler…Ce sont leurs visages qui maintenant se reflètent, difformes, dans la Seine sur laquelle file ma chaloupe…Echos de la chute de l’Ile Saint-Louis, des tourbillons de dimensions diverses dessinent des spirales dans l’eau, disques affolés…Comme un goémon à la surface, remontent le souvenir d’une figure amie, les instants de cuivre rougis par le crépuscule déflagré, les minutes philosophales…Le fleuve est devenu une tapisserie vaste et mouvante, où le temps et la nuit viennent saigner en lettres capitales, bouillonner en une fugitive effervescence, pour éclater enfin comme des bulles d’oubli…Au-dessus des quais que je frôle, à la place même où habituellement l'on voyait les armes que les puissants ont gravé à leur gloire, se forment aujourd'hui des blasons chimériques…Cette héraldique inconnue paraît celle d’une aristocratie à venir, sans morgue, tribu en longue et ancestrale procession, pèlerinage invisible cheminant secrètement sous les siècles…De grands écus donnent l’illusion de tailler leurs formes dans le cristal de l’invisible, de sculpter le silence de la matière, palimpsestes en chapelet…
Le poète damné m’a laissé. Son rire sardonique a été à son tour englouti par les escaliers de la Tour alchimique, j’attrapai pour ma part la première embarcation trouvée au bord du fleuve, violemment agitée encore sous l’effet des remous provoqués par la brutale disparition de l’îlot…De là, luttant contre le désordre du courant, je pus observer ce qu’il restait du pont menant à la Cité : un chicot horizontal, laissant tomber quelques pierres dans une traînée de poussière…Je formai alors le projet de remonter le fleuve, mais, à peine détachée du rivage, la barque fut dangereusement emportée vers le malstrom toujours furieux qui tentait d’attirer à lui quelques ultimes victimes sacrificielles…Je ne parvins à me libérer de cet orbite redoutable qu’au prix d’une lutte violente. Harassé, ayant quitté la zone d’attraction du cyclone, je laissai la barque se fondre dans le courant…
D’au-delà des quais, la lumière coule et se répand sur l’eau comme un lierre…Soudain l’embarcation est aspirée par une manière de grande bouche de pierre pratiquée dans la paroi qui contient la Seine à son tribord…C’est un boyau sombre qui me sirote et semble vouloir précipiter mon convoi toujours plus en avant du naufrage…Cette lancée frénétique se résout contre toute attente en un mol abordage qui, bien qu’incontrôlé, me laisse en une seule et vaillante pièce, échouée sur un rivage de vase…Mes pas foulent une sorte de limon dont la tendresse fertile me rappelle celui du Delta du Nil…De quel souffle cette boue s’animera-t’elle pour me révéler le secret de cette étrange épopée ? Je butte sur la première des trois marches qui me conduisent à un corridor…Au bout de celui-ci, une porte, sur laquelle sont inscrites et se réverbèrent encore quelques lettres métalliques, malgré la suie des années : " Département des Antiquités "…
00:05 Publié dans Gérard - Poème Apocalyptique en Prose | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note

Commentaires
Récemment de même je pris le fil de l'eau qui tranche l'horizon et la raison même.
L'eau est une enchanteresse et sa poétique hautement chantante.
Je suis très sensible au 1er temps de votre texte (musical), ainsi qu'à l'évocation de pélerins silencieux, envers des puissants,reliés par delà les siècles.
Bien à vous O^O.
Ecrit par : colette | 11 février 2006
Le train des eaux... Et les bulles et la boue... Laisser la porte des Antiquités et descendre encore le fleuve, jusqu'à destination dans le grand large ?
Merci toujours pour le voyage, OO ! Qu'il se dépasse après s'être poursuivi !
Une pensée pour vous, de mes montagnes blanches et silencieuses.
Ecrit par : Alina | 14 février 2006
Bonjour Alina, merci de vos pensées en altitude, je prends de vos nouvelles en écoutant l'écho d'alinareyespointcom, ainsi j'ai imaginé être de la partie lors de cette expédition onirique qui vous menait aux bords de la mer en compagnie des connaissances de la blogosphère...
Sinon, au passage, j'ai feuilleté aujourd'hui "Rêve de glace" de Hubert Haddad, réédité par Zulma ; il y a longtemps que je suis attiré magnétiquement par cet auteur, d'après le peu que j'en sait, ses titres, ses thèmes, quelques phrases lues ici et là, la proximité de Gracq, et les pages que j'ai parcourues aujourd'hui m'ont confirmé dans cette impression.
Bonne retraite Alina, et bon roman!
Ecrit par : OrnithOrynque | 14 février 2006
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