15 janvier 2006

Le Méridien Punique

Les secondes s’égrenaient solides et rondes comme des billes roulant au sol, cascadant depuis le récipient renversé, pois noircis glissant hors de leur gousse brûlée par le soleil, points de suspension épileptiques…Temps calciné d’heures blanches où la mémoire s’éblouissait du souvenir des combats, où venait carillonner le contrepoint barbare dont le chuintement du fer dans les chairs entrelace le chant du sang versé…Au galop, l’indigente caravane des chevaliers défaits rebroussait le chemin emprunté quelques mois auparavant, sûre alors d’un triomphe prochain sous les remparts de Jérusalem. Mais, terrestre, la cité était demeurée interdite ; les escouades qui avaient pu forcer le rang serré des turbans et des simarres s’étaient répandu dans la ville, courant dans ses veines comme un sérum rapide, mais n’avaient pu fondre jusqu’au cœur embarbelé de la ville…C’est du moins ce qu’a laissé entendre Dom Carhaix, témoin de la croisade perdue.

L’équipage décimé battit en retraite vers Saint Jean d’Acre accompagné d’un nouvel et invisible compagnon de voyage, abrité par une tente mobile que portaient latéralement deux montures, convoi cahoté par la vélocité brusque du train général, englouti parfois par un nuage de poussière soulevée...Cela était-il un être vivant qui était ainsi caché ? Quelque rabbin halluciné dont l’antique sapience eût  prolongé les jours au-delà du commun? Un animal fantastique dont l’insolite, à défaut de consoler le Roi de la captivité prolongée du Saint Sépulcre, l’en eût parfois diverti ? Ou encore un objet trompeusement inanimé, tel ce bâton magique capable de dompter la volonté des peuples et de muer les serpents en airain? Un manuscrit détenant le secret l’écriture des hommes rouges du Nil? Une plante dont l’absorption, après décoction, agît à la manière d’un philtre de vérité ? Sur ce point encore le mémorialiste est resté muet comme un sarcophage...

Les vigies postées aux créneaux de la dernière place forte du royaume franc d’orient virent ainsi se détacher puis enfler quelques silhouettes, particules de crépuscule, ambassades de la nuit en crue…En se rapprochant du port johannique, elles semblaient drainer dans leur sillage le velours marine du soir, tirant à elle les volutes amples de son drapé. Lorsqu’elles furent assez proches à ce que, sans pouvoir distinguer les visages, on pût toutefois les dénombrer, l’attention des gardes fut immédiatement éveillée par cette forme escortée par les survivants de la lamentable expédition. La ville semblait un être sculptée dans la roche, la tête légèrement inclinée vers les cieux. Le front de mer, œil cerné d’onguent bleu, était ouvert sur l’occident, convoqué par le tambour chaman des vagues sur le récif. Le feu intérieur qui, le jour, affleurait aux joues de pierre, était libéré dès que la métropole s’enfouissait dans l’obscurité. Les lumières éclosaient alors comme des pétales de feu doux, flammes nénuphars révélant le dessin d’une fleur visible seulement du ciel …

Au petit matin suivant, le cap fut mis sur le Caire. Une nouvelle attaque sarrasine à ses abords fit la débâcle complète. Les eaux du delta charrièrent alors les chairs pourries de la chevalerie française au solstice de la défaite, la dentition déchaussée, la mâchoire défoncée…Mais la mystérieuse remorque fut sauve, extirpée du charnier... Quelques hardes touchèrent Damiette par miracle, cavaliers aux armures noires semblables à celle de l’archange hiéronymite du jugement dernier. Les sabots des chevaux claquaient péniblement sur le ponton que le navire quitterait demain.

Lorsque le galion exténué vint à se poser sur le méridien punique, celui qui trace une verticale de Carthage à Salonique, la vie sembla frappée d’immobilité, toutes choses continuant d’observer leurs postures incidentes dans une inexplicable fixité. Le soleil paralysé au-dessus battait les heaumes comme un marteau des forges...Les nuages avaient figé leurs formes évanescentes, se figurait ainsi une salamandre sculptée dans la ouate, emprisonnée à son bond hors du feu…Un grand feu grégeois dorait les fondations de cet empire de nuages…Un vol d’oiseau s’était cristallisé au bord d’un autre nuage…

Le navire fut mené aux côtes de l’antique Carthage par un puissant sortilège contre lequel il n’était de conjuration possible… Est-ce la dépouille de Saint-Louis inhumée en terre d’Afrique qui tira ainsi  à elle l’embarcation depuis le milieu de la Méditerranée ? Carhaix semble l'avoir cru...Celui-ci témoigne avoir vu depuis le pont de cette caravelle l’un des hommes cuirassés d’ombre s’éloigner vers le rivage punique sur une chaloupe et s’avancer sur le sable pour y enfouir une couronne exhumée d’un humble linge pourpre...

Le pélerinage avait atteint son plein rebours.

Commentaires

Bonne et joyeuse année à vous, compagnon.

Bons vents.

Sous l' Etoile.

Ecrit par : (LKL). | 16 janvier 2006

Salut le loup! Heureux d'entendre votre voix à nouveau! Ces vents de l'année qui commence sont ceux de l'Argos et ils vont bientôt tourbillonner à l'horizon, en un ballet prophétique.

Bien à vous l'ami, je ne vous oublie pas.

Ecrit par : OrnithOrynque | 16 janvier 2006

Bonjour, ornithorynque. Toujours dernier, je me joins à LKL pour vous assurer de ma fidélité. A bientôt.

Ecrit par : all-zebest | 23 janvier 2006

Mon dieu quel feu !

je vous mémorise et je vous relie à moi, si cela ne vous dérange pas.

Cordialement

jérôme

Ecrit par : jérômedavid | 09 février 2006

Et réciproquement, licorne électrique, croisée chez Jim Palette puis chez Alina!


Bien à vous.

OO.

Ecrit par : OrnithOrynque | 09 février 2006

J'ai vécu aux cîé de la dépouille de Saint-Louis, sur les hauteurs de Carthage d'où l'on pouvait voir par je ne sais quel sortilège à 380 degrés, rien ne peut échapper au regard et le musée qui jouxte la basilique est devenu un lieu d'exposition pour des oeuvres magistrales bordé de chapiteaux de toutes les époques, il suffisait de les alignées pour reconstituéer une mosaÎque des âges et Les colonnes de D. font pâles figures...
Votre texte est beau et si bien senti que l'on pourrait penser que vous avez foulé ce sol immobile et mouvant...
Amel
Amitiés

Ecrit par : Amel Zmerli | 28 août 2006

Je suis allé en Tunisie une fois, Amel, et je me rappelle que nous étions allés sur des ruines Carthaginoises - je me demande si ce n'était pas dans le coin de sidi-bou-saïd (l'orthographe est incertaine) ; j'avais demandé à un camarade de prendre des photos de moi, seul, juché sur d'antiques moellons, tout fier, certainement avec une vision à 380 degrés... Pendant longtemps ces clichés ont surplombé mon bureau. Quand j'ai appris pour Saint-Louis, je me suis demandé si ce n'était pas dans ce coin. Cela-dit, j'ai peu d'autres souvenirs. On fumait des Cristal, buvions des Fanta orange fraîchement sortis de la glace. On avait commencé par Radès, puis Bizerte, Nabeul, Gabès, et Sousse, un beau petit tour, en train surtout. C'est curieux mais ce voyage a coïncidé avec la vraie fin de la dernière enfance. Après, tout a commencé à se teinter de gris. Comme je vous le disais l'autre jour Amel je n'ai pas de théorie sur l'écriture, mais ça j'en suis sûr : si je poursuis quelque chose, c'est bien de retrouver cette lumière dans le regard.

Bien amicalement.

Ecrit par : OrnithOrynque | 28 août 2006

Mes grands parents ont le privilège de reposer dans ce cimetière marin qui surplombe toute la baie de carthage et où il règne une lumiére incomparable, les crépuscules quand la mer prolonge le ciel sans pouvoir discerner ce qui de la mer ou du ciel au petit matin, Sidi Bou Saîd et ses deux mamelons, comme je m'amuse à le dire, cette douceur crue je ne l'ai jamais retrouvée à Sète... je vous en reparlerais plus longuement, mais j'ai une question qui me "chiffonne" ; pourquoi invoquer quand on écrit comme vous, une théorie de l'écriture qui n'a de sens pour les Exégèses, ce qu'on dit être une théorie de l'écriture ne se pose pas à proprement au scripteur, la question fait question pour les autres, dans un après coup, quand devant un texte certains ont le sentiment qu'une langue est née... Vos textes sont d'une grande richesse, et bô! Mon avis ne pèse pas lourd mais je tiens à vous en faire part.
Je vous remercie de nous faire partager ces textes, jen'ose plus écrire depuis que je vous lis...
Amitiés,
Amel

Ecrit par : Zmerli Amel | 29 août 2006

J'ai mis un texte en écho au vôtre sur mon blog... Ecrire Ô écrire :)...
Pardonnez la duplication du texte au dessus... vous pourriez en annuler un au moins:) voire les deux...
Amitiés,
Amel aux yeux délavés de trop de lumière...

Ecrit par : Zmerli Amel | 29 août 2006

Bonsoir Amel,

C'est à la fois touchant et expérimental. Merci à vous. Je vous réponds un peu plus longuement chez vous... Je vais aussi poser un lien vers votre réponse à partir d'un mot du texte. "Carthage" certainement.

A bientôt.

Ecrit par : OrnithOrynque | 29 août 2006

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