21 septembre 2005

In-Nabe-ituel

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Deux inhabitudes en effet.
- La première consiste à faire de la réclame, en l'occurence pour le JDC où - qu'il en soit ici chaleureusement remercié - Joseph Vebret m'a permis de connaître pour la première fois l'émotion de l'imprimé - ce moment magique où l'écrivain, après une lutte parfois désespérée contre le démon de l'abandon, assiste au miracle du palimpseste ordonné de ses mots sur le vélin immaculé ;)- en accueillant dans sa revue un texte intitulé Le Fabuleux périple de clerc François Villon aux antipodes, une manière de divagation venant combler l'une de ces nombreuses béances dans la vie du poète, dont parle par ailleurs Raphaël Juldé dans son article sur les poètes en prison. Parti pour un voyage d'étude, encore vert escolier, François se retrouve propulsé dans une quarte dimension où il traversera un triptyque de Hieronymus Bosch, croisera Raymond Lulle et Cervantes, ou encore foulera le sol d'un pays de Lettres...
A part le diariste mégalomane de Laval, on retrouve les plumes d'élite habituelles : Montalte, Ludovic Maubreuil, Jean-Jacques Nuel et d'autres que j'oublie sûrement...
- Un pastiche, du Journal de Marc-Edouard Nabe, aux antipodes de ce que j'écris habituellement, sorte d'hommage-délassement en attendant de revenir à une manière plus personnelle.

 

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FEUILLET NABOCRYPHE

7 janvier 1988
« De retour de chez les Paudras, nous faisons escale à Orléans, un an jour pour jour après mon premier pèlerinage Péguyste à Chartres. Après la semaine agitée que nous venons de passer, c’est comme un break dans un solo de batterie Max Roach : un silence brusque habité du déluge de notes qui l’a précédé - fûts rougis par les baguettes magiques en fusion - et déjà ce vacarme de silence, ce trop-plein atone, se mue-t-il en tremplin pour le final, nuage de vide supersonique bientôt brisé par la trompette archangélique de Brownie, le cavalier nègre de l’Apocalypse (demain je suis invité chez Pivot pour présenter « Rideau »…).
Ne nous accompagne plus comme à Chartres l’orchestre tonitruand que forme Jean-Edern à lui seul, lourde voix de contrebasse éraillée, cuivres cabossés comme sa caboche, et grosse caisse cardiaque pas très claire aux ventricules syncopés…Pas de Big-Band à la Old-Orléans !!! L’Absolut Celte, prébende mou à Paris, où il doit rencontrer un nébuleux magnat libanais, toqué de littérature, qu’il compte bien détrousser pour remettre sur pattes son canard boiteux…

Chartres fut la patrie mystique de Péguy, et bien que prédestinée, il a du aller la quérir. Son parcours décrit une ascension depuis la librairie des « Cahiers », par les faubourgs parisiens, à travers la désolation dorée et sinaïque de la campagne beauceronne, où ND de Chartres sort sa flèche au loin, la remise encore un instant dans le carquois des vallons, avant de bander son arc-en-ciel pour de bon et de transverbérer Charly par le cœur. Quand la Providence a décoché son trait de feu, il n’a plus le choix et ne peut que se l’incorporer. Péguy peut ainsi s’en aller se dilater dans la note bleue des vitraux de la cathédrale. Il revient à Paris hanté par la litanie des longs soli Blues du « Porche du mystère de la deuxième vertu », beaux et puissants comme des versets coraniques. Comme la petite fille Espérance ne tient debout et ne marche que soutenue d’un côté par la Foi et de l’autre par la Charité, il repart avec la Poésie dans une main et la Conversion dans l’autre.

Orléans-la-vioque est la ville de l’enfance, elle a été divinement élue pour accueillir le puceau d’Orléans. Son quartier est celui de la rue de Bourgogne. Voici la première station du Hadj : au centre d’une place qui porte son nom, un buste en bronze au front de génie percé par la balle qui l’atteignit dès les premiers jours de la bataille de la Marne. Je circonvolute, tourne autour de cette Kaâba, qui malgré le manège centrifuge et vomitif des voitures, parvient à signaler au siècle pourri la mémoire de Péguy. La noblesse de son port de tête, magnifiquement captée par le sculpteur (resté anonyme comme un constructeur de cathédrale !) fait songer à une figure de proue en train de sombrer, verticale …Coule navire Occident ! ! !
Nous nous enfonçons nous-mêmes dans la rue de Bourgogne, jugulaire du quartier populaire qui vit grandir Péguy. Là, deuxième choc après la pierre noire de la Place Péguy : au 50 de la rue, la maison familiale où Charles encore tout jeune socialo a écrit le premier acte de sa « Jeanne d’arc » ! Déjà, il entendait la voix de la Pucelle ! Déjà, la Providence lui tannait l’âme comme les artisans du faubourg le cuir! Au-dessus de la plaque de mémoire noircie, un autre panneau autrement plus criard : « A vendre » ! ! ! ! Coule navire français ! ! ! Je cherche du regard une cabine téléphonique pour appeler Edern et lui ordonner de racheter le local afin d’y installer le siège de L’Idiot ! Voilà qui aurait de la gueule, fustiger Babylone-sur-Seine en se réfugiant sur les bords de Loire !
Péguy serait étonné de voir quelle faune compose aujourd’hui ce quartier qui a sans doute du abriter l’âme du petit peuple français : débits de musique zaïroise, restaurants pakistanais, pizzaïolli algériens, restauration rapide et hallal… Il y a peut-être plus de visages pâles dans le quartier français de la Nouvelle-Orléans que dans le ghetto Bourguignon…
Au bout de la rue de Bourgogne, se trouve une sorte de Musée, le centre Charles Péguy. C’est l’heure de la fermeture moins trente secondes. Le nonchalant qui tient le guichet, apparemment peu habitué à voir des visiteurs aussi exaltés, accepte volontiers de faire un quart d’heure supplémentaire. En fait de musée il s’agit d’une pièce unique au rez-de-chaussée d’un hôtel particulier du XVeme siècle, mais c’est une mine de trésors, 25 mètres de carré de reliques ! Et nous sommes seuls pour jouir de ces merveilles ! Le plus frappant c’est d’abord ce portrait archiconnu de Péguy en moine laïc, habillé d’une robe de bure noire obsidienne, il pose un regard si pénétrant, spéléologique, qu’on a l’impression que ses yeux de scanner nous scrutent l’âme pendant toute la visite…Sous verre, des exemplaires de trois ou quatre 229èmes de la collection des Cahiers de la Quinzaine, du « journal vrai » (s’il voyait l’état actuel de la presse, même - et peut-être finalement surtout - L’Idiot le consternerait ! ! !). On peut aussi voir des extraits de sa correspondance : quel calligraphe ! Chacune de ses pages est inaugurée d’une lettrine digne de ce bénédictin séculier ! Je ne peux que penser à Bloy, le trappiste de Montmartre, un autre maître copiste. Le sympathique conservateur nous sert son boniment qui n’est d’ailleurs pas sans intérêt, non pas évidemment ses truismes biographiques (qu’il abandonne rapidement du reste, voyant sans doute à quels maboules Péguyolâtres il a à faire… ), mais certaines confidences à propos du microcosme des spécialistes de Péguy. Nous apprenons ainsi que Finkielkraut n’est pas aimé de ce milieu. En dépit de sa belle trouvaille du titre de « mécontemporain », j’ai toujours, moi aussi, trouvé douteuse sa récupération, qui a tout de la fausse conversion.

La relation métaphysique entre Charles et Jeanne par–dessus les siècles structure la ville, et c’est tout naturellement qu’en quittant le quartier de Bourgogne, nous accédons à la Grand-Place de la ville dite « du Martroi » où trône une Jeanne d’Arc équestre au trot coulé dans le bronze, sagittaire de gloire qui aura précédé fort (astro)logiquement ce Capricorne de Péguy. Sa bannière nous indiquera le chemin du retour, après une visite de la cathédrale. A nouveau la comparaison avec Chartres est au désavantage d’Orléans. Malgré son faste gothique, le lieu n’est pas aussi chargé que la nef chartraine, centrale atomique de ferveur. Ici il règne une nuit de tombeau, alors qu’aux pieds de Notre-Dame-de-sous-terre, la moindre particule est transubstantiée par le bleu symphonique de la grande rosace, Hiroshima monochromatique autrement plus déflagrante que les pastels archéo-orléanais… Renonçant de fatigue à la poésie barbare des bords de Loire, nous prenons la rue de Bourgogne à rebours, qui, la nuit tombée, s’avère être le quartier rouge de la ville… Après la vierge noire de Chartres, une tapisserie de prostituées togolaises se déroule le long de l’asphalte… Tout est décidément inversé, c’est un anti-pèlerinage : la maison à vendre, le musée miniature…Nous nous arrêtons chez un bouquiniste, aucune œuvre de Charly… Je trouve quand même deux Paraz pour trois fois rien.
Nous mangeons dans un restaurant indien, où je trouve de nouveaux anagrammes : Abou Ram’denn Reac, Adam Eden Bracour. J’ai été plus en forme à me déformer.
L‘hôtel est situé sur une petite place dont l’un des côtés doit être l’église où Péguy n’est pas allé.
Je m’aperçois au réveil que notre chambre donne sur une école : l’hôtelier me confirme que c’est bien celle où Péguy a été scolarisée, où il fut repéré par l'instituteur qui l’envoya à Paris. Nous en prenons la route. « A nous deux Bernard pivot ! », apostrophè-je le paysage qui défile et nous sépare de l’arène qui m’attend...Saint-Péguy, priez pour moi ! »


Commentaires

Tous les folliculaires sont effectivement dans le Journal de la culture, cela a été rappelé par Asensio il n'y a pas bien longtemps.

Écrit par : Pierre | 21 septembre 2005

Cet in nabe bituel nous donne une narration bien jazzy de votre inclinaison dévote devant une Icone de l'escrivaille que vaille - qu'à l'intérieur vous vîtes railleur (?) et même à l'image de ce labyrinthe emblématique de votre bloc not or yeah té (ici cela nous siéra fort bien ).
En tout cas vous nous faites passer dans de nombreux plans pour le plus grand plaisir de notre esprit.Il y a quand même des clins d'oeil que je n'ai pas saisi (allusion à MEN)

En écho je lis " Péguy - L'axe de la détresse - de J.N Dumont . qui restitue toute la dimension de votre Idole : refus du compromis, vision noble de l'Etre, courage totale plutôt que tentation généralisée de la lâcheté/molesse, pas de hiatus pensée/action,défense de la dignité de l'Homme ... le saturnien pur et dur adouci par une Foi trempée dans le doute et raffermie d'autant.
Quant à la notion de France, Dumont écarte très bien la méprise possible avec les pensées bassement nationalistes.

Effectivement - en tout cas je vous entends nous le dire à travers votre plume chatouilleuse - le Pur/Noble est ringue/vioque . Et cela tous les faussaires le craillent .

Et comme j'ai pu moi aussi resssentir cette douleur de l'âme exaltée qui "se prend un mur" comme disent les +jeunes, aujourd'hui.

Je vous laisse cette citation:
"Je plains tout homme qui n'en est pas resté à sa 1ère philosophie, j'entends pour la nouveauté, la fraîcheur, la sincérité, le bienheureux appétit "
et n'êtes-vous de ces affâmés?

Écrit par : Colette | 16 octobre 2005

Merci de votre gentil et riche message Colette. Il y aurait comme toujours beaucoup de choses à répondre. Effectivement je nourris une très grande admiration pour Péguy, je le tiens pour un authentique prophète ayant vu venir à gros sabots fourchus notre époque à laquelle - pour paraphraser une énième fois une pensée de Bernanos, l'un de ses héritiers spirituels (pour Nabe, c'est un peu plus compliqué) - on ne comprend rien si l'on ne sait pas qu'elle est d'abord une vaste conspiration contre la vie intérieure. Pour le coup on était avec lui, chaque quinzaine, à l'écoute d'une parole vraie (très loin des pharisiens bavards qui encombrent la toile aujourd'hui et aiment à charger les autres de fardeaux qu'ils refusent eux-mêmes de porter), d'une pureté de cristal. Vous devriez aimer sa poésie Colette, si vous ne la connaissez déjà.
Sur le chapitre de l'identité nationale, ce que j'écrivai relevait surtout de la boutade, même si je me suis effectivement demandé en arpentant le rue Bourgogne ce que penserait aujourd'hui quelqu'un comme Péguy de l'état actuel de la France.

Bien à vous Colette.

Écrit par : OrnithOrynque | 16 octobre 2005

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